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CHAPITRE QUATRIEME

M. le chef des cullwes, en quittant la rotonde immense formant la serre chaude principale, introduisit Ms'frois Msiteurs dans d'autres serres qui s'étendaient latéralement; l'une d'elles, destinée aux ananas et renfermant toutes les espèces connues de ces fruits parfumés, aboutissait à une serre spéciale aux ot^chidées; il fallut encore que le docteur arrachât Marie Bastien et son fils à la surprise, à l'admiration où ils restaient plongés, malgré la température humide et étouffante de cette serre, à la vue de plusieurs orchis fleuris, fleurs bizarres, presque fantastiques, tantôt pareilles à des papillons diaprés de vives couleurs, tantôt à des insectes ailés d'une apparence fabuleuse.

Là se terminait le domaine de M. Dutilleul ; cependant il voulut bien guider nos curieux sur les terres de son collègue des cultures d' orangerie , de serre tempérée et de pleine terre.

— Je vous avais promis la Chine, — dit le docteur à ses amis, — nous voici en Chine.

En effet, au sortir de la serre aux orchidées , l'on

entrait dans une galerie chinoise à piliers à jour peints (le rouge et de vert éclatant, et pavée de carreaux de porcelaine, pareils à ceux dont était revêtu un petit mur à hauteur d'appui servant de base aux colonnes; entre celles-ci étaient espacés de grands vases du Japon, bleu, blanc et or, contenant des camélias, des roses pivoines, des azalées, des citronniers, et autres arbustes de la Chine.

Cette galerie, vitrée pendant la mauvaise saison, conduisait à une véritable maison chinoise formant le centre d'un vaste jardin d'hiver.

La curieuse édification de cette demeure, qui avait coûté des soins et des sommes immenses, remontait au milieu du XVIir. siècle, époque à laquelle la rage des chinoiseries était poussée à son comble. Témoin la ïameuso pag'ode de Chanteloup , bâtiment fort élevé, construit tout en porcelaine.

La maison chinoise de Pont-Brillant ne le cédait en rien à la fameuse Folie de IM. de Choiseul.

La disposition de cette demeure, composée de plusieurs pièces, ses tentures, ses ameublements, ses ustensiles de ménage, ses ornements, tout était rigoureusement authentique; et, pour compléter l'illusion, deux merveilleux magots de grandeur naturelle, habillés des plus riches étoffes, placés de chaque côté des portières du salon, les soulevaient à demi, semblant ainsi les ouvrir aux visiteurs qu'ils saluaient de minute en minute, grâce au balancier intérieur qui leur faisait remuer les yeux, et alternativement incliner et relever la tête.

Tout ce que la Chine offre de plus curieux, de plus

chatoyant, de plus splendide en étoffes, laques, meubles, porcelaines, objets d'or, d'argent ou d'ivoire ciselés, était rassemblé dans cette espèce de musée, dont les trois fenêtres de bambou, aux transparents vitrages de pâte de riz, peinte de fleurs et d'oiseaux de couleurs élincelantes, donnaient sur le jardin d'hiver. Cette sorte de serre tempérée, plantée d'arbres et d'arbustes de Chine et du Japon, se couvrait dès l'automne, au moyen de châssis vitrés, s'adaptant au rebord de la toiture de la maison.

— Est-ce un rêve? — disait Mme Bastien, en examinant ces merveilles avec autant de curiosité que d'intérêt,— que de trésors de toutes sortes!.. Vois donc, Frédéric! C'est un livre vivant où l'on pourrait étudier les usages, les mœurs, l'histoire de ce singulier pays... car voici une collection de médailles, de monnaies, de dessins et de manuscrits.

— Dis donc, mère, — reprit Frédéric, — que de bonnes et longues soirées d'hiver l'on passerait ici en lisant un voyage en Chine... en suivant ainsi, pour ainsi dire sur nature... toutes les narrations du livre.

— Au moins. Monsieur, — dit Marie à M. Dutilleul, — M. de Pont-Brillant vient souvent visiter ce pavillon si curieux, si intéressant?

— M. le Marquis n'est pas non plus fou de chinoiseries. Madame, il aime mieux la chasse. Feu M. le Marquis, son arrière-grand-père, avait fait construire cette maison, parce que, dans ce temps-là... c'était la mode, voilà tout.

Marie ne put s'empêcher de hausser imperceptiblement les épaules, en échangeant un demi-sourire avec

son fils, qui, de plus en plus rêveur et réfléchi, suivit sa mère à qui le docteur offrit son bras.

