‹ Frédéric BastienChapitre 34 sur 44 · BON SAINT NOM DU PATS · texte numérisé non relu

BON SAINT NOM DU PATS

Frédéric laissait couler ses larmes, muette et éloquente réponse. . .

David, se penchant alors à l'oreille de son élève, lui dit tous bas:

— Mon enfant, ce rustique cortège ne vaut-il pas le brillant cortège de chasse de la Saint-Hiihert ?

Au moment où Frédéric se retournait vers David pour lui serrer la main, il se fit un mouvement dans la foule, qui, s'écartant soudain avec un murmure de surprise et de curiosité, donna passage à Raoul de Pont- Brillant.

Le marquis s'avança un peu en avant de Jean-François; puis, avec autant d'aisance que de parfaite bonne grâce, il dit à Frédéric •.

— Je venais. Monsieur, vous remercier de m'avoir sauvé la vie. . .car c'est aujourd'hui ma première sortie; mon devoir était de vous la consacrer; j'ai rencontré sur ma route ces braves gens. . . Après m'être informé auprès de l'un d'eux du but de leur rassemblement, je

m'y suis joint . . , puisque, comme ces braves gens. . . je suis du Val , et qu'ainsi que plusieurs d'entre eux , je vous dois la vie, Monsieur. . .

Apres ces mots, prononcés d'un accent peut-être plus poli qu'dmu, le marquis de Pont-Brillant, avec un tact ex<juis, se coni'ondit de nouveau dans la foule.

— Eh bien! mon enfant, — dit tout bas David à Frédéric, — n'est-ce pas maintenant M. de Pont-Bri!liint qui devrait vous envier ?

Frédéric serra la main de David, et resta pendant quelques secondes sous l'empire de celte pensée :

— Celui que j'ai voulu lâchement tuer . . . est là . . . ignorant ma funeste tentative, et venant me remercier de lui avoir sauvé la vie. . .

Puis le fils de Mme Bastien, s'adressant aux gens du Val, leurdit d'une voix chaleureuse, en se môlant à eux et leur tendant ses mains, qui furent cordialement pressées:

— Mes amis , ce que j'ai fait ... je l'ai fait par l'inspiration de ma mère ... et, avec l'aide de mon ami, M. David. . . C'est donc en leur nom et au mien que je vous remercie du fond du cœur de ces témoignages d'affection. . . Quant à ce batelet, — ajouta le jeune homme en se dirigeant vers la toue déposée au milieu du jardin, et la contemplant avec autant d'attendrissement que de joie, — il sera consacré aux promenades de ma mère ...

et cette touchante inscription nous rappellera les habitants du Val . . . que nous aimons comme ils nous aiment.

Puis Frédéric, s'adressant tour-à-tour à ceux qui l'entouraient, demanda à l'un si son guéret commençait à être défensable ; à l'autre, s'il espérait conserver quelque partie de sa vigne ; à celui-là, si la vase fécondante de la Loire, laissée sur son pré, n'atténuerait pas un peu le désastre dont il avait souffert; à tous enfin, Frédéric disait un mot qui prouvait que les intérêts ou les malheurs de chacun lui étaient présents à l'esprit.

Marie, de son côté, parlant aux femmes, aux mères, aux enfants, trouvait pour tous un mot d'affection et de sollicitude, manifestée par des questions précises, qui prouvaient qu'ainsi que son fils, elle avait eu la connaissance parfaite de la position et des besoins de tous.

Frédéric espérait rejoindre le marquis de Pont-Brillant; il éprouvait le besoin de serrer la main de celui qu'il avait si long-temps poursuivi d'une haine acharnée; il lui semblait que cette franche étreinte devait effacer pour lui jusqu'au dernier souvenir de la funeste action qu'il avait tentée . . . mais il ne retrouva pas le marquis, dont la voilure avait aussi disparu.

Seulement, après le départ des gens du Val, Frédé-

Frédérie Bastien.lW. 3

rie, rentrant chez lui avec sa mère et David, trouva Marguerite qui, toute fière, lui remit une lettre.

— Qu'est-ce que c'est que cette lettre, Marguerite ? — demanda le jeune homme.

— Lisez, Monsieur Frédéric. . .

— Mère, tu permets ... et vous aussi, mon ami. David et Marie firent un signe de tête affirmalif. Frédéric chercha des jeux la signature et dit aussitôt:

— C'est du marquis de Pont-Brillant.

