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CHAPITRE NEUVIEME

David, stupéfait, regarda autour de lui.

A sa droite s'étendaient les guéréts à travers lesquels serpentait la roule qu'il venait de suivre avec Frédéric, pour arriver au faite de la colline; mais il s'aperçut seulement alors, en faisant quelques pas vers sa gauche, que de ce côté ce pli de terrain était, dans une longueur de trois ou quatre cents pieds, coupé presque à pic et surplombait un grand bois, dont les cimes les plus élevées n'atteignaient qu'au tiers de l'escarpement.

Du point culminant où il se trouvait, David, dominant au loin la plaine, s'assura que Frédéric n'était ni à sa droite, ni devant, ni derrière lui; il n'avait donc pu subitement disparaître que par l'escarpement de gauche.

L'angoisse de David fut terrible ... en songeant au désespoir de^Mme Bastien, s'il revenait seul auprès d'elle. . . MSis celte stupeur inaclive ne dura pas longtemps; homme d'un sang-froid et d'une résolution souvent éprouvée dans ses périlleux voyages , il avait acquis

cette rapidité de décision qui est la seule chance de salut dans les cas extrêmes.

En une seconde, David eut fait le raisonnement suivant, agissant pour ainsi dire à mesure qu'il pensait.

— Frédéric n'a pu m'échapper que du côté de l'escarpement, il ne s'est pas jeté dans ce précipice, j'aurais entendu le bruit de son corps tombant et brisant les branchages des grands arbres que voici, au-dessous de moi; il a donc descendu par quelque endroit connu de lui ; le sol est boueux, je dois retrouver la trace de sa marche; où il a passé ... je passerai, il n'a pas plus de cinq minutes d'avance sur moi.

David avait pédestrement voyagé avec une tribu d'Indiens de l'Amérique du Nord, et plus d'une fois, à la chasse, séparé du gros de ses compagnons dans les forets vierges du Nouveau-Monde, il avait appris des Indiens auprès de qui il était resté, à retrouver leurs compagnons grâce à des observations d'une rare sagacité.

Revenant donc à l'endroit où il s'était aperçu de la disparition de Frédéric, David, pendant la longueur de cinq ou six mètres, ne vit d'autre empreinte que celle de ses pas à lui, . . . mais bientôt il reconnut ceux de Frédéric tournant brusquement et se dirigeant vers le bord de i'escarpemcnt qu'ils côtoyaient quelque peu, puis ils disparaissaient.

David regarda au-dessous de lui.

A une quinzaine de pieds environ, la cime d'un orme étendait ses bras immenses, jusqu'à toucher la pente rapide de l'escarpement; entre cette cime branchue et l'endroit où il se trouvait, David remarqua une grosse

touffe de genéls, à laquelle on pouvait arriver en se laissant glisser par une brèche assez large ou\erte dans le soi argileux; là encore on voyait des empreintes toutes l'raiches.

— Frédéric a gagné cette touffe de broussailles, — dit David en prenant le même chemin avec autant d'agilité que de hardiesse, — et, ensuite, — pensa-t-il — Frédéric se suspendant avec les mains, aura pu atteindre du bout des pieds une des grosses branches du faîte de l'orme et, de là, descendre de rameaux en rameaux jusqu'au pied de l'arbre.

Chez David l'action accompagnait toujours la pensée : en peu d'instants il se laissa glisser jusqu'au sommet de l'arbre; quelques petites branches récemment rompues, et l'érosion de l'écorce aux endroits où avaient posé les pieds de Frédéric, indiquèrent son passage.

Lorsque David eut lestement descendu au bas de l'orme, la couche épaisse de feuilles détachées par l'automne, et amoncelées sur le sol, rendirent plus difficile l'exploration de la marche de Frédéric, mais le léger tassement de cette feuillée, là où avaient posé ses pieds, le brisement où l'écarteraent des taillis, trèsépais aux endroits qu'il venait de traverser, ayant été soigneusement observés par David, servirent à le guider à travers une large enceinte. Lorsqu'il en sortit, il fut frappé d'un bruit sourd, peu lointain, mais formidable, qu'il n'avait pu jusqu'alors remarquer, au milieu du frôement des branchages et des feuilles sèches.

Ce bruit formidable était celui des grandes eaux. . .

L'oreille exercée de David ne lui laissa aucun doute à ce sujet. . .

