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CHAPITRE TREIZIEME

En un quart d'heure, la charrette eut débarqué le batelet, bientôt mis à flot sur la rive des eaux mortes de l'inondation,

— André, restez là avec la charrette, — dit le précepteur, — car les malheureux que nous allons tâcher de sauver seront exténués et hors d'état de gagner la maison de MmeBastien.

— Bien, Monsieur David, — dit le vieillard, et il ajouta avec émotion: — Bon courage, mon pauvre Monsieur Frédéric.

— Mon enfant, — dit David au mtfment où le batelet allait quitter la rive, — pour être prêt à tout événement, faites comme moi, ôlez vos chaussures, votre cravate et votre habit, jetez-le seulement sur vos épaules, afin de vous garantir du froid. . . Quoi qu'il m'arrive , ne vous occupez pas de moi, je suis très-bon nageur; en voulant

me sauver, vous nous perdriez tous les deux. Maintenant, mon enfant, à vos avirons, et ramez ferme, mais sans trop de hâte; ne ménagez pas vos forces; je veillerai à l'avant et je sonderai. Allons, du calme, de la présence d'espril, tout ira bien.

Le batelet s'éloigna de la rive.

Le courage, l'énergie, la conscience de la généreuse expiation qu'il allait tenter, suppléèrent chez Frédéric aux forces qu'il avait perdues pendant sa longue maladie morale.

Ses beaux traits, animés , par l'enthousiasme, les yeux attachés sur David, épiant ses moindres ordres, le fils de Mme Bastien ramait avec vigueur et précision. A cha(iae coup de Jiagc , comme disent les marins, le balelet s'avançait rapidement el sans secousse.

David, debout à l'avant, redressant sa grande taille de toute sa hauteur, la tête nue, ses cheveux noirs flottant au vent, le regard tantôt attaché sur la métairie presque submergée, tantôt sur les objets qui pouvaient ôtre un obstacle à leur navigation . . . David, froid, prudent, attentif, montrait une intrépidité tranquille.. . Pendant quelques moments, la marche du bateau, facilitée par son fond plat, ne fut pas entravée; mais soudain, le précepteur s'écria:

— Haut les avirons ! . .

Frédéric exécuta cet ordre, el après quelques secondes, le balelcl s'arrêta faute d'impulsion.

Da\id, penché à l'avant de l'embarcatioD, sonda au moyen de sa gaffe l'eau que, de loin, il avait vu légèrement bouillonner à sa surface, ainsi que cela arrive, lorsqu'elle se brise contre quelque obstacle sous-marin.

En effet, David reconnut que le batclet se trouvait presque au-dessus d'un nuissif d'énormes saules ébranchés, sur la tête desquels l'embarcation aurait pu s'entr'ouvrir, si elle eût vogué à toute vitesse; appuyant alors sa gaffe à l'un des troncs qu'il rencontra sous l'eau, David détourna le bateau de ce dangereux écueil.

— Maintenant, mon enfant, ramez devant vous, en obliquant un peu à gauche, — reprit-il, — afin de gagner ces trois grands peupliers à demi submergés que vous voyez là-bas. Une fois arrivés là, nous entrerons en plein dans le courant de l'inondation qui déjà se fait sentir ici,quoique nous soyons encore dans les eaux mortes.

Au bout de quelques minutes, David dit à Frédéric:

— Haut les avirons ! . .

Et ce disant, le précepteur engagea le crochet tle fer, dont sa perche était armée, entre les branches de l'un des peupliers vers lesquels Frédéric s'était dirigé; ces arbres, de trente pieds de hauteur, étaient aux troisquarts submergés; maintenu par la gaffe, le balelet resta dès lors immobile.

— Comment . . . nous nous arrêtons, Monsieur Da- \\d ? — s'écria Frédéric.

— Il faut vous reposer un instant, mon cher enfant, el boire quelques f^orgées de ce vin.

Puis David, avec un sang-froid singulier, déboucha une bouteille qu'il offrit à son élève.