— De lui-même, Monsieur Frédéric, — reprit Marguerite ... — avant de repartir en voiture, il est venu par la futaie et a demandé à vous écrire un mot. . .

— Viens dans la salle d'études, mon enfant, — dit Marie à son fils.

David, Frédéric et sa mère étant seuls, le jeune homme dit naïvement:

— Je vais lire tout haut, mère. . .

— Comme tu voudras, mon enfant.

— Ah! mais j'y songe, — reprit Frédéric en souriant ... — c'est sans doute une lettre de remerciments ... et lire cela soi-même. . .

— Tu as raison ... tu en supprimerais les troisquarts, — reprit Marie en souriant à son tour . . .

donne cette lettre à M. David ... il lira cela mieux que toi. . .

— Allons ... — reprit galment Frédéric, — ma modestie me sert bien mai. . . Si ce sont des louanges . . . elles vont me paraître plus douces encore. . .

— Ce sera la punition de votre humilité, — dit gatment David.

Et il lut ce qui suit:

„Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, Mon- „sieur, j'étais parti de chez moi dans l'espoir de vous „ exprimer ma reconnaissance... J'ai rencontré des ,,gens du Val qui venaient vous féliciter .... vous, ,, Monsieur, dont le nom esta bon droit devenu popujjlaire dans notre pays, depuis l'inondation; j'ai cru , , devoir me joindre à ces bonnes gens, en attendant „le moment de pouvoir vous remercier personnelle- ,,ment.

jjJaurais, Monsieur, accompli ce devoir aujourd'hui j,même sans une circonstance assez délicate. . .

,,£n vous entendant remercier en si bons termes et „ d'une voix si émue les gens du Val, il m'a semblé ,, reconnaître la voix d'une personne avec qui je me suis ,,7'enconlrê à la tombée de la nuit dans la cavée de la ,, forêt de Pont-Brillant, il y a de cela environ deux ,,7nois . . . car si j'ai bonne mémoire, cette rencontre „ avait lieu dans les premiers Jours de novembre.

— Frédéric . . . qu'est-ce que cela signifie ? . . , — i demanda Mme Bastien, en interrompant David.

— Tout-à-l'heure, mère ... je te dirai tout. . . — Veuillez continuer, mon ami.

David poursuivit:

„I1 se peut, Monsieur ... et je le désire vivement . . . „que le passage de ma lettre, rélailii h cette rencontre, „ vous paraisse incompréhensible ;. . . dans ce cas, veuil- 5, lez [n'y attacher aucune importance, et l'attribuer à „une erreur causée par une ressemblance de voix ef „ d'accent, du reste fort singulière.

„Si, au contraire, vous me comp7'e?iez, Monsieur, si ,,vous êtes en un mot la personne avec qui je me sta's ^rencontré à la tombée de la nuit dans un endroit fort ,,obscur, et sans pouvoir distinguer ses traits, qui se- ), raient alors les vôtres, vous daignerez sans doute, „ Monsieur, m'expliquer la contradiction (apparente . . . „je l'espère), qui existe entre votre conduite envers ,,mol, lors de notre rencontre daiis la forêt et lors de „ l'inondation.

„ J'attendrai donc, Monsieur, si vous voulez bien le , , permettre, l'éclaircissement de ce mystère, afin de „ savoir avec quels sentiments je dois désormais avoir 5, l'honneur de me dire. Monsieur, votre très-humble et „très-obéissant serviteur."

,,R. marquis de Pont-Brillant."

A peine la lecture de cette lettre, écrite avec une assurance et une hauteur précoces , était-elle terminée, que le Gis de Mme Bastien courut à une table, écrivit spontanément quelques lignes, plia le papier, et revint auprès de Mme Bastien.

— Je vais, mère, — lui dit-il, — te raconter en deux mots l'aventure de la cavée; ensuite, toi et mon araf, vous jugerez, si la réponse que je viens d'écrire à M. de Pont-Brillant, est convenable.

Et Frédéric (sans parler de l'entretien de la douairière et de Zerbinette surpris par lui . . . il aurait cru outrager sa mère) instruisit la jeune femme et David de tout ce qui s était passé dans la funeste journée à laquelle le marquis faisait allusion. . . Comment celui-ci, ayant refusé de se battre au milieu de l'obscurité avec un inconnu, et voulant se soustraire aux obsessions de Frédéric, l'avait renversé sous le poitrail de son cheval. . . Comment alors Frédéric, dans le délire de sa rage, était allé s'embusquer près d'un endroit où devait passer le marquis, afln de le tuer.

