CHAPITRE TROISIEME
Ces mots de Marguerite: — Foilà Mo?isieiit', — annonçant l'arrivée de Jacques Bastien, au moment môme où Marie apprenait qu'elle devait à David et la guérison morale et la vie de son fils, causèrent à la jeune femme une telle stupeur, qu'elle resta muette, immobile et comme frappée d'un coup inattendu, car les divers incidents de la matinée lui avaientfait oublier la lettre de son mari,
Frédéric, de son côté, ressentit une triste surprise; grâce à la réserve de sa mère, il ignorait jusqu'à quel point la conduite de son père envers elle avait toujours été injuste et dure; mais certaines scènes domestiques dans lesquelles la brutalité naturelle de Jacques Bastien s'était souvent manifestée, la rudesse inintelligente avec laquelle il exerçait son autorité paternelle, lors de ses rares apparitions à la ferme, tout avait concouru à
rendre les relations du père et du fils d'une extrême froideur.
David voyait aussi l'arrivée de M. Bastien avec une profonde apprélicnsion; quoique bien décidé à faire à cet homme toutes les concessions possibles, à s'annihiler devant lui afin de mériter son indifférence, il lui était pénible de penser que la continuité de ses relations avec Frédéric et sa mère dépendait absolument d'un caprice de Jacques Bastien.
Marguerite précédait de si peu son maître, que David , Marie et son fils étaient encore sous le coup de leur étonnement et de leurs pénibles réflexions, lorsque Jacques Bastien entra dans la salle d'étude, accompagnée de son compère Bridou, huissier à Pont-Brillant.
Jacques Bastien, nous l'avons dit, était un Hercule obèse; sa grosse tète, couverte d'une forêt de cheveux crépus d'un blond roux, était à peine séparée de ses puissantes épaules par un cou de taureau; il avait le visage large, vivement coloré et presque imberbe, comme beaucoup de gens d'une natur(^ athlétique; le nez gros, la bouche lippue, l'œil à la fois rusé, sournois et méchant. La blouse bleue qu'il avait, selon sa coutume, par-dessus sa redingote, dessinait la proéminence de son ventre de Falstaff; il portait une casquette de poils de renard à oreillères, un pantalon de
velours flottant et des bottes ferrées qu'il n'avait pas fait décrotter depuis plusieurs jours; de l'une de ses mains énormes et courtes, plus larges que longues, il tenait un bâton de houx relié à son poignet par une gance de cuir gras ; faut-il tout dire : cette espèce de mastodonte, à dix pas, sentait le bouc.
Son compère Bridou, aussi vêtu d'une blouse pardessus son vieil habit noir, et coiffé d'un chapeau rond, était un petit homme à besicles, grêle, criblé de taches de rousseur, au regard matois, à la bouche pincée, aux pommettes saillantes; on eût dit un furet portant lunettes.
A la vue de Jacques Bastien, David frémit de douleur et d'effroi, en songeant que la vie de Marie était à jamais enchaînée à celle de cet homme qui d'un jour à l'autre pouvait n'avoir même plus la générosité de l'absence. . .
Jacques Bastien et Bridou entrèrent dans la salle d'étude sans saluer; les premiers mots que le maître de logis, le sourcil froncé, l'accent rude et courroucé, adressa à sa femme qui se leva pour le recevoir, furent ceux-ci :
— Qui a donc osé donner l'ordre d'exploiter ma sapinière?
— Quelle sapinière. Monsieur? — demanda Marie,
sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle était bouleversée par l'arrivée de son mari.
— Comment! quelle sapinière? ■ — reprit Jacques Bastien; — mais ma sapinière de la route. . . Est-ce que je parle turc? En passant, je viens de voir qu'on avait abattu plus d'un millier de sapins de bordure . . . les plus beaux! ... Je vous demande qui s'est permis de les vendre sans mon ordre ?
— On ne les a pas vendus. Monsieur, — répondit Marie en reprenant son sang-froid.
— Si on ne les a pas vendus . . . pourquoi les a-t-on abattus alors ? . . . Qui les a fait abattre ?
— Moi, Monsieur.
— Vous!.. .