Les visiteurs eurent alors à traverser une allée sinueuse du jardin d'hiver conduisant à une grotte de rocaille... intérieurement éclairée par de gros verres lenticulaires bleuâtres, enchâssés dans les roches; ces jours jetaient dans cette galerie souterraine, ornée de coquillages et de coraux, une pâle clarté semblable à celle qui se tamise dans les lieux sous-marins.

— N'allons-nous pas maintenant chez les ondines, bon Docteur? — demanda galment Mme Bastien eu commençant à descendre un plan assez incliné, — quelque naïade ne va-t-elle pas nous recevoir au seuil de son humide empire?

— Vous n'y êtes pas du tout, — répondit le docteur, — ce passage souterrain, tapissé de nattes, comme vous voyez, et chauffé pendant l'hiver, conduit au château ; car vous remarquerez que tout ce que nous venons de voir se communique par des passages couverts et xju'en hiver on peut ainsi voyager dans les différentes parties du monde sans crainte du froid ou de la pluie.

En effet, le souterrain aboutissait, par un escalier en spirale, à l'extrémité d'une longue galerie que l'on a^'peXaxi la Salle des Gardes , et qui, dans les temps reculés, avait dû servir à cette destination.

Dix hautes fenêtre* à ogives, garnis de vitraux coloriés et armoriés au blason des marquis de Pont-Brillant, éclairaient cette salle immense aux boiseries de chêne sculpté, au plafond bleu de ciel, divisé en caissons par des poutres de chêne ouvragées et rehaussées de dorures.

Dix guerriers, armés de toutes pièces, casque en lête, \isière baissée, bouclier au bras, pertuisane au gantelet, épée au côté, espacés de l'autre côté de la galerie, faisaient face aux dix fenêtres, et les reflets irisés des ^itraux jetaient çà et là des lueurs prismatiques sur l'acier des armures qui se détachaient étincelantes sur la boiserie sombre.

Au milieu de cette galerie, on voyait exhaussé sur une estrade un cavalier aussi armé de toutes pièces, dont le grand cheval de bataille, figuré en bois, disparaissait complètement sous sa carapace d'acier, et sous les plis traînants de sa longue housse mi-partie chamois et cramoisi, largement armoriée.

L'armure complète du cavalier, admirablement damasquinée d'or, était un chef-d'œuvre de ciselure et d'ornementation. M. le chef des cultures, s'arrêtant devant l'estrade, dit aux visiteurs avec un certain orgueil domestique :

— Cette armure que vous voyez, a été portée par Raoul IF, sire de Pont-Brillant , lors de la première croissade; ce qui prouve, n'est-ce pas? que la noblesse de M. le marquis ne date pas d'hier.

A ce moment, un homme âgé, de noir vêtu, ayant ouvert une des portes massives de la salle des gardes,^ M. Dutilleul dit au docteur Dufour:

— Tenez, Docteur, voilà justement M. Legris, le conservateur de l'argenterie du château; c'est un ami; je vais vous confier à lui... il vous servira de guide ici mieux que moi . . .

Et, s'avançant vers le vieillard, M. Dutilleul lui dit à demi-voix:

— Mon cherLegris, ce sont des amis à moi... qui voudraient voir le château, je vous les recommande... à charge de revanche, lorsque vos connaissances voudront visiter mes serres.

— Les amis de nos amis sont nos amis, mon cher, — répondit péremptoirement M, le conservateur de l'argenterie; puis, d'un geste de tète familier, il fit signe aux curieux de le suivre dans les appartements qu'nn nombreux domestique d'intérieur achevait de mettre en ordre.

Il serait trop long d'énumérer les merveilles de splendeur grandiose que renfermait le rez-de-chaussée de ce chilteau ou plutôt de ce palais : depuis une bibliothèque que bien des grandes villes eussent envié, jusqu'à une galerie de tableaux des plus grands maîtres anciens et modernes, sur lesquels les visiteurs ne purent jeter qu'un coup d'oeil rapide, et qu'ils durent traverser presque à la hâte, car, il faut le dire, malgré son obligeante promesse à M. Dutilleul, M. le conservateîir de l'argenterie semblait assez impatient de se débarrasser de nos trois curieux.

Le premier étage, ainsi que l'avait annoncé M. Dufour à Frédéric et à sa mère, se composait d'une série de pièces, offrant un spécimen de l'aménagement intérieur depuis le XIV. siècle jusqu'au XVIII.

C'était un véritable Musée, empreint d'un caractère tout particulier, grâce aux nombreux portraits de famille et aux antiquités de toutes sortes ayant appartenu aux différents membres de cette puissante et ancienne maison.

