‹ Frédéric BastienChapitre 28 sur 44 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

A ces mots répétés avec ivresse par Frédéric: — Sauvé . . . mère, sauvé. . . — Marie Baslien regarda son fils avec un mélange de joie et de stupeur; déjà il était méconnaissable et presque transfiguré ... le front haut, le sourire radieux, le regard inspiré, ses beaux traits semblaient illuminés par un rayonnement intérieur; la jeune mère en fut éblouie. . . Son lils n'eût pas crié : — sauvé . . . — qu'à son attitude, à sa physionomie et à la sérénité des traits de David, Marie eût deviné qu'il lui ramenait Frédéric régénéré.

Quel moyen, quel prodige avait opéré ce résultat aussi rapide qu'inattendu? Marie ne se le demanda pas. . . David lui rendait son Frédéric d'autrefois, comme elle disait. . . Aussi, dans un élan de reconnaissance presque religieuse, elle allait se jeter aux pieds de David, lorsque celui-ci la prévint en étendant vivement ses mains vers elle. . . Marie les saisit ... les serra passionnément entre les siennes, et s'écria d'une voix où vibraient pour ainsi dire toutes les pulsations de sou cœur maternel:

— Ma vie . . . ma vie entière. . . Monsieur David, vous m'avez rendu mon fils !

Oh! ma mère ... oh! mon ami ... — s'écria Frédéric.

Et d'une étreinte irrésistible, il serra à la fois contre son cœur Marie et David qui, partageant l'entraînement du jeune homme, se confondirent avec lui dans un même et long embrassement

Mme Bastien ne fut pas instruite du danger que son fils avait couru le malin ; il alla ainsi que David quitter ses vêtements humides ; puis tous deux revinrent trouver Mme Bastien qui, plongée dans une sorte d'extase, se demandait seulement alors par quel miracle David avait si rapidement opéré la guérison de Frédéric.

En se revoyant au bout de bien peu de temps, cependant, la mère et le fils volèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre. Durant cet embrassement ineffable, la jeune femme chercha presque involontairement les regards de David, comme pour l'associer à ses caresses maternelles et lui rendre grâce du bonheur qu'elle goûtait.

Frédéric, jetant les yeux autour de lui, paraissait contempler avec attendrissement tous les objets que renfermait la salle d'étude.

— Mère, dit-il — après un moment de silence, avec un sourire plein de charme, — tu vas me prendre pour un fou . . . mais il me semble . . . qu'il y a je ne sais combien de temps . . . que je ne suis entré ici . . . tiens, depuis la veille du jour où nous sommes allés au château de Pont-Brillant. . . Nos livres, nos dessins, notre

piano . . . enfin jusqu'à mon vieux fauteuil de travail . . . ce sont comme autant d'amis que je retrouve après une longue absence.

— Je te comprends, Frédéric ... — dit Mme Bastien en souriant. — Nous sommes comme les endormis du conte de la Belle ati bois dormant. . . Notre sommeil, un peu moins long que le sien, a duré cinq mois! De mauvais songes l'ont agité, mais nous nous réveillons aussi heureux que lorsque nous nous sommes endormis. N'est-ce pas ?

— Plus heureux! mère! — ajouta Frédéric, en prenant la main de David. — A notre réveil nous trouvons un ami de plus.

— Tu as «aison, mon enfant, — dit la jeune mère en jetant sur David un regard enchanteur-, puis, voyant Frédéric ouvrir la porte vitrée qui donnait sur la futaie, Mme Bastien ajouta :

— Que fais-tu? La pluie a cessé mais le

temps est encore brumeux et sombre.

— Le temps brumeux et sombre! — s'écria Frédéric sortant de la maison, et regardant la futaie séculaire avec ravissement. . . — Oh! mère, peux-tu dire que le temps est sombre ? . . . Tiens ... je vais continuer à te paraître fou . . . mais notre chère et vieille futaie me semble aussi dorée , aussi riante que par le plus gai soleil de printemps.