— ÎVous reposer! — s'écria Frédéric, — et ces malheureux ... qui là-bas . . . nous attendent? . .

— Mon enfant . . . vous êtes haletant, voire front est inondé de sueur, vos forces diminuent, je m'en suis aperçu à l'allure saccadée de vos rames. Nous arriverons encore à temps, l'eau ne monte plus ... je l'ai observé à plusieurs remarques certaines; nous allons avoir besoin de toute notre énergie, de toutes nos forces; or, de ces cinq minutes de repos, prises à temps, peut dépendre le salut de ces pauvres gens, et le nôtre . . . allons, buvez quelques gorgées de vin.

Frédéric suivit le conseil et s'en trouva bien, car déjà, sans avoir osé l'avouer à David, il ressentait dans les articulations des bras cet engourdissement, cette raideur qui succède toujours à trop de fatigue cl de tension musculaire.

Pendant ce temps d'arrêt forcé, le précepteur et son élève contemplèrent avec une silencieuse horreur le spectacle qui les environnait.

Du point où ils étaient, ils embrassaient une im-

mcnse étendue d'eau, non plus morte, ainsi que celle qu'ils venaient de liavcrscr, mais rapide, écumaiite, fougueuse comme le cours d'un torrent.

De cette nappe d'eau incommensurable s'élevait un tel mugissement, que, d'un bout à l'autre du batelet, Frédéric et David étaient o!)!igés de se parler à haute voix pour s'entendre.

Au loin une ligne d'eau d'un gris sombre dessinait seule l'horizon.

A six cents pas du batelet, on apercevait la métairie.

Le toit disparaissait presque complètement sous les eau\ alors stationnaires, et l'on distinguait vaguement des formes humaines groupées autour de la cheminée.

A chaque instant passaient à peu de distance de l'embarcation de Frédéric, défendue d'ailleurs de tout choc par les trois peupliers qui lui servaient d'estacade naturelle, grâce à la prévoyance de David, à chaque instant passaient des débris de toute sorte, emportés par le courant que le batelet devait traverser dans quelques instants.

Là, c'étaient des poutres, des fragments de charpente provenant de bâtiments écroulés; ici, d'énormes meules de foin ou de paille, soulevées par leur base compacte et entraînées tout entières parles eaux, voguaient comme autant de montagnes flottantes, submergeant tout ce qu'elles rencontraient; ailleurs, des

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arbres gigantesques , déracinés , passaient rapides comme le brin de paille sur le ruisseau; c'étaient encore des portes descellées de leurs gonds, des meubles, des matelas, des futailles, et parfois, au milieu de ces débris, l'on apercevait des bestiaux, les uns noyés, les autres se débattant au-dessus de l'abîme et y disparaissant bientôt, tandis que, par un contraste étrange, des canards domestiques voguant sur ce gouffre avec tranquillité . . , suivaient par instinct les autres animaux.

Ailleurs, de pesantes charrettes tournoyaient au-dessus du gouffre, et parfois sombraient sous le choc irrésistible d'immenses trains de bois, longs de cent pieds, large de vingt, et s'en allant à la dérive.

C'est au milieu de ces écueils flottants, charriés par un courant irrésistible, que David et Frédéric devaient naviguer pour atteindre la métairie.

Alors seulement le péril du sauvetage allait devenir imminent.

Frédéric le sentit; car, après avoir, ainsi que David, jeté un regard de désolation sur cette scène terrible, le jeune homme dit d'une voix ferme et grave :

— Vous aviez raison, mon ami . . . nous aurons toutà-l'heure besoin de toutes nos forces ... de toute notre énergie ... ce repos était nécessaire . . . mais c'est quelque chose d'effrayant qu'un pareil repos, avec un tel spectacle sous les yeux.

— Oui, mon enfant, il faut du courage pour se reposer ainsi ... la bravoure aveugle ne voit pas ou cherche à ne pas voirie danger ... la bravoure réfléchie envisage froidement le péril. Aussi, presque toujours elle en triomphe. . . Sans le repos que nous prenons . . . nos forces nous auraient certainement trahis, au milieu du gouffre. ..que nous allons traverser, et nousétions perdus.

