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CHAPITRE PREMIER

A leur débarquement sur la rive de rinondation, David et Frédéric trouvèrent Mme Baslien.

La jeune femme avait assisté à quelques-uns des épisodes de ce courageux sauvetage, à l'aide de la longue-vue de David, la quittant et la reprenant tourà-tour, selon que le danger était imminent ou surmonté. . .

Tantôt Marie trouvait au-dessus de ses forces d'assister ainsi de loin à la lutle héroïque de son fils contre tant d'obstacles sans pouvoir seulement l'encourager du geste et de la voix.

Tantôt elle cédait au désir irrésistible de savoir si Frédéric avait échappé aux dangers dont il était à chaque instant menacé. . .

Durant cette demi-heure pleine d'admiration et de larmes, d'élans, d'espérance et de frémissements de

lerreur, Marie, plus d'une fois, put juger de la courageuse sollicitude de David pour Frédéric; aussi renoncerons-nous à peindre les transports delà jeune mère, lorsqu'elle vit aborder le batelet où se trouvaient son fils, David et les malheureux qu'ils venaient de sauver si intrépidement.

Mais le bonheur de Marie devint une sorte de recueillement religieux, lorsqu'elle eut appris de David, que Raoul de Pont-Brillant devait la vie à Frédéric.

Ainsi se trouvait providentiellement expiée la tentative homicide de ce malheureux enfant.

Ainsi disparaissait de sa vie la seule tache que sa régénération même n'avait pu jusqu'alors complètement effacer.

Le métayer et sa famille, comblés de soins touchants par Mme Bastien, furent installés à la ferme; car ces malheureux ne possédaient plus rien au monde.

Ni cette nuit, ni ce jour, ne virent le terme des angoisses de Mme Basiien.

Les routes coupées par cette inondation soudaine, contre laquelle on n'avait pu se prémunir, rendaient si rares les moyens de sauvetage, que dans un rayon de pays assez étendu et nommé le Val, le batelet de Frédéric fut la seule ressource des inondés.

Cette basse plaine, presque entièrement submergée, contenait un grand nombre de métairies isolées; les

unes furent complètement détruites, et leurs habitants périrent; d'autres maisons résistèrent à l'impétuosité des eaux, mais furent tellement près d'être envahies par la crue, que Frédéric et David, dans l'après-dSoer du même jour et dans la journée du lendemain, accomplirent eucore plusieurs dangereux sauvetages, ou portèrent des vêlements et des provisions à d'autres victimes du désastre, réfugiées dans leurs greniers, pendant que les eaux remplissaient l'étage inférieur.

Frédéric et David déployèrent dans ces nombreuses expéditions un courage, une persévérance infatigables qui furent le salut de ceux qu'ils secoururent et l'admiration dés gens que le progrès des eaux avait peu-à-peu rejetés sur le plateau élevée où était bâtie la ferme de Mme Bastien.

Il faut le dire : les enseignements de David portaient leurs fruits.

La vaillance et la générosité naturelle de Frédéric furent excitées à une incroyable puissance par les ressentiments de son erivie à l'endroit de Raoul de Pont- Brillant.

,, — Je ne suis qu'un demi-paysan; je ne suis ni „riche ni marquis; je n'ai ni barque peinte ni rameurs ,,en livrée, ni ancêtres qui me regardent; je n'ai que ,,les encouragements de ina mère, l'appui d'un ami, „mes deux bras et mon énergie, — se disait le jeune

„homme avec fierté; — et il faudra pourtant qu'à force j,de dévoûment envers les victimes du fléau, mon nom ,,obscur et roturier devienne un jour, dans ce pays, , , aussi retentissant que l'a jamais été l'illustre et grand „nom de Pont-Brillant. . . Tout mon regret est que la „blessure du marquis le retienne au château. . . J'au- „ rais si ardemment rivalisé avec lui de zèle et d'intrëpi- ,,dité, à la face de tous!"

En effet la blessure reçue par Raoul de Pont-Brillant avait été assez grave pour le retenir au lit, à son grand regret; car, à la première nouvelle de l'inondation, il s'était vaillamment jeté dans une de ses yoles de promenade, et avait ordonné qu'on le conduisit là où il pourrait être utile.