Une horrible idée lui vint à l'esprit, mais son activité, sa résolution, un moment suspendues par l'épouvante, reçurent une nouvelle et vigoureuse impulsion; l'enceinte dont il sortait, aboutissait à une allée sinueuse, dont le sol humide offrit pendant assez longtemps encore la trace des pas de Frédéric. . . David la suivit en grande hâte, car, à l'intervalle et à la disposition des empreintes, il s'aperçut qu'en cet endroit le jeune homme avait couru. . .

Mais bientôt ... un sol ferme et sec, parce qu'il était sableux et plus élevé, succédant au sol détrempé des bas-fonds, tout vestige de pas disparut.

David se trouvait alors dans une espèce de carrefour . . . d'où l'on entendait de plus en plus distinctement le bruit de la Loire, dont les eaux, extraordinairement grossies depuis peu de jours, mugissaient avec fracas.

Courir droit à la rivière, en se guidant sur son retentissement, puisqu'il lui était impossible de suivre plus long-temps Frédéric à la trace . . . telle fut la résolution de David, dont l'angoisse redoublait en se rappelant les adieux nocturnes adressés par son élève à sa mère endormie.

Le péril était au bord de la Loire; c'est dans celte direction que David s'élança à travers bois, s'orientant d'après le bruit du fleuve.

Au bout de dix minutes, quittant le taillis en courant et traversant une prairie bornée par la jetée du fleuve, David gravissait cette jetée en quelques bonds. . .

A ses pieds, il vit une immense nappe d'eau jau-

nâtre, rapide, écuraante, dont le flot venait bouillonner et mourir sur la grève. . .

Aussi loin que put s'étendre sa vue, David, haletant de sa course précipitée, n'aperçut rien. . .

Rien . . . que l'autre rive du fleuve noyée dans la brume. . .

Rien . . . qu'un ciel gris et morne d'où tomba bientôt une pluie battante.

Rien ... que ce cours d'eau limoneuse, grondant comme un tonnerre lointain et formant vers le couchant une grande courbe au-dessus de laquelle s'étageaient les massifs de la forêt de Pont-Rrillant, dominés par son immense château.

Réduit à une inaction forcée, David sentit son ame forte et valeureuse fléchir sous le poids d'un grand désespoir.

Contre ce désespoir il essaya, mais en vain, de lutter, se disant que peut-être Frédéric ne s'était pas résolu à une extrémité terrible. II alla jusqu'à attribuer la disparition subite du jeune homme à une espièglerie d'écolier.

Hélas ! cette illusion, David ne la conserva pas longtemps . . . une bourrasque du vent qui soufflait violemment dans le sens du courant du fleuve, apporta presque aux pieds de David, en la faisant rouler et voltiger sur la grève, une casquette de drap bleu, ceinte d'une petite bordure écossaise . . . que Frédéric portait le matin même. . .

— Malheureux enfant, — s'écria David les yeux pleins de larmes, — et sa mère ... sa mère ... ah ! c'est afifreux!

Soudain, il lui sembla entendre, dominant le grondement des eaux et amené par le vent, un long cri de détresse.

Remontant alors la jetée à rencontre du vent, qui lui apportait ce cri, David courut de toutes ses forces dans cette direction.

Soudain il s'arrêta.

Ces mots, exclamés avec un accent déchirant, venaient d'arriver à son oreille :

— Ma mère . . . oh ! ma mèrel

A cent pas devant lui, David aperçut, presque en même temps, au milieu des eaux rapides, la tête de Frédéric, livide, effrayante ! . . . ses longs cheveux collés à ses tempes, ses yeux horriblement dilatés . . . pendant que ses bras, par un dernier effort, s'agitaient convulsivement au-dessus du gouffre.

Puis le précepteur ne vit plus rien . . . qu'un bouillonnement plus prononcé à l'endroit ofi il avait aperçu le corps.

Une lueur d'espérance illumina cependant la mâle figure de David . . . mais, sentant l'imminence du péril, et le danger d'une aveugle précipitation, car il avait besoin de toute son agilité, de toutes ses forces, et, si cela se peut dire, de toutes ses ««ses, pour sauver Frédéric, et ne pas périr lui-môme, il eut l'incroyable sang-froid, après avoir jeté bas son habit et son gilet, d'ôter sa cravate, ses chaussures et jusqu'à ses bretelles.

