‹ Frédéric BastienChapitre 31 sur 44 · CHAPITRE 0UATORZIE31E · texte numérisé non relu

CHAPITRE 0UATORZIE31E

Alors commença une lutte terrible, opiniâtre, contre des dangers de toute nature.

Pendant que Frédéric ramait avec une énergie incroyablement surexcitée par la vue de la pirogue du marquis sur laquelle il jetait de temps à autre un regard de généreuse émulation, David, placé à l'avant du batelet, le préservait des chocs avec une adresse, une présense d'esprit merveilleuse.

Déjà il était assez rapproché de la métairie pour apercevoir très-distinctement les malheureux rassemblés sur le faîte du toit, lorsqu'une énorme meule de ]>aille, charriée par les eaux, s'avança droit sur le batelet, qui lui offrait le travers en coupant le courant.

— Doublez vos coups de rame, Frédéric, — s'écria David. — Courage ! . . . évitons la meule.

Le fils de Mme Bastien obéit.

Dëjà la proue du balelet dépassait la meule, qui n'était plus qu'à dix pas de distance, lorsque le jeuue homme, raidissant ses bras en se renversant violemment en arrière, afin de donner plus de puissance à sa nage, lit, par un mouvement trop brusque, éclater son aviron de droite ; aussitôt l'aviron de gauche formant levier, le bateau vira, et au lieu de son travers offrit son avant à la meule qui devait l'engloutir sous la masse.

David, surpris par la secousse, perdit un instant l'équilibre, mais il eut le temps de crier :

— Ramez ferme de l'aviron qui vous reste. Frédéric obéit plus par instinct que par réflexion;

le batelel vira de nouveau, offrit son travers, et, à demi soulevé par le remous de la masse sphéroïde qui déjà atteignait sa poupe, l'embarcation, pivotant sur son unique aviron, décri\it ainsi un mouvement demicirculaire autour de l'écueil flottant, et put le contourner en partie et ne recevoir qu'un léger choc.

Pendant que ceci se passait avec la rapidité de la pensée, Da>id, saisissant au fond du batelel l'aviron de rechange, l'axait de nouveau fixé au tollct, en disant à Frédéric, encore ému de l'effrayant danger auquel il venait d'échapper:

— Prenez ce nouvel aviron et en a\aMt ... la pirogue nous gagne. . .

Frédéric saisit ses rames en jclant un coup d'oeil élincclant sur l'embarcalion du marquis.

Elle se dirigeait droit vers la métairie, debout au courant, tandis que le balelet le coupait par le travers. . .

Ainsi, en leur supposant une égale vitesse, les deux embarcations, dont la direction présumée lormait un angle droit, devaient se rencontrer ensemble à la métairie.

Mais nous l'avons dit, la pirogue, quoiqu'elle remontât le courant, étant manoeu\rée par six vigoureux rameurs, a. ail pris assez d'avance, grâce à l'accident dont le batelet avait failli être victime.

Frédéric voyant le marquis le devancer, atteignit à ce point d'exaltation qui, pendant un temps donné, élève les forces humaines à une puissance irrésistible, et lui permet d'accomplir des prodiges.

On eût dit que le fils de Marie Bastien communiquait sa fiévreuse ardeur aux objets inanimés, et que l'embarcation, allégée, frémissait d'impatience dans sa membrure, tandis que les rames semblaient recevoir non seulement le mouvement, mais la vie, tant elles obéissaient avec précision, avec ensemble, on dirait presque avec intelligence à l'impulsion de Frédéric. . .

David lui-même, surpris de celte incroyable énergie, continuait de veillera l'avant du balelet, tout en jelanl

un regard radieux sur son (flève dont il dcxinait l'émulation héroïque.

Soudain Frédéric fit entendre une exclamation de joie profonde. . .

Le batelet n'était plus qu'à vingt-cinq pas de la mé- Jairie, tandis que la yole s'en trouvait encore éloignée de cent pas environ.

Soudain de longs cris de détresse, accompagnés d'un craquement formidable, surmonta le mugissement des eaux.

l'n des pignons de la métairie, miné par la force du courant, s'écroulait avec fracas, et une partie de la toiture s'affaissait en même temps.

Alors, la famille groupée autour de la cheminée n'eut plus sous les pieds que quelques fragments de charpente dont les lentes oscillations annonçaient la chute imminente. . .

Quelques minutes encore, et le pignon où était bâtie la cheminée, s'abîmait à son tour. . .

Ces malheureux offraient un tableau navrant, digne du peintre du déluge. . .

Le père, debout, à demi vêtu . . . livide . . . les lèvres bleuâtres, l'œil hagard, se cramponnait de son bras gauche à la cheminée déjà vacillante; sur ses épaules, il portait ses deux enfants les plus âgés qui se tenaient étroitement embrassés; à son poignet droit était enrou-

lée une corde dout il avait pu attacher l'autre bout à rS eu fer de la cheminée; à l'aide de celte corde, qui ceignait les reins de sa femme, il la soutenait et l'empêchait de tomber à l'eau, car l'infortunée, paralysée par le froid, la fatigue et la terreur, avait perdu presque tout sentiment; le seul instinct maternel lui faisait serrer contre sa poitrine, entre ses bras raidis, un enfant à la mamelle; pour le mieux tenir et le préserver, elle avait pris entre ses dents qu'un spasme convulsif ne lui permettait plus de desserrer, le bas d'une jupe de laine dont elle s'était couverte à la hâte.

L'agonie de ces malheureux durait depuis plus de cinq heures.