Mais une fois hors détat de commander, de diriger, d'animer ses gens, l'inaction du marquis s'étendit au reste de sa maison, et la douairière de Pont-Brillant ne songeant qu'aux inquiétudes que lui donnait la blessure de son petit-fils, ne s'inquiéta nullement des conséquences de ce désastre, et tança même vertement le patron de la barque de ne s'être pas opposé à la folle témérité de Raoul.

Mme Bastien entendait autrement les devoirs d'une mère; elle vit d'un œil ferme son fils partir pour aller braver de nouveaux périls; elle ne chercha quelque distraction à ses craintes sans cesse renaissantes, que

dans une foule de soins touchants prodigués par elle avec un adorable zèle à tous ceux dont elle était devenue la Providence.

Ce fut ainsi que Marie traversa ces deux longues journées d'angoisses.

Le surlendemain del'inondation, son niveau s'était de beaucoup abaissé, les routes furent rendues à la circulation; quelques ponts réparés à l'aide de charpentes, permirent d'organiser des moyens de secours elficaces. . .

A mesure que IfB eaux se retiraient, les infortunés que le fléau avait chassés de leur demeure, y retournaient l'ame navrée, se hâtant, dans leur amère impatience, d'aller juger de l'étendue de leurs désastres.

Aussi le soir du troisième jour, la ferme de Mme Bastien, qui depuis la veille était un lieu de salut et de refuge pour tous, redevint solitaire comme par le passé ; la famille de Jean-François resta seule dans la maison, car elle ne possédait plus d'abri.

Lorsque la route de Pont-Brillant rede^int libre, le docteur Dufour, dont l'inquiétude avait été extrême, accourut à la ferme, s'assura avec autant de surprise que de joie, que, malgré les fatigues et les émotions de ces deux terribles journées, aucun de ses trois amis n'avait besoin de ses soins, apprit de Marie la merveilleuse guérison de Frédéric et, après deux heures de

délicieux épanchements, il quitta ces gens alors si heureux, qui allèrent enfin goûter un repos vaillamment acheté.

Raoul de Pont-Brillant apprit bienlùt que le jeune homme qui l'avait arraché à une mort presque certaine, était Frédéric Bastien.

Le marquis, encore hors d'état de se lever, pria sa grand'mère d'aller remercier pour lui M. Frédéric Bastien.

La douairière n'avait pas renoncé au projet dedonner pour maîtresse à son petit-fils catte charmante petite bourgeoise si voisine du château, et dont le mari était toujours absent: aussi, trouvant dans sa naïveté cynique l'occasion excellente pour engager l'affaire, ainsi qu'elle disait à Zerbinette, et parvenir à rencontrer Mme Bastien, chez qui elle s'était en vain présentée deux fois, la marquise partit en grand équipage et se rendit à la ferme.

Cette fois, Marguerite n'eut pas besoin de mentir pour affirmer à la douairière que Mme Bastien ne se trouvait pas chez elle. En effet, durant plusieurs jours, la jeune femme était presque continuellement hors de sa maison, occupée à prodiguer de tous côtés des secours et des consolations.

La marquise, piquée de l'inutilité de cette visite, dit en rentrant à sa fidèle Zerbinette :

— C'est un vrai guignon ... on dirait, par ma foi î que c'te petite sotte vise à ne point me rencontrer. . . Ces difficultés-là m'impatientent, et il faudra bien que j'en arrive à mes fins. ..sans compter que si Raoul sait s'y prendre, c'est une excellente entrée de jeu pour lui que d'avoir été repêché par ce dadais. Pardi ! au nom de sa reconnaissance pour le fils, Baoul a le droit de ne pas bouger de chez la mère ... et de vous l'empaumer . . . c'est une fameuse occasion, aussi je m'en vas lui faire la leçon, à ce cher garçon.

On était au 31 décembre, quinze jours en>irou après l'inondation.

Les désastres avaient été incalculables, surtout pour une foule de malheureux qui, de retour dans leurs masures à demi écroulées et remplies de limon, ne retrouvaient que les murailles imprégnées d'eau, à peine abritées par un toit effondré.

