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CHAPITRE DOUZIEME

David s'élant à la hâte couvert de ses vétemenls, ouvrit sa porte.

Il vit Frédéric, pâle ... la figure bouleversée.

— Mon enfant . . . qu'y a-t-il ?

— Ah! mon ami . . . quel malheur!

— Un malheur?

— La Loire. . .

— Eh bien?.. .

— L'inondation . . . dont on parlait hier chez le briquetier. . .

— Un débordement . . . c'est affreux . . . que de désastres, mon Dieu! que de désastres.

— Venez . . . venez, mon ami ... de la lisière de la futaie ... on ne voit déjà plus le Fal . . . c'est un lac sans fin!

David et Frédéric descendirent précipitamment; ils

trouvèrent dans la salle d'étude Mme Bastien, qui s'était aussi levée en hàtc.

Marguerite et le jardinier poussaient des gémissements d'effroi.

— L'eau va nous gagner. . .

— La maison va être emportée, — criaient-ils.

— Et les métairies du Val ... — disait Mme Bastien, les yeux pleins de larmes. — Ces maisons, toutes isolées . . . sont à cette heure peut-être submergées ... et les malheureux qui les habitent, surpris la nuit par l'inondation, n'auront pas pu fuir. . .

— Alors, Madame, — dit David, — c'est surtout des gens du Val qu'il faut s'occuper sans retard ! Ici, il n'y a aucun danger.

— Mais l'eau est déjà à un quart de lieue Mousieur David ! — s'écria Marguerite.

— Et elle monte toujours ... — ajouta André.

— Rassurez-vous, Madame, — reprit David. — J'ai, depuis mon séjour ici, assez parcouru et observé le pays, pour être certain que le débordement . . . n'atteindra jamais cette maison . . . son niveau est trop élevé. Soyez sans inquiétude. . .

— Mais les métairies du Val ! — s'écria Frédéric.

— L'inondation a dû gagner la maison de Jean- François le métayer: un bon et excellent homme ... — s'écria Marie. — Sa femme, ses enfants. .-sont perdus...

— Cette métairie ... où est-elle, Madame? — deinanda David.

— A une demi-lieue d'ici . . . dans la basse plaine... On la voit de la lisière de la futaie qui domine au loin le pays! hélas! ... du moins on doit la voir ... si l'inondation ne l'a pas déjà entraînée.

— Venez, Madame . . . venez, — dit David ; — courons nous assurer de ce qui est.

En un instant, Frédéric, sa mère, David, suivis du jardinier et de Marguerite, arrivèrent à la lisière de la futaie, beaucoup plus élevée que le Val.

Quel spectacle! ...

A un quart de lieu de là, et aussi loin que la vue pouvait s'étendre, au nord et à l'est, on n'apercevait qu'une immense nappe d'eau jaunâtre limoneuse, coupée à l'horizon par un ciel chargé de nuages sombres, rapidement poussés par un vent glacial. A l'ouest, le rideau de la forêt de Pont-Brillant était à demi submergé, tandis que la cime de quelques peupliers de la plaine pointait çà et là au milieu de cette mer immobile . . . sans bornes.

Celte dévastation lente, silencieuse comme la tombe, était plus effrayante encore que les étincelants ravages de l'incendie.

Un moment les spectateurs de ce grand désastre restèrent frappés de stupeur.

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David, sortant le premier de cet abattement stérile, dit à Mme Bastien:

— Madame ... je reviens à l'instant.

Quelques minutes après, il accourait portant une excellente longue-vue dont il s'était maintcfois servi dans ses voyages.

— La brume des eaux empêche de bien distinguer au loin, Madame, — dit David à Marie, — dans quelle direction se trouve la métairie dont vous parliez tout-àl'heure ?

— Dans la direction de ces peupliers, là-bas ... à gauche. Monsieur David.

Le précepteur dirigea sa longue-vue vers le point désigné, resta quelques moments attentif, puis il s'écria:

— Ah ! les malheureux !

— Ciel ! ... ils sont perdus, — dit vivement Marie.

— L'eau a déjà envahi jusqu'à la moitié de la couverture de leur maison, — reprit David, — ils sont sur le toit, cramponnés à la cheminée; je vois un homme, une femme, trois enfants.

— Mon Dieu! — s'écria Marie, les mains jointes et tombant à genoux, les yeux levés vers le ciel . . . — Mon Dieu ! secourez-les . . . prenez-les en pitié.

