CHAPITRE HUITIEME
Le lendemain matin, à huit heures, David attendait Mme Bastion dans le salon d'étude ; elle y arriva bientôt.
— Bonjour, Madame ... — lui dit le précepteur. — Eh bien!... Frédéric?
— En vérité, Monsieur David, je ne sais si je dois me réjouir ou m'alarmer... car, cette nuit, il s'est passé... une chose si étrange...
— Comment cela? Madame.
— Accabléeparlesémotionsdelasoiréed'hier,je dormais d'un de ces sommeils profonds etiourds, dont le réveil même vous laisse pendant quelques moments dans une torpeur accablante... etvousdonneà peine la conscience de ce qui se passe autour de vous.. .Soudain, il m'a semblé que, réveillée à demi. ..je nesais par quelle cause ...jevoyaisconfusémont, à la lueur de ma lampe, Frédéric penché sur mon lit — il me regardait en pleurant ... et me disait: — Adieu . . . mère, adieu! — Je voulus lui parler... faire un mouvement; mais l'engourdissement contre lequel je luttais m'en empocha pendant quelques moments... Enûn, après un dernier effort de ma volonté.
je m'éveillai (out-à-faiî... Frédéric avait disparu,.. Encore tout étourdie. . . je me demandai si celte apparition était un songe ou une réalité? après une hésitation de quelques secondes, j'allai chez mon fils... il dormait ou il feignait de dormir profondément. . . Dans le doute, je n'osai le réveiller. . . Ce pauvre enfant, il dort si peu . . . maintenant.
— Et, ce matin... Madame... lui avcz-vous parlé de l'incident de celle nuit?
— Oui . . . mais il a eu l'air si sincèrement surpris de ce que je lui disais, il m'a affirmé si naturellement qu'il n'avait pas quitté sa chambre, que je ne sais plus que penser . . . Ai-je été dupe d'une illusion? Dans mon incessante préoccupation de Frédéric . . . aurai-je pris un rêve pour une réalité, cela se peut . . . cependant il me semble encore voir la figure de mon fils, baignée de larmes .. . entendre sa voix oppressée me dire: ySdieu... vivre . . . adieu . . . Mais pardon, Monsieur, — dit Mme Bastien, d'une voix altérée, en portant son mouchoir à SCS yeux, — le seul souvenir de ce mol adieu . . . me fait mal... pourquoi CCS adieux? où veut-il aller? Rêve ou réalité, ce mot, malgré moi, m'inquièle.
— Calmez-vous, Madame, — dilDavid, après avoir attentivement écoulé Mme Bastien, — je crois comme vous que l'apparition de Frédéric a été une illusion produite par la tension continuelle de \oUe esprit . . . mille exemples attestejil la possibilité de pareille hallucination.
— Mais ce mot adicnl . . . ah ! je ne puis vous dire le serrement de cœur qu'il m'a causé, le noir pressentiment qu'il me laisse encore...
— De grâce, Madame, n'attachez pas d'importance à un rêve ... je dis rêve, parce qu'il est difflcile d'admettre la réalité de cet incident; à propos de quoi Frédéric serait-il venu pleurer à votre chevet et vous faire ses adieux pendant votre sommeil? Comment voulez-vous qu'il pense à vous quitter? où peut-il aller? . . . maintenant que notre double surveillance compte chacun de ses pas?
— Il est vrai... Monsieur David... et pourtant ...
— De grâce, rassurez-vous. Madame... et d'ailleurs \ous m'aviez dit, je crois, qu'en dehors de cet incident, vous ne saviez si vous deviez vous réjouir ou vous alarmer, et cela pour quelle cause?
— Ce matin, Frédéric m'a paru calme, presque content, il n'avait plus l'air abattu... il souriait, et, comme par le passé, il m'a embrassé avec une tendre effusion, me suppliant de lui pardonner les chagrins qu'il m'avait causés, et me promettant de faire tout au monde pour me les faire oublier... Aussi, en rapprochant ce langage, si nouveau de la part de mon fils, de vos rassurantes paroles d'hier, l'espèce de satisfaction que je lisais sur ses traits, j'aurais dû me trouver heureuse, bienheureuse...
— En effet, Madame, et pourquoi vous alarmer? Ce revirement soudain . . . qui coïncide merveilleusement avec mes espérances, avec mes projets, doit, au contraire...
David fut interrompu par l'arrivée de Frédéric. Celui-ci, toujours pâle, mais le front serein, la bouche souriante, s'avançant vers son précepteur d'un air ouvert, lui dit avec un mélange de déférence et de cordialité:
Frédéric Bastien, II. 7
— Monsieur Dayid, j'ai à vous demander votre indulgence et votre pardon pour un pauvre garçon à moitié fou, qui, lors de votre arrivée ici , vous a dit des paroles dont il eût rougi s'il avait eu conscience de ses idées et de ses actions . . . Depuis cette époque, ce pauvre garçon s'est montré moins grossier, mais il est resté impassible devant les mille témoignages de bonté dont vous l'avez comblé... De tous ces torts... il se repent. M'accordezvous sa grâce?