Le jeune homme paraissait en effet renaître; ses traits exprimaient une félicité si vraie, si expansive, que sa mère ne se lassait pas de le regarder en silence. . . Elle le revoyait aussi beau, aussi alerte, aussi joyeux qu'autrefois, quoiqu'il fût amaigri . . . pâli ... et encore

sa pâleur se colorait-elle à chaque '.instant |de l'incarnat des plus douces émotions.

David, pour qui chaque parole de Frédéric avait un sens, jouissait délicieusement de cette scène.

Soudain le jeune homme s'arrêta un instant rêveur, devant une touffe d'épines sauvages qui croissait sur la lisière de la futaie; après quelques moments de réflexion, il chercha des yeux Mme Bastien, et lui dit, non plus galment, mais avec une douce mélancolie :

— Mère! en deux mots ... je vais te raconter ma guérison . . . ainsi, — ajouta-t-il en se tournant vers David, — vous verrez que j'ai profité de vos leçons . . . mon ami.

Pour la première fois, Marie remarqua que son fils appelait David son ami. Le contentement qu'elle éprouvait de cette tendre familiarité se lut si visiblement sur ses traits, que Frédéric lui dit:

— Mère! c'est M. David qui m'a demandé de le nommer désormais mon ami. 11 a eu raison, il m'eût été difficile de lui dire plus long-temps Monsieur David; maintenant, mère . . . écoute-moi bien, — reprit Fréd(^ric, — tu vois celte touffe d'épine noire ? . . .

— Oui, mon enfant.

— Rien ne semble pus inutile, plus redoutable que cette épine avec ses dards acérés, n'est-ce pas, mère?

— Sans doute.

— Mais que le bon vieil André, noire jardinier, notre chef des cultures, — ajouta-t-il en souriant, — approche seulement de l'épidcrme de cet arbrisseau . . . inculte , un tout petit rameau d'un beau poirier ....

celte sauvage épine se transformera bientôt en un arbre chargé de fleurs, puis de fruits savoureux. Et cependant, mère, ce seront toujours les mêmes racines, pompant la même sève dans le même sol. Seulement, cette sève, celte force, seront utilisées. Comprends-tu?

— A merveille, mon enfant. ... Il s'agit, ainsi que tu le dis, de forces bien employées, au lieu de demeurer stériles ou malfaisantes.

— Oui, Madame, — reprit David en échangeant un sourire d'intelligence avec Frédéric, — et pour suivre la comparaison de ce cher enfant, j'ajouterai qu'il en est de môme des passions, regardées comme les plus dangereuses elles plus vi\aces, parce qu'elles sont plus profondément implantées dans le cœur de l'homme; Dieu les a mis là . . . ne les arrachez pas; greffez seulement ces épineux sauvageons, comme disait Frédéric, et faites ainsi fleurir et fructifier la sève puissante que le Créateur a mis en eux.

— Cela me rappelle. Monsieur David, — dit la jeune femme, frappée de ce raisonnement, — qu'à propos du sentiment de la haine . . . vous m'avez fait, avec raison, remarquer qu'il était des haines nobles, généreuses, héroïques même.

— Eh bien, mère, — dit résolument Frédéric, — Yenvie peut . . . comme la haine . . . devenir féconde, héroïque, sublime. . .

— L'envie ! . . . — s'écria Marie Baslien.

— Oui, l'envie ... car le mal qui me tuait . . . c'était l'envie. . .

— Toi . . . envieux ... toi ?

Depuis notre visite au château de Pont-Brillant , . .

la vue de ces merveilles . . .

— Ah! — s'écria Marie Bastien, soudain éclairée par cette révélalion, et frémissant, si cela se peut dire, d'un effroi rétrospectif. — Ah ! maintenant, je comprends tout, malheureux enfant! . . .

— Heureux enfant, mère ... car si cette envie, faute de culture, a été long-temps noire et sauvage comme l'épine dont nous parlions tout-à-l'heure . . . notre ami . — ajouta Frédéric en se tournant vers David avec un ineffable sourire de tendresse et de reconnaissance, — notre ami a 'é'rejfé cette envie de vaillante émulation, d'ambition généreuse ... et tu en verras les fruits, mère ... tu verras comme, à force de courage, de travail, j'illustrerai ton nom et le mien, cet humble nom dont l'obscurité me navrait. Oh! la gloire! la renommée! ... Ma mère, quel radieux avenir! ... Te faire dire avec ivresse, avec orgueil: C'est mon Bis pourtant — c'est mon fils! . . . ^

■ — Mon enfant ... oh! mon enfant chéri! — s'écria Marie avec ravissement, — je comprends maintenant la guérison, comme j'ai compris le mal.