C'était une ruine générale :

Celui-ci avait perdu sa petite pro>ision de grains ramassée au glanage où achetée à grand'peine pour la nourriture de l'hiver.

Celui-là avait vu entraîner par les eaux son porc ou sa vache , trésors du prolétaire des champs ; d'autres ne possédaient même plus le mince matelas servant de couche à toute la famille; presque tous enfin avaient à

déplorer l'ensablement du petit champ, dont ils \ivaient et dont ils payaient cher le fermage.

Ailleurs les vignes étaient déracinées, et le vin, soigneusement conservé pour payer la locature, emporté avec ses futailles; enlin pour tous ces infortunés qui, de l'aube au couchant, travaillant avec l'infatigable énergie du besoin, ne pouvaient cependant, comme on dit, joindre les deux bouts, ces quarante-huit heures de fléau devaient peser pendant plusieurs années sur leur misérable existence et la rendre plus misérable encore.

Le marquis de Pont-Brillant et sa grand'mère se conduisirent plus que royalement: ils envoyèrent vingt mille francs au maire, vingt mille francs au curé, le lendemain de l'inondution.

Marie, nous l'avons-dit, ne possédait jamais d'autre argent que la faible somme mensuelle qui lui était allouée, pour son entretien et celui de son fils, par M. Basticn; somme sur laquelle Marie trouvait encore moyen d'épargner quelque peu pour le pain de l'aumône; elle écrivit donc immédialement à son mari, alors retenu par ses affaires au fond du Berri, pour le supplier de lui envoyer promptcment deux ou trois mille /rancs, afin de venir en aide à tant de misères.

M. Baslien répondit en demandant à sa femme si elle se moquait de lui; car il avait, disait-il, dix arpents de

ses meilleures terres du Val ensabli?es; aussi, loin de venir en aide aux autres, esp(^rait-il bien être compris parmi les inondés les plus largement indemnisés; ses affaires terminées, il devait venir à la ferme dresser l'éiat de ses perles, afin d'évaluer sa part aux secours du gouvernements

Mme Bastieu, plus affligée que surprise de la réponse de son mari, eut recours à d'autres expédients.

Elle possédait quelques bijoux, héritage de sa mère-, il y avait à la ferme une quinzaine de couverts et quelques autres pièces d'argenterie; la jeune femme envoya Marguerite vendre à Pont-Brillant argenterie et bijoux; le tout rapporta environ deux mille francs; David demanda à Marie la permission de doubler la somme, et cet argent, employé avec une rare intelligence, fut le salut d'un grand Bombre de familles.

Parcourant le pays avec son Gis, pendant que David s'occupait des achats, Marie voyait'tout par elle-même et doublait le prix de ses bienfaits par de touchantes paroles; un sac de grain à ceux-ci, des effets mobiliers à ceux-là, du linge, des vêtements. Le tout était distribué par la jeune femme avec autant de discernement que d'à-propos, et approprié aux besoins de chacun,

Jacques Bastien posféJait une vaste et superbe sapinière. La jeune femme, quoiqu'elle s'attendit à la

fureur de son mari en apprenant cet énorme atleniat, lit résolument abattre un millier des plus beaux sapins; Et bien des maisons sans toiture furent au moins solidement couvertes pour l'hiver avec des poutres et des chevrons de bois rustique, sur lesquelles on étendait une couche épaisse de genêts sauvages reliés et clayonnés au moyen de longues et souples tiges de raarsaules.

Ce fut David qui, ayant vu dans ses voyages alpestres des abris ainsi construits résisler -aux vents et aux neiges des montagnes, donna l'idée de ces toitures aux paysans; dirigeant, partageant leurs travaux, il put utiliser et appliquer encore une foule de connaissances pratiques acquises dans ses longues pérégrinations.