— De tout mon cœur, mon brave enfant, — répondit David en échangeant un regard de surprise et de bonheur avec Mme Bastion.
— Merci, Monsieur David! — répondit Frédéric en serrant avec émotion les mains de son précepteur entre les siennes ; — merci... pour ma mère et pour moi.
— Ah ! mon enfant... — dit vivement Mme Bastien, — je ne puis te dire combien tu me rends heureuse . . . nos mauvais jours sont donc finis?
— Oui, mère... et ce n'est plus moi qui, je te le jure, te causerai des chagrins.
— Mon cher Frédéric... — dit David en souriant, — vous savez que je ne suis pas un précepteur comme un autre ... et que j'aime prendre les champs pour salle d'études... le temps est assez beau ce matin... voulezvous que nous sortions?
Frédéric tressaillit imperceptiblement, puis il reprit aussitôt:
— Je suis à vos ordres. Monsieur David... Et se retournant vers Mme Bastien :
— Adieu, mère, — dit l'adolescent, en embrassant la jeune femme.
Il est impossible de rendre ce quYprouva Mme Bastien, en entendant ces mots:
■ — ÂiUeu, mère...
Ces mots qui, la nuit prdct^deutc, illusion ou rcîalilf^, avaient retenti dans son cœur, comme un funeste pressentiment...
Marie crut aussi remarquer que son fils faisait, pour ainsi dire, durer cette fois ses baisers plus long-temps que de coutume... et que sa main, qu'elle tenait, frissonnait dans la sienne...
L'émotion de la jeune mère fut si vive, que ses trails devinrent d'une grande pâleur, et elle s'dcria malgré elle, avec un accent d'effroi:
— Mon Dieu! Frédéric, où vas-tu?
David n'avait pas quitté Mme Basticn des yeux, il devina tout et lui dit de l'air le plus naturel du monde, quoique en appuyant sur certains mots avec intention :
— Eh mais! Madame . . . Frédéric voiis dit adieu, parce qu'il vient se promener avec moi.
— Sans doute, mère... — ajouta le jeune homme, frappé de l'émotion de Mme Bastien , et jetant sur elle à la dérobée un regard inquiet et pénétrant.
Ce regard, David le surprit tout en faisant à Mme Bastien un signe expressif qui semblait lui dire:
— Qu'avez-vous à craindre? Ne suis-je pas là?
— Il est vrai . . . mes craintes sont folles, — pensa Mme Bastien, — M. David n'est-il pas avec Frédéric?
Tout ceci s'était passé en bien moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire; le précepteur prenant Frédéric sous le bras, dit à Mme Bastien en souriant :
— Il est probable. Madame, que notre classe en plein
champ durera jusqu'au déjeûner, vous voyez que je suis sans pilié pour mon élève. . . Je veux vous le ramener harassé de fatigue. . .
Mme Baslien ouvrit la porte vitrée qui donnait de la salle d'étude sous la futaie ; David et Frédéric sortirent.
L'adolescent évita de rencontrer de nouveau le regard de sa mère.
Long-temps la jeune femnae resta rêveuse et attristée au seuil de la porte, les yeux attachés sur le chemin que son fils et David avaient pris.
— Je vous laisse le choix de notre promenade", mon cher enfant, — avait dit David à Frédéric, lorsqu'ils furent sur la lisière de la futaie.
— Oh! mon Dieu. . . Monsieur David, peu importe, — répondit simplement Frédéric : — mais , puisque vous me laissez le choix, je vais vous conduire d'un côté que vous ne connaissez peut-ôtre pas . . . tenez, vers ce bouquet de sapins que vous voyez là-bas, au faîte de la colline.
• — En effet, mon enfant ... je ne suis point encore ailé de ce côté ... — dit David en se dirigeant avec sou élève vers le but de leur promenade.
De plus en plus surpris de l'étrange coïncidence de ses espérances avec le revirement soudain qui semblait se manifester chez lé fils de Mme Bastien, David l'observa attentivement, et remarqua qu'il tenait presque toujours ses yeux baissés, quoique, par un mouvement, presque involontaire, en traversant la futaie, il eût, par deux ou trois fois, tourné la tète derrière lui pour regarder sa mère, tant qu'il put la voir au loin, à travers les éclaircies des grands arbres, debout au seuil de la porte.