Puis s'adressant au précepteur, elle ne put que dire :

— Monsieur David ! . . . oh! Monsieur David! . . . Et des larmes , des sanglots de joie lui coupèrent la

parole.

— Oui, remercie-le, mère, — reprit Frédéric, entraîné par l'émotion, — aime-le, chéris-le, bénis-le car tu ne sais pas, vois-tu, quelle bonté, quelle délicatesse, quelle haute et mâle raison, quel génie il a montré pour la guérison de ton enfant. . . Ses paroles sont

restées là, ineffaçables, dans mon cœur; elles m'ont rappelé à la vie, à l'espoir, à tous les sentiments élevés que je te devais. . . Oh ! grâces te soient rendues, ma mère, c'est encore ta main qui a choisi mon sauveur, ce bon génie qui m'a rendu à toi, digne de toi . . . .

Il est des bonheurs impossibles à peindre .... Telle fut la fin de cette journée pour David, Marie et son lils.

Frédéric était trop pénétré de reconnaissance et d'admiration envers son ami, pour ne pas vouloir faire partager ces sentiments à sa mère, les paroles du précepteur étaient si présentes à sa pensée, qu'il redit à la jeune femme presque mot pour mot leur long entretien.

Bien souvent Frédéric fut sur le point d'avouer à sa mère qu'il devait à David non seulement la vie de l'ame, mais la vie du corps. . . Il fut retenu par la promesse faite à son ami, et plus encore par la crainte de causer en ce moment à Marie Bastion une dangereuse émotion.

Quant à Marie, en embrassant d'un coup-d'ceil toute la conduite de David, depuis la première heure de son dévoûmeni, jusqu'à celte heure de triomphe inespéré. . . en se rappelant sa mansuétude, sa simplicité, sa délicatesse, sa généreuse persévérance, couronnée d'un succès si éclatant, succès obtenu par le seul ascendant d'un grand cœur et d'un esprit élevé . . . quant à Marie ... ce qu'elle ressentit dès ce jour pour David , serait difficile à exprimer: c'était un mélange de tendre affection, d'admiration, de respect et surtout de reconnais-

sancc passionnée, car la jeune femme devait à David, non seulement la guérison de Frédéric, mais elle comptait aussi sur l'avenir qu'elle entrevoyait glorieux, peut-être illustre, pour son fils, ne doutant pas que ses qualités, habilement dirigées par David, et encore surexcités par l'ardeur d'une généreuse ambition, n'élevassent un jour Frédéric à une brillante destinée.

Dès ce moment aussi, dans le cœur de Marie, David devint inséparable de Frédéric ... et sans se rendre précisément compte de cette espérance, la jeune femme sentit sa vie et celle de son fils à jamais partagées ou plutôt confondues avec la vie de David.

On laisse à penser la délicieuse soirée que passèrent dans le salon d'éludé la mère, le fils et le précepteur.

Seulement, comme certaines joies accablent autant que la douleur, et demandent à être, pour ainsi dire, dégustées, savourées avec recueillement, Marie, son fils et David se séparèrent plus tôt que d'habitude, et ce soir-là se dirent à deviain avec la douce conviction d'une journée ravissante.

David regagna sa petite chambre.

Lui aussi avait besoin d'être seul.

Ces mots prononcés par Frédéric dans l'entrainement de la reconnaissance en parlant de son précepteur à sa mère : — Aime-le . . . chéris-le , . . bénis-le .... — ces mots auxquels Marie Baslien avait répondu, en jelant sur David un regard d'une reconnaissance in-

exprimable, ces mots faisaient la joie et la douleur de Bavid.

II avait senti tressaillir jusqu'aux dernières fibres de son cœur en rencontrant plusieurs fois les grands yeux bleus de Marie noyés d'une volupté maternelle; il avait encore tressailli en voyant de quelles caresses délirantes elle couvrait son fils; aussi David rèvait-il, malgré lui, aux trésors d'ardente affection que devait contenir cette nature à la fois vierge et passionnée.