Tout cela fut exécuté avec une sorte de prestesse calme qui permit à David, pendant qu'il se dépouillait de ses vêtements, de suivre d'un coup-d'œil attentif le courant du fleuve ... et de calculer froidement, qu'amené

par le courant, Frédéric ne devait plus se trouver qu'à cinquante pas environ.

David calculait juste. Il vit bientôt à peu de distance, et vers le milieu du fleuve , flotter pendant un instant la longue chevelure de Frédéric soulevée par les eaux, ainsi que les basques de sa veste de chasse. . .

Puis tout disparut de nouveau.

Le moment était venu.

David, d'un regard ferme et sûr, mesura la distance, se jeta dans le fleuve et se mit à nager droit vers la rive opposé, réfléchissant avec raison qu'en coupant la rivière par le travers en tenant compte de la dérive, il devait arriver vers le milieu de la Loire peu de temps avant que le courant n'y apportât le corps de Frédéric. . .

Les prévisions de David ne furent pas trompées, il avait déjà traversé le milieu du fleuve, lorsqu'il aperçut à sa gauche, dérivant entre deux eaux, le corps du fils de Mme Bastien tout-à-fail privé de mouvement.

Saisissant alors d'une main Frédéric par sa longue chevelure, il se mil à nager de l'autre main et regagna la rive après des efforts inouïs, en se demandant avec angoisse s'il ne sauvait qu'un cadavre ?

Enfin ... il toucha à la grève. . . Robuste et agile il prit le jeune homme entre ses bras et le déposa sur le revers gazonné de la jetée ... à cent pas environ de l'endroit où il avait laissé ses vêtements. . .

Alors, agenouillé auprès de Frédéric, David lui posa la main sur le cœur ... il ne battait plus ... ses extrémités étaient raidies, glacées ... ses lèvres bleuâtres.

convulsivement serrées, ne laissaient échapper aucun souffle. . .

David, épouvanté, souleva la paupière demi-close de l'adolescent; elle laissa voir un œil immobile, terne et vitreux. . .

La pluie continuait de ruisseler à torrents sur le corps inanimé de son élève. Da>id ne put retenir ses sanglots. . . Sur cette grève solitaire . . . aucun secours à attendre ... et il eût fallu des secours puissants, instantanés . . . lors même qu'une étincelle de vie aurait encore existé chez Frédéric. . .

David jetait autour de lui un regard désespéré, lorsque, à peu de distance, il vit s'élever une colonne d'épaisse fumée. Un angle saillant de la jetée lui cachait un bâtiment sans doute habité.

Emporter Frédéric entre ses bras, et, malgré ce fardeau, courir vers l'habitation cachée . . . c'est ce que fit spontanément David. . . Lorsque la disposition du terrain le lui permit, il aperçut à peu de distance une de ces briqueteries assez nombreuses sur les bords de la Loire, les briquetiers trouvant réunis dans ces parages l'argile, le sable, l'eau et le bois.

Servi par ses souvenirs de voyages, David se rappela avoir vu les Indiens , habitant les bords des grands lacs, rappeler souvent à la vie leurs compagnons demi-noyés, en ramenant chez eux la chaleur et la circulation du sang au moyen de larges pierres chaudes, sorte d'étuvc grossière sur laquelle on plaçait le moribond pendant que l'on frictionnait activement ses membres avec quelques spiritueux.

Les briquetiers s'empressèrent de venir en aide à

Da\id; Frédéric, enveloppé d'une couverture épaisse, fut étendu sur un lit de briques légèrement chauffées, et exposé à la pénétrante chaleur qui s'exhalait de la bouche du four; une bouteille d'eau-de-vie, offerte par le maître briquelier, servit aux frictions. Pendant assez long-temps, David douta du succès des soins. . . Cependant quelques légers symptômes de sensibilité firent bientôt bondir son cœur d'espérance et de joie.

Une heure après avoir été transporté dans la briqueterie, Frédéric, complètement revenu à lui-même, était encore d'une si grande faiblesse, qu'il n'avait pu prononcer une parole, quoique plusieurs fois ses regards se fussent arrêtés sur David, avec une expression d'attendrissement et de reconnaissance ineffable. . .

Le précepteur et son disciple se trouvaient alors dans la modeste chambre du maître de la briqueterie; celuici s'était rendu avec ses ouvriers sur la jetée, afin d'observer le niveau du fleuve, qui depuis bien des années n'avait atteint une élévation pareille; aussi, sans présager jusqu'alors un débordement, l'état de la Loire ne laissait pas d'inspirer de vives inquiétudes aux riverains, qui craignaient de voir ses eaux continuer de grossir.