Après quelques minutes d'examen, David reconnut que le calme de Frédéric était feint; une fois hors delà présence de sa mère, le jeune homme, d'ailleurs incapable de se contraindre long-temps, redevint soucieux et visiblement préoccupé ... ses traits se contractaient parfois et prenaient alors, si cela peut se dire, une expression de sérénité navrante dont David s'inquiéta. En effet, afin de ne pas effrayer Mme Bastien, il avait tâché de la persuader que l'apparition de Frédéric, durant la nuit précédente, était un rêve. . . Mais David ne pensait pas ainsi ; il regardait comme une réalité les adieux nocturnes de Frédéric à sa mère endormie ; cette circonstance, jointe à ce qu'il observait à l'heure même, lui fit craindre que le brusque changement de son élève ne fût joué, et ne cachât quelque funeste résolution.
— Mais heureusement, — pensait David, — je suis là...
Lorsqu'ils eurent quitté la futaie, Frédéric prit un chemin gazonné à travers les guéréts qui, laissant à droite la forêt de Pont-Brillant, se dirigeait vers la crête d'une petite colline, au sommet de laquelle on apercevait cinq ou six grands sapins isolés.
— Mon cher enfant, — dit David au bout de quelques instants, — je suis d'autant plus heureux des paroles remplies d'affectueuse confiance que vous m'avez adressées ce matin, qu'elles ne pouvaient venir plus à propos. . .
— Pourquoi cela. Monsieur David?
— Parce que, fort de cette confiance et de cette affection que j'avais tâché de vous inspirer jusqu'ici ... je
pourrai entreprendre avec vous . . . une tâche . . . qui d'abord semble bien difficile. . .
— Et celte tâche, quelle est-elle ?
— Vous rendre aussi heureux que vous l'étiez . . . autrefois.
— Moi ! ... — s'écria involontairement Fiédéric.
— Oui.
— Mais, — reprit Frédéric, en se contraignant, — je ne suis plus malheureux ... je l'ai dit ce matin à ma mère ... le malaise que je ressentais . . . et qui m'avait aigri le caractère . . . s'est dissipé . . . presque tout-àcoup. . . D'ailleurs M. Dufour avait annoncé à ma mère . . . que cela finirait ainsi.
— Vraiment, mon enfant . . . vous n'êtes plus malheureux? vos chagrins ont cessé? vous avez le cœur libre, content, joyeux comme autrefois ?
' — Monsieur. . .
— Hélas, mon cher Frédéric, la droiture de votre cœur vous empêche de dissimuler long-temps la vérité... Oui, quoi que vous ayez dit ce matin à votre mère pour la rassurer, vous souffrez encore à cette heure . . . vous souffrez autant et plus peut-être que par le passé.
Les traits de Frédéric se contractèrent. La pénétralion de David l'attérait ... et, pour éviter ses regards, il baissa les yeux.
David l'observait altenlivemenl. Il continua :
— Votre silence même me prouve, mon cher enfant, que celte tâche que je me propose : vous rendre heureux comme par le passé, est encore à remplir; vous vous étonnerez sans doute de ce que je n'ai pas essayé de l'entreprendre plus tôt. La raison en est simple . . . je
ne voulais rien tenter sans une certitude absolue ... et c'est d'hier seulement que ma conviction est formée sur la cause du mal qui vous accable . . . qui vous tue. . . Cette cause ... je la connais. . .
Frédéric frissonna d'épouvante cette épouvante,
mêlée de stupeur, se peignit dans le regard qu'il jeta, malgré lui, sur David.
Puis, regrettant d'avoir trahi son impression, le jeune homme retomba dans un morne silence.
— Ce que je vous ai dit, mon enfant, vous étonne; cela doit être, — reprit David; mais, — ajouta-t-il d'un ton de tendre reproche , — pourquoi vous effrayer de ma pénétration? Lorsque notre ami, le docteur Dufour, vous a guéri d'une maladie presque mortelle, n'a-t-il pas dû, pour combattre sûrement votre mal, en connaître la cause? ...
Frédéric ne répondit rien.
Depuis quelques instants, et à mesure qu'il s'approchait, ainsi que David, du faîte de la colliue où l'on voyait quelques sapins disséminés, le fils de Mme Bastien avait de temps à autre jeté un coup d'œil oblique et inquiet sur son compagnon. Il semblait craindre de voir déjouer un projet qu'il méditait depuis qu'il avait quitté la maison de sa mère.
Au moment où il finissait de parler, David remarqua que le chemin aboutissant à la crête de la colline se changeait en un étroit sentier longeant le bouquet de sapins, et que Frédéric, par un mouvement de déférence apparente, s'était un instant arrêté, comme s'il n'eût pas voulu prendre le pas sur son précepteur. Celui-ci
n'attachant aucune importance à cet incident, si naturel et si insignifiant d'ailleurs, passa le premier.
Au bout de quelques instants, il lui sembla ne plus entendre Frédéric marcher derrière lui. . . Il se retourna. . .
Le fils de Mme Bastien avait disparu.