— Quel amour que le sien , — se disait-il , — s'il y avait place dans son cœur pour un autie sentiment que celui de la maternité ! . . . Combien elle était belle aujourd'hui . . . quelle expression enchanteresse! ... Oh! je le sens, voilà pour moi l'heure du péril, de la lutte et de la souffrance,

— Oui ... car les larmes de Marie la consacraient! je me reprochais comme un sacrilège de lever les yeux sur cette jeune mère éplorée, pourtant si belle dans les larmes . . . mais la voici radieuse . . . d'une félicité qu'elle me doit . . . mais voici que, dans sa reconnaissance ingénue, ses yeux attendris me cherchent à chaque instant, et se reposent tour-à-tour sur Frédéric et sur moi. Mais voici que son fils lui dit, et lui dira souvent devant moi : aime-le . . . cliéris-le . . . bénis-le ... et le silence expressif, le regard touchant de cette adorable femme peut-être un jour me fera croire que. . .

David, n'osant poursuivre celle pensée, reprit avec accablement:

— Oh! oui, elle est venue, l'heure de la résignation, l'heure de la souffrance; avouer mon amour, moins encore ... le laisser deviner à Marie . . . maintenant qu'elle me doit lant? Lui faire croire peut-être que mon dévoûment cachait un calcul de séduction ? Lui faire croire qu'au lieu de céder spontanément, ainsi que cela a été, à l'intérêt que m'a inspiré ce pauvre enfant, grâce au souvenir d'un frère incessamment pleuré, je me suis fait un manteau, un prétexte de mes regrets pour surprendre la confiance maternelle de cette jeune femme, perdre enQn à ses yeux le seul mérite de mon dévoûment . . . ma loyauté soudaine, irréfléchie . . . oui, bien irréfléchie ... je m'en aperçois maintenant. . . Hélas! me dégrader enfin aux yeux de Marie, jamais . . . jamais.

— Entre elle et moi, il y aura toujours son fils.

— Pour fuir cet amour ... qui , je le sens , va toujours aller croissant, dois-je quitter cette maison ? . . .

— Non, je ne le puis encore.

— Frédéric, aujourd'hui dans l'ivresse de cette révélation qui a changé son morne désespoir en une volonté pleine de foi et d'ardeur, Frédéric, relire soudain de l'abîme où il se débattait . . . éprouve ce vertige du prisonnier rendu tout-à-coup à la lumière et à la li-

berté , . . mais cette guérison n'a-t-elle pas besoin d'être affermie ? Ne faudra-t-il pas modérer maintenant la fougue de cette jeune et ardente imagination dans ses élans vers l'avenir?

— Et puis, celte première exaltation passée, demain peut-être, et par cela même qu'il sera plus relevé dans sa propre estime et qu'il comprendra mieux les généreux efiforts qu'il doitpuiser dans l'eTzme, Frédéric se souviendra sans doute avec plus d'amertume encore de la funeste action qu'il a voulu commettre: sa tentative de meurtre contre Raoul de Pont-Brillant. Une féconde et généreuse expiation pourra donc seule apaiser ce remords qui a en partie poussé Frédéric au suicide. . .

— Non, non, je ne puis encore abandonner cet enfant, je l'aime trop sincèrement . . . j'ai trop à cœur de compléter mon œuvre.

— Il faut rester.

— Rester ... et chaque jour vivre d'une vie intime, solitaire avec Marie . . . qui est venue seule ici à cette place, au milieu de la nuit, dans un désordre, dont le souvenir me brûle, m'enivre ... et me poursuit jusque dans le sommeil où je cherche en vain l'oubli ot le repos.

A ce dangereux sommeil , David se livra pourtant.

car les émotions et les fatigues de la journée avaient é(6 grandes.

Le jour commençait à poindre.

David, réveillé en sursaut par plusieurs coups frappés violemment à sa porte, entendit la voix de Frédéric qui lui disait avec épouvante :

— Mon ami . . . ouvrez . . . ouvrez, de grâce ! . . .

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