Ainsi l'inondation avait emporté beaucoup de moulins et la plupart des fours des maisons isolées, ces fours étant ordinairement bâtis en dehors et en saillie des pignons; aller acheter du pain à la vill*, toujours éloignée de ces demeures disséminées dans le Val, c'était d'abord le payer plus cher, puis il fallait perdre presque une journée, et le temps est précieux après un tel désastre. David avait vu les Égyptiens nomades concasser le blé entre deux pierres en l'humectant, et confectionner ainsi des galettes qu'ils faisaient cuire sous la cendre chaude: il enseigna ce procédé aux familles

dont le four avait d(é détruit, et elles curent du moins, pendant les premiers jours, une alimenlafion facile et suffisante.

Mais, en toute occasion, David, admirablement secondé par Frédéric, se plaisait à s'effacer devant celui-ci, à attirer sur lui la reconnaissance, autant pour le récompenser de son zèle que pour l'engager de plus en plus dans la voie généreuse où il marchait.

Et d'ailleurs, lors même. que David n'aurait pas agi avec cette délicate et intelligente sollicitude, Frédéric a^ait déployé tant de courage, tant de persévérance, il se montrait si afifectueux, et compatissait enfia si visiblement aux maux que lui et sa mère allégeaient de tout leur pouvoir, que son nom était dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les cœurs.

Durant la quinzaine qui suivit l'inondation, toutes les journées furent employées par Mme Bastien, son fils et David, à ces occupations bienfaisantes.

La nuit venue, l'on rentrait bien fatigué, quelquefois mouillé ou couvert de neige, chacun allait faire une toilette dont le soin et l'excessive propreté étaient le seul luxe.

Marie Bastien revenait au salon d'éiudc, coiffée de ses magnifiques cheveux bruns, et, selon son habitude, presque toujours vêtue d'une robe de drap gros bleu montante, merveilleusement ajustée à sa taille de nym-

Frc'deiic Basiien. III. 2

phe; l'éblouissante blancheur de deux manchettes plates et d'un col uni, maintenu par une petite cravate de soie cerise ou orange, relevaient la couleur foncée de cette robe, qui parfois laissait voir un pied charmant toujours fraîchement chaussé d'un bas de fil d'Ecosse à jour, éclatant comme la neige, et sur lequel se croissaient les cothurnes de soie d'up tout petit soulier de peau mordorée.

Cette vie active, passée continuellement au grand air, l'allégresse de l'esprit, l'épanouissement du cœur, l'expansion habituelle des sentiments les plus tendrement charitables, la sérénité de l'ame, avaient non seulement effacé des traits enchanteurs de Marie Bastien jusqu'à la dernière trace de ses souffrances passées, mais, ainsi que certaines fleurs qui, après avoir un peu langui, se relèvent souvent plus vivaces, plus fraîches encore, la beauté de Marie était devenue éblouissante, et parfois David s'oubliait à la contempler dans une muette adoration.

Les mêmes causes produisaient les mêmes résultats chez Frédéric; il était plus florissant que jamais de jeunesse, de vigueur et de grâce.

Marie, son fils et David, rassemblés dans le salon d'étude, après ces journées d'actif et courageux dévoûment, causaient des événements de la matinée, en attendant le dîner, auquel on faisait galment honneur.

sans songer que la modeste argenterie était remplacée par un brillant melchior; après le repas, on allait visiter un atelier où Marie réunissait plusieurs ouvrières, chargées de confectionner du linge et des vêtements; l'économie de ce procédé permettait presque de doubler les dons, puis l'on revenait terminer ces longues soirées d'hiver dans le salon d'étude, autour d'un foyer pétillant , pendant que la bise glacée soufflait au dehors.

Les heures s'écoulaient délicieusement entre ces trois personnes désormais unies par des liens sacrés indissolubles.

Tantôt l'on parlait de divers projets pour l'avenir de Frédéric, car, après ces quinze jours si vaillamment occupés, il devait commencer de nouvelles éludes sous la direction de David.

Celui-ci ayant parcouru les deux mondes, on parlait souvent de voyages, et il répondait à l'infatigable curiosité de ses deux interlocuteurs; fallait-il décrire un costume, une arme, un site, il suppléait à la description par le dessin.

Une lecture attachante, ou l'exécution de quelque morceau de musique, terminait la soirée, car David était excellent musicien; aussi parfois faisait-il entendre à Marie et à son fils les airs nationaux de différents pays ou des cantilènes d'une naïveté primitive.