En parlant ainsi, David visitait avec un soin minutieux l'armature de la barque, et renouvelait l'un des tollels fendus sous la pression des avirons de Frédéric; pour plus de sûreté David, au moyen de deux nœuds de cirdc assez lâches, fixa les rames au plat bord, un peu audessous de leur poignée; elles conservaient ainsi la liberté de leur jeu, sans pouvoir échapper aux mains de Frédéric dans l'occurrence d'un choc violent.

Le repos de cinq minutes touchait à sa lin, lorsque Frédéric, poussant une exclamation de surprise involontaire, devint très-pâle et ne put cacher la contraction de ses traits.

David releva la tète, suivit la direction du regard de son élève, et voici ce qu'il aperçut :

Nous l'avons dit: l'inondation,, sans bornes au nord et à l'est, était limitée,- à l'ouest, par la lisière de la forêt de Pont-Brillant, dont les plus grands arbres disparaissaient à demi sous les eaux.

L'un des massifs de celle futaie s'avançant de beau- 11*

coup dans le Val inondé, formait ainsi une espèce de promonloire au-dessus de la nappe d'eau.

Depuis quelques instants, Frédéric avait vu sortir de derrière celle avancée, en ramant contre le courant, une longue pirogue, peinte de couleur chamois et rehaussée d'une large lisse cramoisie.

Sur les bancs, six rameurs portant des vestes chamois et des toques cramoisies, -ramaieut vigoureusement; le patron, assis à l'arrière, d'où il gouvernait la pirogue, semblait prendre les ordres d'un jeune homme, qui, debout sur l'un des bancs, et une main dans la poche de son makintosh de couleur blanchâtre, désignait du doigt un point qui ne pouvait être que la métairie submergée, car, dans celle partie du Val, l'on n'apervait pas d'autres bàlimenls.

Le batelet de David élail assez éloigné de la pirogue, pour que l'on ne pût distinguer les traits du personnage qui semblait diriger la manœuvre. Mais à l'expression des traits de Frédéric, David ne douta pas que le maître de la barque ne fût Raoul de Pont-Brillant.

La présence du marquis sur le lieu du désastre s'expliquait par le message que le gendarme rencontré par David avait porté en hùte au château, afin de requérir du secours et les barques des pièces d'eau.

A la vue de Raoul de Pont-Brillant , dont la présence faisait si vivement tressaillirFrédéric,David ressentit au-

tant de surprise que de contentement; la rencontre du jeune marquis semblait providentielle; aussi, attachant un regard pénc^trant sur son enlève, David lui dit :

— Mon enfant, vous avez reconnu M. de Pont- Brillant?...

— Oui . . . mon ami ... — répondit le jeune homme^ et il continua de suivre d'un œil ardent et inquiet la manœuvre de la yole, qui, é\idcmmenl, voulait aussi atteindre la métairie submergée, dont elle se trouvait alors plus éloignée que le batclet; mais les six avirons de l'embarcation patricienne devaient doubler la vitesse de sa marche.

— Allons, Frédéric, — dit David d'une voi\ ferme,— M. de Pont-Brillant se dirige comme nous vers la métairie, pour aller au secours de ces malheureux. , C«la est vaillant et généreux de sa part. C'est à celle heure qu'il est beau d'eu\ier ... de jalouser le jeune marquis !

— Oh! ... j'arriverai avant lui! — s'écria Frédéric avec une exaltation indicible.

— A vos avirons! mon enfant. . . Une dernière pensée à votre mère ... et en avant! . . . l'heure est venue. . .

Ce disant, David dégagea le crochet de la gaffe jusqu'alors engagée dans les branches des peupliers. . .

Le batclet, mis en mouvement par la vigoureuse impulsion des avirons, arriva en quelques instants au milieu du courant qu'il fallait traverser pour gagner la métairie»

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