David venait de présenter un breuvage chaud et réconfortant à Frédéric, lorsque celui-ci lui dit d'une voix faible et émue:

— Monsieur David . . . c'est à vous que je devrai le bonheur de revoir ma mère ? . . .

— Oui . . . vous la reverrez, mon enfant, — répondit le précepteur, en serrant entre ses mains les mains du

Frédéric Basiien, II. «

fils de Mme Bastien, — mais comment n'avez-vous pas songé que vous tuer . . . c'était la tuer . . . votre mère. . .

— J'y ai songé . . . trop tard . . . alors ... je me sentais perdu ... et j'ai crié . . . ma mère ! . . . comme j'aurais crié ... au secours.

— Heureusement ... ce cri suprême, je l'ai entendu, mon pauvre enfant. . , Mais à cette heure que vous voilà calme ... je vous en conjure . . . ditesmoi ...

Puis, s'interrompant, David ajouta:

— Non . . . après ce qui s'est passé, je n'ai pas le droit de vous interroger . . . j'attendrai un aveu . . . que je ne désire devoir qu'à votre confiance.

Frédéric sentit la délicatesse de David, car évidemment celui-ci ne voulait pas abuser de l'influence que lui donnait un service rendu, pour forcer les confidences du fils de Mme Bastien.

Celui-ci reprit donc, les larmes aux yeux :

— Monsieur David, la vie m'était à charge ... je jugeais de l'avenir par le passé ... je voulais en finir. . . Cependant celte nuit, au moment où, pendant le sommeil de ma mère, j'ai été lui dire adieu . . . mon cœur s'est brisé . . . j'ai songé à la douleur que je lui causerais en me tuant, et un moment j'ai hésité . . . mais je me suis dit: — Ma vie coûtera peut-être plus de larmes à ma mère que ma mort, — et je me suis décidé à en finir. . . Ce matin je lui ai demandé qu'elle me pardonnât les chagrins que je lui avais causés. . . Je vous ai aussi prié de me pardonner mes torts envers vous. Monsieur David ... je ne voulais emporter avec moi l'ani-

madversion de personne. . . Pour éloigner tout soupçon, j'ai affecté un air calme, certain de trouver, dans la journée, le moyen d'échapper à votre surveillance, ou à celle de ma mère. . . . Votre offre de sortir ce matin ... a servi mes projets, je connaissais le pays. . . J'ai dirigé notre promenade vers un endroit où je me croyais sûr de vous échapper ... et d'échapper à vos secours ... car je ne sais comment il vous a été possible de retrouver mes traces. Monsieur Da\id ?

— Je vous raconterai cela, mon enfant, mais continuez. . .

— La précipitation, l'ardeur de ma course ... le bruit du vent et des eaux m'avaient comme enivré, et puis à l'horizon, j'avais vu se dresser devant moi, comme une apparition, le . . .

Mais Frédéric dont une légère rougeur avait coloré les joues, n'acheva pas.

David compléta mentalement la phrase et se dit:

— Ce malheureux enfant, à ce moment désespéré, a vu dominant au loin la rive du fleuve ... le château de Pont-Brillant.

Frédéric, après un moment de silence, poursuivit:

— Je vous le disais. Monsieur David, j'étais comme enivré . . . comme fou ... car je ne me rappelle pas à quel endroit du fleuve je me suis jeté ... le froid de l'eau m'a saisi ... je me suis vu mourir, alors j'ai eu peur. . . Alors la pensée de ma mère m'est revenue, il m'a semblé la voir, comme en rêve ... se jeter sur mon corps glacé ... je n'ai plus voulu mourir . . . jai crié . . . ma mère . . . ma mère ... en essayant de me sauver, car je sais bien nager, mais le froid m'avait engourdi ... je me suis

senti couler à fond ... en entendant le fleuve gronder au-dessus de ma tête, un efîort désespéré m'a un instant ramené à la surface de l'eau . . . et puis j'ai perdu connaissance pour me retrouver ici. Monsieur David . . . ici, où vous m'avez apporté . . . secouru comme votre enfant ... ici, où ma première pensée a été pour ma mère. . .

Et Frédéric, fatigué par l'émotion de ce récit, s'accouda sur le lit où on l'avait transporté, et resta silencieux, le front appuyé sur sa main.

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