Dans ces familiers entreliens mcids dYpanchements intimes, David appréciait de plus en plus le sens exquis et l'élévation d'ame de Mme Bastien. Délivrée de toute triste préoccupation, elle avait retrouvé sa liberté d'esprit; il remarquait aussi avec bonheur tout le parti qu'il pourrait tirer de l'impulsion généreuse qu'il avait donnée aux idées de Frédéric; aussi méditait-il un plan d'études et de direction pratiques qu'il devait bientôt soumettre à Marie et à sou fils.

Chaque jour enfin, DaAÎd s'atlacb.iit davantage à son élève, déversant sur lui tout ce qu'il avait amassé, thésaurisé de tendresse dans son cœur, depuis la mort si regrettée de son jeune frère. En aimant ainsi passionnément le fils de Mme Bastien, David trompait ses souvenirs fraternels, ... de même que l'on tâche souvent de tromper des regrets en s'éprenant d'une ressemblance.

Bien souvent minuit sonnait, et l'heureux trio se regardait avec surprise, déplorant la marche rapide du temps ... en s'écriant:

— Déjà!

Et l'on se disait:

— A demain!

Marie rentrait chez elle; mais Frédéric reconduisait David à sa chambre, et là, que de fois, deboutàrembrasure de la porte, le précepteur et rélè>e s'oublièrent

dans le charme d'uue causerie prolongée! l'un écoutant avec foi, répondant avec entraînement, questionnant avec l'ardeur de son âge, l'autre parlant avec la touchante sollicitude de l'homme mûr qui sourit mélancoliquement à la jeunesse impatiente de s'élancer dans la voie mystérieuse de ses destinées.

Que de fois la vieille Marguerite fut obligée de monter jusqu'au palier de la chambre de David , et de dire à Frédéric :

— -Mais, Monsieur, il est miuuit, il est une heure du matin . . . vous savez bien que Madame ne se couche jamais avant vous. . .

Et Frédéric serrait les mains de Da\id, cl redescendait chez sa mère.

Là, David était encore le sujet de longs entretiens entre la jeune femme et son fils.

— Mère, — disait Frédéric, — combien le récit de ce voyage dans l'Asie-Miueurc était intéressant!

— Oh ! oui ... on ne peut plus attachant , — reprenait la jeune femme, — et ensuite, Frédéric, que de curieuses choses M. David nous a apprises sur les vibrations du son, et cela tout simplement à propos de celle corde de piano cassée ! . . .

— Mère ... et la comparaison des propriétés du sou à celles de la lumière? . . . c'était attrayant comme un conte fantastique.

— Et ce délicieux^ morceau de Mozart qu'il nous a joué? ... Tu sais le chœur des petits génies de la Flûte enchantée ? . . . C'était aérien . . . ailé. . . Quel bonheur que de pauvres sauvages, comme nous, n'ayons jusqu'ici rien connu de Mozart . . . pour nous, c'est découvrir un trésor d'harmonie.

— Et cette anecdote sur la vieillesse d'Haydn, comme c'était touchant! . . .

— Et ce qu'il nous disait de l'association des frères Moraves et des disciples d'Owen en Amérique. . . Que de misères de moins, que de bien-être pour tant de pauvres gens, si ces idées étaient appliquées dans nos pays!

— As-tu remarqué, mère ? . . . II a eu uu instant les larmes aux yeux en parlant du bonheur qui pourrait être le partage de tant de gens qui souffrent.

— Ah! mon pauvre enfant, c'est le plus noble cœur qu'il y ait au monde.

— Mais aussi, mère, comme nous le chérissons! Oh! il faudra, vois-tu, tant l'aimer . . . tant l'aimer, qu'il lui soit impossible de nous quitter jamais. . . Il n'a plus de famille . . . son meilleur ami, le docteur Dufour, est notre voisin; où M. David pourrait-il se trouver mieux qu'avec nous ?

— Nous quitter, — s'écriait Marie, — nous quitter... mais c'est lui qui fait notre force, notre foi, notre con-

fiance dans l'avenir. . . Esl-oe qu'il peut nous abandonner maintenant!

La vieille Marguerite était alors obligée d'intervenir encore.