— Et aucun moyen de les sauver, — s'écria Frédéric, — ne pouvoir que gémir sur un pareil malheur.

Frédéric Bastien. H. 10

— Pauvre Jean-François ... un si brave homme , — dit André,

— Voir mourir avec lui ses trois petits enfants, — ajouta Maiguerilc en sanglotant.

David, calme, silencieux et grave comme il avait riiabiludc de l'être à l'heure du péril, frappait convulsivement sa longue-vue dans la paume de sa main et semblait réfléchir; tous les yeux étaient fixés sur lui. Soudain son front s'éclaircit , et avec cette autorité d'accent, celle rapidité de décision qui dislingue l'homme fait pour commander, Di\id dit à Marie •

— Madame, permettez-moi de donner des ordres ici . . . les moments sont précieux.

— On vous obéira comme à moi. Monsieur David.

— André, — reprit le précepteur, — vite le cheval à la charrette.

— Oui, Monsieur David.

— Sur l'étang qui u'est pas éloigné de la maison, j'ai vuun balelct. Y esl-il encore?

— Oui, Monsieur David.

— Il est assez léger pour tenir sur la charrette ?

— Certainement, Monsieur David.

— Moi et Frédéric nous vous aiderons à l'y placer. . . Courez atteler, nous vous rejoignons.

André se rendit en hâte à l'écurie.

— Maintenant, Madame, — dit David à Marie, —

veuillez faire apporter tout de suite quelques bouteilles de vin et deux ou trois couvertures, nous les emporterons dans le bateau . . . car ces malheureux, si nous les sauvons, seront mourants de froid et de besoin. Faites aussi préparer des lits et un grand feu, afin qu'à leur arri\ée ici ils puissent recevoir tous les soins possibles. Maintenant, Frédéric . . . allons aider André. . . et rendons-nous vite à l'étang.

Pendant que David disparaissait en courant avec Frédéric, Mme Bastien et Marguerite s'enipressèrent d'exécuter les ordres de David,

Le cheval, promptement attelé à la charrette, conduisit aussitôt Frédéric et David à l'étang.

— Mon ami, — dit le jeune homme à son précepteur les yeux brillants d'impatience et d'ardeur, — ces malheureux, nous les sauverons, n'est-ce pas ?

— Je l'espère, mon enfant . . . mais le danger sera grand. . . Une fois les eaux mortes traversées . . . nous entrerons dans le courant du débordement, et il doit être rapide comme un torrent.

— Et qu'importe le danger, mon ami!

— Il faut le connaître pour en triompher, mon cher enfant. . . Maintenant . . . dites, — ajouta David avec émotion, — croyez-vous qu'en exposant ainsi généreusement votre vie, vous n'expierez pas plus dignement la

funeste action que vous avez voulu commettre . . , qu'en cherchant dans le suicide une mort stérile ? . . .

Une étreinte passionnée de Frédéric fit voir à David qu'il était compris.

La charrette, à ce moment, traversait une route pour se rendre à l'étang.

Un gendarme, poussant son cheval au grand galop, arrivait à toute bride.

— L'inondation monte-t-eilc encore? — cria David au soldat, en lui faisant signe de la main d'arrêter.

— L'eau monte toujours, Monsieur, — répondit le gendarme haletant; — les jetées viennent d'être rompues ... il y a trente pieds d'eau dans le Val ... la route de Pont-Brillant est coupée ... le seul bateau que l'on avait pour le sauvetage vient de sombrer avec ceux qui le montaient. Tous ont péri ; je cours au château requérir du monde et les barques des pièces d'eau.

El le soldat repartit en enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval couvert d'écume.

— Oh !.. . — s'écria Frédéric avec enthousiasme, — nous arriverons avant les gei^s du château, nous! . . .

— Vous le voyez, mon enfant, l'envie a du bon, — dit David qui pénétrait la secrète pensée de Frédéric.

La charrette arriva bientôt à l'étang. André, Frédéric et David chargèrent facilement le léger batelet sur la voiture ; fout en s'occupant de cette manœvre, David,

avec celte prévoyance réfléchie qui ne l'abandonnait jamais, visita soigneusement les rames de l'erabarcation, ainsi que ses tollets (morceaux de bois plantés dans le plat-bord pour servir de point d'appui aux avirons).

— André, — dit-il au jardinier, — avez-vous un couteau ? ^

— Oui, Monsieur Da\id.

— Donnez-le moi; maintenant, vous, Frédéric, retournez à la maison avec André; hâtez le plus possible la marche du cheval, car à chaque minute l'eau monte ... et peut engloutir ces malheureux qui sont là-bas.