Dans une des ailes du premier étage se trouvaient 4*

les appartements de la marquise douairière de Pont- Brillant. Celle-ci, malgré son grand âge, tenait à avoir un ameublement aussi frais, aussi coquet, que lorsqu'elle faisait dans sa première jeunesse les beaux jours de la cour de Louis XV. C'était une éblouissante profusion de dorures, de dentelles et d'anciennes étoffes des plus précieuses; c'était un encombrement de meubles de bois de rose contournés et chantournés, de porcelaines de Sèvres et de Saxe. Rien n'était surtout plus charmant que la chambre à coucher tendue en lampes rose et blanc avec son baldaquin à la duchnxse, chargé de touffes de plumes d'autruche. Quant à la chambre de toilette, c'était un ravissant boudoir tapissé de damas b'eu tendre à gros bouquets de marguerites. Au milieu de cette pièce, meublée comme la chambre en bois doré, on voyait une magnifique pompadotir à glace, ornée de housses et de rideaux de point d'Alençon, renoués par de gros nœuds de ruban, et couverte d'ustensiles de toilette, les uns en or émaillé, les autres en vieux Sèvres bleu de ciel.

Nos trois visiteurs venaient d'entrer dans cet appartement, lorsque parut un homme h la physionomie hautaine et bouffie d'importance. Ce personnage, qui portait un ruban rouge à la boutonnière de sa redingote, n'était rien moins que M. l' mte?idant du château et des domaines.

A la vue des trois étrangers, M. l'intendant fronça le sourcil d'un air à la fois très-surpris et très-raécontent.

— Que faites-vous ici? — demanda-t-il à son subordonné, M.Legris, d'une voix impérieuse: — pour-

quoi n'êtes-vous pas occupé de votre argenterie? . . . Qu'est-ce que ce monde-là?

A ces inconvenantes paroles, Mme Bastien devint pourpre de confusion, le docteur se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, Frédéric rougit extrêmement et s'écria à demi-voiï en regardant sa mère :

— L'insolent! . . .

Mme Bastien prit vivement la main de son fils et haussa les épaules en lui montrant d'un regard de pitié le sot intendant.

— Monsieur Desmazures, — répondit humblement M. Legris à son supérieur, — ce sont des amis de Dutilleul ... il m'a prié de leur montrer le château et . . . j'ai cru . . .

— Mais, c'est inconcevable, — s'écria l'intendant en interrompant M. Legris, — mais c'est d'un sansgêne qui n'a pas de nom... cela ne se passeraitpas ainsi chez des bourgeois de la rue Saint-Denis! Introduire ainsi les premiers venus dans les appartements de Mme la Marquise?

Monsieur, — dit d'une voix ferme le docteur Dufour, en faisant deux pas vers l'intendant, — Mme Bastien, son fils et moi, qui suis le médecin de M. Dutilleul, nous ne croyions pas commettre, et nous n'avons pas, en effet, commis la moindre indiscrétion, ... en acceptant l'offre que l'on nous a faite de visiter le château . . . J'ai été voir plusieurs demeures royales. Monsieur, et je crois bon de vous apprendre que j'y ai toujours été accueilli avec politesse ... par les gens qui les gardaient.

— C'est possible, Monsieur, — répondit sèchement

l'intendant, — mais vous vous étiez sans doute adressé à qui de droit, pour obtenir la permission de visiter ces châteaux ... Vous m'eussiez adressé votre demande ,. . par écrit, à mol, l'intendant, le seul maître ici en l'absence de M. le Marquis, que j'aurais vu ce que j'avais à vous répondre.

— Il nous reste à prier Mo?isieur l'Intendant de vouloir bien excuser notre ignorance des formalités, — dit Mme Bastien à cet important avec un sourire moqueur, afin de montrer à son fils combien elle avait peu de souci de l'impolitesse de cet homme.

Et elle prit le bras de Frédéric.

— Si j'avais été mieux instruit des usages de l'administration de Monsieur l'Intendant, — ajouta le docteur d'un ton sardonique , — Monsieur l'Intendant aurait reçu ma supplique respectueuse, afin d'obtenir de sa toute-puissante bonté la permission de visiter le château.

— Monsieur, — s'écria l'intendant avec une hauteur courroucée, — est-ce une plaisanterie?

— A peu près, Monsieur, — reprit le docteur. L'intendant fit un mouvement de colère.

— Pour ne pas terminer cet entretien par une plaisanterie, Monsieur, — reprit Mme Bastien, en s'adressant h l'intendant, — permettez-moi de vous dire sérieusement, Monsieur, que j'ai souvent lu que l'on reconnaissait toujours la maison d'un grand seigneur à la parfaite urbanité de ses gens.

— Eh bien! Madame?

