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CHAPITRE DEUXIEME

Le temps était clair, le soleil d'hiver radieux.

Marie Bastien, en sortant du porche rustique, élevé au-dessus de la porte d'entrée de sa maison, vit défiler en ordre et se ranger derrière le petit jardin, une centaine de personnes environ, hommes, femmes, enfants, presque tous vêtus d'habits grossiers, mais chauds et neufs.

Cette espèce de cortège se termmait par une charrette ornée de branchages de sapin, sur laquelle était ce qu'on appelle dans le pays une Toue, petit batelet plat, semblable à celui dont Frédéric et David s'étaient si vaillamment servis pendant l'inondation.

Derrière la charrette . . . qui s'arrêta à la porte du jardin, venait une calèche vide, attelée de quatre chevaux, montés par deux petits postillons à la livrée de Pont-Brillant; deux valets de pied étaient assis derrière.

A la léle du cortège marchait Jean-François, le métayer; il donnait la main à deux de ses enfants; sa femme tenait le plus petit entre ses bras.

A la vue de Mme Bastien, le métayer s'approcha.

— Bonjour, Jean-François, — lui dit affectueusement la jeune femme; — que désirent ces braves gens qui vous accompagnent ?

— Nous voudrions parler à M. Frédéric, Madame. . . Marie se retourna vers Marguerite qui, triomphante,

se tenait derrière sa maîtresse, et lui dit :

— Courez prévenir mon fils, Marguerite.

— Ce ne sera pas long, Madame, il est dans la salle d'études avec M. David.

Pendant que la servante était allée quérir Frédéric, Marie, apercevant seulement alors la calèche vide et magnifiquement attelée, arrêtée à la porte du jardin, se demanda ce que faisait là celte voilure.

Frédéric accourut, ne s'attendant pas au spectacle qui l'attendait.

— Que veux-tu, ma mère? — dit-il \ivement.

Puis voyant la fouie qui remplissait le petit jardin, il s'arrêta tout surpris, et regarda Marie d'un air interrogatif.

— Mon enfant. . .

Mais la jeune femme dont le cœur battait délicieusement, fut obligée de s'interrompre; vaincue par l'émo-

tion, elle venait de reconnattre que le rassemblement ('(ait entièrement composé de personnes secourues, lors du désastre, par elle, par son fils et par David.

Puis Marie reprit:

— Mon enfant . . . c'est Jean-François qui désire te parler. . . le voici, . ,

Et l'heureuse mère s'effaça derrière son Gis, en échangeant un regard de ravissement ineffable avec David, qui avait suivi son élève et se tenait à demi caché sous le porche.

Frédéric, dont l'élonnement augmentait, avait fait un pas vers Jean-François; celui-ci lui dit alors avec des larmes dans la voix:

,, — Monsieur Frédéric . . . c'est nous autres pauvres ,,gcns du Val ... qui ... venons vous remercier de ,, franc cœur . . . ainsi que votre brave mère . . . et votre „ ami M. David, si brave aussi. . . Comme c'est moi . . . „qui vous dois le plus. . . — poursuivit le métayer d'une „ voix de plus eu plus entrecoupée par les larmes , et en ,, montrant sa femme et ses enfants d'un geste expressif, „ — comme c'est moi . . . qui vous . . . dois ... le „plus . . . Monsieur Frédéric ... les autres . . . m'ont „dit . . . de . . . et . . . je . . ."

Le pauvre homme ne put achever.

Les sanglots étouffèrent sa voix. . .

D'autres sanglots d'attendrissement, partis de la

foule émue et recueillie, répondirent aux pleurs de Jean-François et interrompirent seuls le religieux silence qui régna quelques instants.

Le cœur de Frédéric se fondit en larmes célestes.

Il se jeta au cou de sa mère . . . comme s'il eût voulu reporter sur elle ces témoignages de reconnaissance dont il était si profondément touché.

A un signe de Jean-François, qui essuyait ses yeux et tâchait de reprendre son sang-froid, plusieurs hommes du rassemblement étant allés vers la charrette chercher la toue, l'apportèrent à bras et la déposèrent devant Frédéric.

C'était un simple et rustique batelet avec ses deux rames en bois brut; seulement sur la /me.intérieure, on lisait, écrit en lettres inégales et grossièrement entaillées dans la membrure : Les pauvres gens du val a M. Frédéric Bastien.

Puis suivait la date de l'inondation.

Jean-François, ayant surmonté son émotion, reprit en montrant la toue au fils de Mme Bastien :

— „Monsieur Frédéric, nous nous sommes réunis „pour faire faire ce batelet ... à peu près pareil à celui „qui vous a servi à nous secourir, à nous sauver. . . „Excusez notre liberté. Monsieur Frédéric, mais. . . ,, c'est de bien bonne intention et de bien bonne amijjtié . . . que nous vous apportons ce batelet. Quand

„Y0us VOUS en servirez, vous penserez aux pauvres gens „du Val ... et ces autres . . . vous aimeront toujours ,,bien, Monsieur Frédéric, ils apprendront votre nom „à leurs petits enfants . . . pour qu'un jour, devenus jjgrands, ils l'apprennent aux leurs ... car ce nom-là, „ voyez-vous. Monsieur Frédéric, c'est maintenant le

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