— Mais vous, mon ami ? . . .

— Je vois ici de jeunes tiges de chêne; je vais en couper pour remplacer les tollets du bateau; ils sont vieuï, le bois vert est plus liant et plus fort. . . Allez, allez, je vous rejoindrai en courant.

La charrette séloigna; le vieux che\al, vigoureusement fouetté, et senlant, comme on dit, la maisun, prit le trot. David choisit le bois qu'il lui fallait, rejoignit bientôt la voilure , qu'il suivit à la hâte et à pied, ainsi que Frédéric, afin de ne pas charger le cheval. En marchant, le précepteur donnait aux tollets la forme convenable ; Frédéric le regardait avec surprise.

— Vous pensez à tout, lui dit-il.

— Mon cher enfant, lors de mon voyage aux grands

lacs de l'Amérique, j'ai été malheureusement témoin d'inondations terribles; j'ai aidé les Indiens dans plusieurs sauvetages, et j'ai appris, là, que de petites précautions épargnent souvent de grands périls. . . Ainsi je prépare un triple rechange de tollets ; ... car il est probable que nous en casserons; çt, comme dit le proverbe marin: A loUet cassé . . . aviron mort. . .

— Il est vrai qu'alors l'aviron, manquant d'un point d'appui solide, devient presque inutile.

Et que devenir au milieu d'un gouffre, avec une seule rame ? on est perdu. . .

— C'est juste, mon ami. . .

— Il faut donc nous préparer à ramer vigoureusement; puis nous rencontrerons des arbres à fleur d'eau, des berges de chemins, ou d'autres obstacles qui pourront donner de violentes secousses à nos rames, et peutêtre les briser. IN'en avez-vous pas de rechange ?

— Il y en a encore une à la maison. . .

— Nous l'emporterons, car, faute d'un aviron, le sauvetage de ces mallieureux peut devenir impossible, et notre perte certaine... Vous ramez bien... n'est-ce pas?

— Oui, mon ami, un de mes grands plaisirs était de promener ma mère sur l'étang.

— Vous serez donc aux avirons; moi, je sonderai à l'avant, et je dirigerai le bateau au moyen d'une gaffe. Je vous fais ici, mon enfant, une recommandation

essentielle que je n'aurai pas le temps de vous adresser, u.'ic fois A l'œuvre; ne laissez pas traîner vos avirons. Après chaque coup de rame, relevez-les horizonlalcnient ... ils pourraient s'engager ou se briser sur l'un de ces obstacles à fleur d'eau qui rendent si dangereuse la navigation sur les terrains submergés.

— Je noublierai rien, mon ami, soyez tranquille, — n^pondit Frédéric, à qui l'expérience et le sang-froid de David donnaient une confiance sans bornes.

Au moment où la charrette allait atteindre la maison, David et Frédéric rencontrèrent un grand nombre de paysans éplorés, poussant devant eux des bestiaux et accompagnant des voilures où l'on voyait entassés pêlemêle des meubles, des ustensiles de ménage, des matelas, des vêlements, des barils, des sacs de grains, enlevés à la hùte aux flots envahissants de l'inondation.

Des femmes portaient des enfants à la mamelle, d'autres avaient sur leur dos de petits garçons ou de petites filles , pendant que les hommes tâchaient de guider le bétail effaré.

— Est-ce que l'eau monte toujours, mes pauvres gens ? — leur demanda David sans s'arrêter et marchant à côté d'eus.

— Hélas! Monsieur, la crue augmente encore, le pout de Blemur vient d'être emporté, — dit l'un.

— Il y avait àéjh quatre pieds d'eau dans le village, quand nous l'avons quille, — reprit l'autre.

— Les grands trains de bois du bassin de Saint- Pierre, — reprit un troisième, — viennent d'être entraînés dans le courant du Val.

— Ils descendent comme la foudre, ils ont fait chavirer, eu les heurtant, deux grosses barques de Loire montées par des mariniers qui venaient apporter du secours.

— Tous ces braves gens ont été noyés, — ajouta un témoin de ce sinistre, — car la Loire dans ses plus hautes eaux n'est pas moitié moins rapide que le courant de l'inondation.

— Et ces malheureux là-bas ... — dit Frédéric à David en frémissant d'impatience, — arriverons-nous à temps, mon Dieu! ! ! Oh! si les gens du château nous devançaient. . .