— Pour l'amour de Dieu, Madame, couchez-vous donc, voilà deux heures du malin, — disait la vieille servante, — vous êtes levée depuis six heures et M. Frédéric aussi, et puis tant de fatigue dans la journée, ça n'a pas le bon sens, non plus!

— Marguerite a raison de nous gronder, mon enfant, — disait Marie en souriant et en baisant son fils au front: — nous sommes fous de nous coucher si tard.

Et le lendemain il fallait encore les récriminations de Marguerite pour couper court aux entretiens de la mère et du fils.

Deux ou trois fois Marie se coucha doucement rêveuse.

Un soir, pendant que Frédéric faisait une lecture, son ami, pensif, accoudé à la table de travail, appuyait son front sur sa main; la lumière de la lampe concentrée par l'abat-jour, éclairait alors en plein l'expressive et noble figure de David.

Marie, un moment distraite de la lecture, arrêta

son regard sur le sauveur de son fils . . . et contempla long-temps David.

Peu-à-peu ... la jeune femme sentit ses yeux devenir humides . . . son beau sein palpiter fortement, et une légère rougeur lui monter au front.

A ce moment David leva par hasard les yeux et rencontra le regard de Marie.

Celle-ci baissa aussitôt la vue et devint pourpre. . .

Une autre fois David était au piano, accompagnant Frédéric et Marie qui chantaient un duo; la jeune femme voulut tourner la feuille de la partftion, David avait eu la même pensée ... sa main rencontra la main de Marie. . .

A ce contact électrique elle tressaillit, tout son sang se reflua vers son cœur, et un nuage passa devant ses yeux.

Malgré ces symptômes significatifs la jeune mère s'endormit ce soir-là rêveuse, mais pleine de calme et de chaste sérénité.

Comme toujours, elle baisa son fils au front sans rougir. . .

Ainsi s'était écoulée la dernière quinzaine de décembre.

La veille du jour de l'an, David, Marie et son fils s'apprêtaient à sortir pour aller porter quelques derniers

secours à leurs protégés, lorsque Marguerite remit h sa maîtresse une lettre qu'un; exprès venait d'apporter.

A la vue de l'écriture, Marie ne put cacher sa surprise et sa crainte.

Celte lettre était de M. Baslien, et ainsi conçue :

,, Madame ma femme (dont je ne suis pas content du tout),

„Mes affaires dans le Berry sont terminées plus tôt „que je ne le pensais. Je suis à Ponl-Brillant, avec ,,mon compère Bridou, occupé à vérifier des comptes- ,, Nous partirons tantôt pour la ferme, où Bridou restera „ quelques jours avec moi, pour m'aider à évaluer l'in- „ demnité qui me sera due sur le secours alloué aux in- „ ondes ; car il faut qu'àquelquc chose malheur soit bon.

,,Nous arriverons pour dîner.

„Veil!cz à ce qu'il y ait surtout un gigot avec la „ grosse gousse d'ail de rigueur, et une fameuse soupe „ aux choux, conime je les aime, avec force petit salé de ,,mes porcs et force saucisson de Blois; veillez surtout ,,à cela, s'il vous plaît.

,,Nota bene. J'arrive de très-mauvaise humeur, et „ très-disposé à frotter les oreilles de M. mon fils, dans 5,1e cas où ses mélancolies et ses genres de pelit-mattre ,,ne seraient pas passés.

,, Votre mari, qui n'a pas envie de rire.

, , Jacques Bastien."

„P. S. Bridou est comme moi: ïï a\me le /romage „qui marche fout seul. Dites à Marguerite de s'en ,, pourvoir, etveiilez-y."

Mme Basticn était encore sous l'impression de surprise et de chagrin que lui causait le retour inattendu de M. Bastien, lorsqu'elle fut tirée de cette préoccupation par un bruit tumultueux et toujours croissant qu'elle entendit au dehors.

On eût dit qu'un rassemblement considérable entourait la maison.

Soudain Marguerite entra en courant, les yeux remplis de larmes de joie, et s'écria:

— Ah! Madame, venez ... venez donc voir!

Marie, de plus en plus étonnée, suivit machinalement la servante.

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