Anéantis par l'épouvante, ils semblaient ne plus voir, ne plus entendre.

Lorsque David, arrivant à portée de voix, leur cria:

— Tâchez de saisir la corde que je vais vous jeter, — il ne reçut aucune réponse: ceux qu'il venait sauver, restaient pétrifiés.

Reconnaissant que les naufragés étaient incapables de concourir à leur propre salut, il agit promptenient, car le pignon et ce qui restait de toiture, menaçait de s'abJmer d'un moment à l'autre.

Le balelet, poussé par le courant, fut manœuvré de façon à aborder les ruines du bâtiment dans le sens opposé à leur chute imminente; pv-'s pendant que Frédé-

rie, s'accrochant des deux mains aune poutre saillante, maintenait l'embarcation latdralement à la toiture, David, un pied sur la proue el l'autre sur les chevrons vacillants, enlevant la mère d'un bras vigoureux, la plaçait au fond du bateau ainsi que son enfant.

Alors seulement l'intelligence de ces infortunés, jusque là stupéliée par l'épouvante, se réveilla toulà-fait.

Jean-François, se tenant d'une main à la corde, lit passer ses deux enfants de ses bras entre ceux de David et de Frédéric, puis le métayer descendit lui-même dans le batelet, s'y étendit à côté de sa femme et de ses enfants, sous les chaudes couvertures, tous restant immobiles de crainte d'imprimer à l'embarcation de dangereuses oscillations, durant son trajet jusqu'aux eaux mortes.

A peine Frédéric courait-il à ses avirons pour s'éloigner des ruines de la métairie, qu'elles s'abîmèrent.

Le reflux causé par l'immersion de cette masse de décombres fut si violent, qu'une grosse lame sourde souleva un instant le batelet; puis, lorsqu'il s'abaissa, Frédéric aperçut à dix pas de lui, au milieu d'un flot d'écume jaillissante, la yole du marquis à demi couchée sur son plat-bord, et prête à sombrer sous le poids d'un enchevêtrement de charpentes et de pierres; car, abordant la métairie au moment môme et dans le sens de

son déroulement, l'embarcation avait été couverte de décombres.

Frédéric, à la vue du danger que courait la pirogue, suspendit un instant le mouvement de ses rames, et s'écria en se retournant vers David :

— Pour les secourir, que faire ? Faut-il ... ?

11 n'acheva pas.

Il quitta ses rames, s'élança à l'avant du batclet, et plongea au milieu des eaux.

S'emparer des avirons si imprudemment abandonnés par Frédéric et ramer avec une vigueur désespérée vers l'endroit où il venait de voir disparaître le fils de Mme Bastien, tel fut le premier mouvement de David: au bout de deux minutes d'angoisses inexprimables, il vil Frédéric reparaître au-dessus du gouffre, nageant vigoureusement d'une seule main et traînant un corps après lui.

En quelques coups d'aviron, Da\id rejoignit son élève.

Celui-ci, saisissant alors, de la main dont il venait de nager, la proue du batelet, soutint de son autre main, à fleur d'eau, Raoul de Pont-Brillant, pâle, inanimé, et dont le visage était couvert de sang.

Le marquis , frappé à la tête par l'un des débris qui avaient failli faire sombrer sa yole, avait été de ce coup violent jeté à l'eau, pendant que ses rameurs effrayés ne

songeaicDl qu'à débarrasser l'embarcalion des charpentes qui la couchaient sur le liane. Elle reprenait à peine son équilibre, que le patron, s'upercevant de la disparition de son maître, jeta des regards effarés autour de la pirogue : ... il aperçut alors le marquis soutenu à fleur d'eau par Frédéric.

Les six rameurs de la yole curent bientôt atteint le bateict et recueilli à leur bord Raoul de Pont-Drillaut, complètement évanoui.

Frédéric, avec l'aide de David, sortait de l'eau et remontait dans le batelet, lorsque les rameurs du château lui crièrent a>cc effroi :

— Gare à \ous ... un train de bois. . .

En effet, celte masse flottante, arrivant rapidement derrière le batelet, n'avait pas été aperçu de David, enlicrement occupé de Frédéric.

A ce nouveau danger, le précepteur retrouva sa présence d'esprit: il lança sa gaffe à crochet sur la pirogue du marquis, et, au moyen de ce point d'appui, il se hala vers elle, et échappa ainsi au choc du train de bois.

— Ah! Monsieur, — dit à David le patron des rameurs, — pendant les quelques secondes que le batelet resta bord à bord avec la pirogue du château, — le nom ... le nom du courageux jeune homme qui vient de sauver M. le Marquis ? . . .

— La blessure de M. de Pont-Brillant peut être

gra\e, — dit Da>id, sans répondre à la question du patron, — retournez en hâte au château . . . c'est plus prudent.

Puis, dégageant le crochet de sa gaffe de la pirogue, afin de rendre au batelet sa liberté d'action, David dità Frédéric qui, la figure radieuse, rejetai! en arrière sa longue chevelure ruisselante :

— A vos rames, mon enfant, Dieu est avec vous. . . Atteignons les eaux mortes, et nous sommes sauvés.

Dieu, ainsi que l'avait ditDavid, protégeait le batelet.

Il atteignait sans encombre les eaux mortes.

Là, le danger cessait presque entièrement.

Le précepteur, n'ayant plus à veiller à l'avant, prit les avirons des mains lassées de Frédéric, pendant que celui-ci s'empressait de faire boire un peu de vin aux naufragés.

Dix minutes après, le batelet attérissail à la rive de l'inondation.

Fin du deuxième volume.

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