— Eh bien! Monsieur, il me semble que vous désirez confirmer la règle . . par l'exception.

Il est impossible d'exprimer, avec quelle finesse et quelle gracieuse dignité Marie Bastien donna cette leçon méritée à l'important personnage qui se mordit les lèvres et ne souffla mot.

Marie prenant alors le bras du docteur, lui dit galment à demi-voix , ainsi qu'à Frédéric :

— 11 ne faut pas nous étonner... ne savons-nous pas que dans les pays enchantés on rencontre parfois des génies malfaisants, mais presque toujours d'un ordre subalterne?.. Sauvons-nous vite avec les souvenirs de ces merveilles que le vilain génie n'aura pu flétrir.

Un quart d'heure après cet incident, Mme Bastien, Frédéric et le docteur quittaient le château de Pont- Brillant par une des portes communes.

Marie , autant par bon esprit que par délicatesse pour le docteur, qui semblait peiné de la désagréable issue de cette excursion, dont il se reprochait d'avoir eu la malencontreuse idée, Marie prit parfaitement et trèsgaiment son parti de leur commune mésaventure, et plaisanta la première sur la ridicule importance que se donnait M. l'intendant.

De son côté, M. Dufour, fort au-dessus de l'impolitesse de cet homme, ne s'en était afl'ecté qu'en raison da chagrin qu'elle pouvait causer à Mme Bastien; mais en la voyant bientôt oublieuse et insouciante de ce désagréable incident, le bon docteur, revenu à sa galté naturelle, rappela l'existence de certaine galette de ménage, enfouie, avec d'autres provisions, dans le coffre de sa carriole, humble véhicule, laissée sous la garde d'un enfant à l'entrée de l'avenue du château.

Au bout d'un quart d'heure de marche dans la forêt, les trois amis ayant trouvé une belle place gazonnée, abritée du soleil par un bouquet de chênes énormes, l'on s'y installa joyeusement pour déjeûner.

Frédéric, quoique un peu contraint, parut partager la gaîlé de sa mère et du docteur . . .

Marie, trop clairvoyante pour ne pas remarquer que son fils éprouvait quelque chose d'inaccoutumé, crut deviner la cause de ces préoccupations, et le plaisanta doucement sur la gravité qu'il semblait attacher à l'impertinence d'un sot intendant.

— Allons, mon beau Cid. .. mon vaillant chevalier, — disait-elle gaîment à son fils en l'embrassant avec tendresse, — garde ta colère et ta bonne épée pour un adversaire digne de toi ... Nous aAons donné, le Docteur et moi, à ce domestique mal appris une excellente leçon. Ne songeons qu'à terminer gatment cette journée et au plaisir que nous aurons pendant bien longtemps à nous entretenir des trésors de toute sorte que nous aurons vus et que nous emportons par la pensée dans notre chère petite maisonnette.

Puis, se mettant à rire, la jeune femme ajouta:

— Dis donc, Frédéric.

• — Mère.

— Tu n'oublieras pas de dire demain matin à M. le vieux père André, chef de nos cultures à la belle étoile, de nous faire un superbe bouquet de muguets des bois et de violettes des prés, tout ce que nous avons de plus rare enfin.

— Oui, mère, — répondit Frédéric en souriant.

— Il ne faudra pas non plus oublier, — ajouta la

jeune femme, — de prévenir le chef de nos écuries, d'atteler... dans l'après-dîner, notre vénérable cheval blanc. Choisis celui-là ... et pour cause, nous irons à la ville faire emplette de toile de ménage.

— Et moi, Madame la rieuse, — s'écria le docteur la bouche pleine, — je vous dis, je vous prouve que votre vieille Marguerite, le chef de vos cuisines, a fait là une galette ... oh mais ! une galette...

Le bon docteur n'acheva pas, car il faillit étouffer.

Alors, ce furent des rires sans fin, et Frédéric fit tous ses efforts pour partager l'hilarité de sa mère et du docteur.

En effet, le rire de l'adolescent était contraint; il éprouvait moralement un malaise étrange et croissant ... De même que certains symptômes vagues, inexplicables, annoncent parfois l'invasion prochaine d'une maladie encore latente; devagues, d'inexplicables ressentiments, encore confus, mais douloureux, semblaient sourdre et germer au plus profond du cœur de Frédéric le caractère de ces ressentiments encore indéfini lui causait cependant une sorte de honte... tellement instinctive que, toujours si confiant envers sa mère, il redouta sa pénétration, pour la première fois de sa vie, mit tout en œuvre pour la déjouer. . . et y parvint en affectant sa gaîté habituelle jusqu'à la fia de cette journée.

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