La charrette touchait alors à la ferme; pendant que l'on mettait dans le batelel les provisions elles couvertures, David demanda une serpe à André, et alla choisir une longue tige de frêne de dix pieds environ, légère, souple et maniable, un crochet de fer servant à soutenir la poulie d^un puits, fut solidement fixée à l'une des entremises de celte gaffe improvisée, qui devait ainsi servir soit à hâler le bateau le long des obstacles apparents, soit à le maintenir le long du toit des maisons

submergées; la longue corde du puits fut aussi placée dans le balelet, ainsi que deux ou trois planches légères solidement liées ensemble et pouvant servir de bouée de sauvetage en un cas désespéré.

David s'occupait de ces détails avec une activité réfléchie, une fécondité d'expédients qui surprenaient Mme Bastien, non moins que son fils. Lorsque tout fut prêt, David jeta un attentif et dernier regard sur chaque objet, et dit à André:

— Allez le plus vite possible jusqu'à la rive de l'inondation; Frédéric et moi, nous vous rejoindrons; vous nous aiderez à décharger le batclet et à le mettre àflot.

La charrette, longeant alors la lisière de la futaie où restèrent David, Frédéric et sa mère, se dirigea vers la plaine submergée que l'on voyait au loin. La pente étant assez inclinée, le cheval se mit au trot.

Pendant que la charrette s'éloignait, David prit la longue-vue qu'il avait laissée sur un des bancs rustiques de la futaie, et chercha la métairie. L'eau arrivait à deux pieds de la crête du toit sur lequel toute la famille du métayer était réfugiée. . .

Da\id posa sa longue-vue sur le banc, et, d'une voix ferme, dit à Frédéric:

Mon enfant, embrassez votre mère ... et partons . . . le temps presse.

Marie frissonna de tout son corps, et devint d'une pâleur mortelle.

Pendant une seconde, il y cul dans Tame de la jeune femme une lutte terrible entre la voix du devoir, qui lui disait de laisser TrMédc accomplir une action gc^néreuse au risque de sa vie, et la voix du sang qui lui disait d'empêcher son iîls de braver un péril de mort; celle lutte fut si poignante, que Frédéric, qui n'avait pas cessé de regarder sa mère, la vit faiblir . . . épouvantée de là pensée de perdre son fils, alors qu'elle le retrouvait si digne d'elle.

Aussi Marie, -enlaçant Frédéric entre ses bras, pour s'opposer à son départ, s'écria d'une voix déchiranle:

— Non . . . non ... je ne veux pas. . .

— Ma mère, — lui dit Frédéric à voix basse, — J'ai voulu tuer ... et il y a là . . . des gens que je peux arracher à la mort.

Marie fut héroïque.

— Allons . . . mon enfant . . . viens, — lui dil-cllc. Et elle fit un pas en avant comme pour aller aussi

rejoindre le bateau.

— Madame! — s'écria David, devinant sa résolution, — c'est impossible.

• — Monsieur David, je n'abandonnerai pas mou flls!

— Ma mère ! . . •

— Où lu iras . . .j'irai. . .

— Madame, — reprit David, — le hatclet peut contenir au plus cinq personnes. . . II y a un homme, une femme et trois enfants à sauver: nous accompagner dans le bateau . . . c'est nous forcer de laisser là-bas, voués à une mort certaine ... le père, la mère ou les enfants !

A ces paroles sans réplique, Mme Bastiendit à son (ils:

— Va donc seul, mon enfant. . .

Et la mère et le Ois confondirent leurs larmes et leurs baisers dans une dernière étreinte.

Frédéric, en sortant des bras de sa mère, vitDavid qui, malgré la fermeté de son caractère, essuyait ses pleurs.

— Mère, — dit Frédéric en montrant son ami du regard, — et lui ?

— Sauvez son corps comme vous avez sauvé son ame , — s'écria la jeune femme , en serrant convulsivement David contre son sein palpitant. — Ramenez-le moi ... ou je mourrai.

David fut digne du chaste et saint embrassement de cette jeune mère qui voyait son fils aller braver la mort...

Ce fut une sœur éplorée que David pressa contre son cœur.

Puis prenant Frédéric par la main, il s'élança dans la direction de la charrette; tous deux jetèrent un dernier regard sur Mme Baslien, dont les forces étaient à

bout, et qui retomba brisée sur l'un des bancs rustiques de la futaie.

Cet accès de faiblesse passé, Marie se releva et suivit des yeux son fils et David aussi long-temps qu'elle put les apercevoir.

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