Ce récit terminé, récit qui, sans justifler Frédéric, expliqua du moins à sa mère et à David, par quelle succession de sentiments et de faits il avait été amené à concevoir l'idée d'un horrible guet-apens, tentative du moins ignorée de M. de Pont-Brillant, Frédéric dit à sa mère:

— Tiens . . . voici ma réponse à la lettre de M. Pont- Brillant:

Marie Bastien lut ce qui suit :

„Monsieur, j,Je vous avais provoqué sans raison . . . j'en ai „honte. . . Je vous ai sauvé la vie . . . j'en suis heu- ,,reux . . . voilà tout le mystère.

, , Votre très-humble serviteur, Frédéric Bastien."

— Bien, mon enfant. . . — dit vivement David . . . — vous avouez noblement une funeste pensée que vous avez rachetée au péril de votre vie. . .

— Quand je songe à cette réhabilitation et à tout ce qui vient de se passer ... — reprit Marie avec une profonde émotion ... — quand je me dis . . . que tout cela est votre ouvrage. Monsieur David ... et qu'il y a quinze jours à peine, mon fils se mourait ... le cœur rongé de fiel.. .

— Et encore tu ne sais pas tout, — dit Frédéric en interrompant sa mère . . . — non, tu ne sais pas encore tout ce que tu dois à ce bon génie . . . qui est venu changer nos chagrins en bonheur.

— Que dis-tu, mon enfant? . . .

— Frédéric ... — ajouta David d'un ton de reproche, car il pressentait la pensée du Kls de Mme Bastien. . .

— Mon ami . . . c'est aujourd'hui le jour des aveux complets ... et d'ailleurs je vois ma mère si heureuse , . . que ... — puis s'iuterrorapant, — n'est-ce pas, mère, que tu es heureuse?

Marie répondit en embrassant son fils avec ivresse.

— Vous voyez bien, mon ami ... ma mère est si heureuse . . . qu'un danger passé ... ne peut plus lui causer du chagrin . . . surtout . . . lorsqu'elle aura une raison de plus ... de vous aimer, de vous bénir.

— Frédéric . . . encore une fois je vous conjure. . .

— Mon ami ... la seule raison qui jusqu'ici m'a fait cacher ce secret à ma mère . . . c'était la crainte de l'affliger.

— De grâce . . . cher enfant . . . explique-toi ... — s'écria Marie.

— Eh bien ! mère ... ce n'était pas un rêve . . . que ces adieux nocturnes ... tu sais ? . . .

— Comment . . . pendant cette nuit funeste ... tu es venu. . .

— Te dire adieu. . .

— Mon Dieu ! . . . et oîi voulais-tu donc aller ?

— Je voulais aller me tuer. . .

Marie poussa un cri d'effroi et devint toute pâle.

— Frédéric, — dit David, — vous voyez . . . quelle imprudence! . . .

— Non, non, Monsieur David, — reprit la jeune femnae en tâchant de sourire, — c'est moi qui suis d'une faiblesse . . . ridicule. . . Est-ce que mon flls n'est pas là . . . dans mes bras . . . sur mon cœur ? . . .

Et en disant ces mots, Marie serrait en effet entre ses bras son ûls, assis auprès d'elle sur la causeuse; puis, le baisant au front, elle ajouta d'une voix palpitante :

— Oh ! je te tiens. . . Maintenant je n'ai plus peur, je peux tout entendre. . .

— Eh bien! mère . . . dévoré d'envie, poursuivi surtout par le remords qui s'était éveillé à ta véix . . . j'ai voulu me tuer. . . Je suis sorti avec M. David. . . Je lui ai échappé. . . Il est parvenu à retrouver mes traces. . . J'avais couru du côté de la Loire ... et lorsqu'il est arrivé. . .

— Ah! malheureux enfant! — s'écria Marie, — sans lui . . . tu périssais ! . . .

— Oui ... me voyant mourir ... je t'avais appelée .. . toi, mère, comme on crie au secours. . . 11 a entendu mes cris . . . s'est précipité dans la Loire . . . et...

Frédéric fut interrompu par Marguerite.

La vieille servante, celle fois, ne ne présenta pas souriante et triomphante, mais craintive, alarmée, en disant tout bas à sa maîtresse, comme si elle lui eût annoncé une nouvelle fatale :

— Madame . . . Madame . . . voila Monsieur.

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