Et Jacques Bastien stupéfait, garda un moment le silence, puis il reprit: x
— Ah! c'est vous. . . Voilà du nouveau par exemple. . . C'est un peu fort de café; qu'en dis-tu, compère Bridou?
— Dam! . . . Jacques ... il faut voir. . .
— C'est ce que je vas faire ... et pour quel besoin d'argent Madame a-t-elle fait abattre mille de mes plus beaux sapins, s'il vous plait ?
— Monsieur ... il vaudrait mieux, je crois, parler d'affaires lorsque nous serons seuls. . . Vous ne vous
êtes pas sans doute aperçu que M. David ... le nouveau précepteur de mon fils . . . était là ?
Et Mme Baslien d'un regard montra Da\id qui s'était tenu à l'écart.
Jacques Bastien se retourna brusquement, et, après avoir toisé David qui s'inclina devant lui, il dit rudement:
— Monsieur . . . j'ai à parler h ma femme. . . David salua, sortit, et Frédéric le suivit, outré de la
réception que l'on faisait à son ami.
— Allons, Madame . . . reprit Jacques Baslien . . . voilà le cracheur de lalin parti . . . allez-vous me répondre, à la fin ?.. .
— Quand nous serons seuls. Monsieur.
— Si c'est moi qui gène ... — dit Bridou en faisant un pas vers la porte ... — je vais filer.
— Ah ça! Bridou, est-ce que lu te moques lu monde ! . . . veux-tu bien rester là ! — s'écria Jacques.
Puis se tournant vers Marie :
— Mon compère connaît mes affaires comme moi; or, nous parlons affaires. Madame . . . car un mille de sapins de bordure, c'est une affaire, et une grosse. . . Bridou restera donc.
— Soit, Monsieur . . . alors je vous dirai devant M. Bridou que j'ai cru devoir abattre vos sapins, afin de les donner aux malheureuses gens du Val, pour les aider
à rétablir leurs demeures à demi détruites par l'inondation.
Au point de vue de Jacques, la chose était si énorme, qu'elle devenait pour lui incompréhensible; aussi dit-il naïvement à l'huissier :
■ — Comprends-tu, toi?
— Mais dam . . . oui . . . — répondit Bridou d'un air de méchante bonhomie: — Mme ton épouse a fait cadeau de tes sapins aux inondés. . . Pas vrai. Madame ? . . . c'est ça ?
— Oui, Monsieur,
Bastien, suffoqué par la surprise et par la colère, ne put d'abord que balbutier en regardant sa femme d'un œil furieux.
— Vous . . . avez . . . osé . . . comment! Vous . . . Puis frappant du pied avec rage, il Gt un pas vers
sa femme en crispant ses gros poings d'un air si menaçant, que l'huissier se jeta au-devant de lui ea s'écriant:
— Allons, Jacques . . . que diable ! ... tu n'en mourras pas, mon vieux . . . c'est un cadeau de deux mille francs environ que Mme ton épouse a fait aux inondés.
— Et vous croyez que ça va se passer comme ça . . . — reprit Jacques en tâchant de se contenir... — mais vous êtes donc devenue folle à lier? ... Ce carnage de
ma sapinière devait me sauter aux yeux en arrivant . . . TOUS avez donc oublié ça, hein ? . . .
— Vous eussiez été ici, Monsieur, — répondit doucement Marie, de crainte d'irriter encore Baslien, — comme moi, vous eussiez été témoin de cet horrible désastre, et des maux qu'il a causés, que vous auriez fait ce que j'ai fait ... je n'en doute pas.
— Moi! . . . tonnerre de Dieu! . . . quand j'ai déjà Ttne partie de mes meilleures terres ensablées ? . . .
— Mon Dieu. . . Monsieur, il vous reste bien assez de terres et de bois . . . tandis que les malheureux que nous avons secourus, étaient sans pain et sans abri.
— Ah ça ! mais c'est donc mon état à moi de donner du pain et des arbres à ceux qui n'en ont pas? ... — s'écria Bastien exaspéré. — Ma parole d'honneur, c'est à devenir chèvre ... tu l'entends, Bridou?
— Tu sais bien, mon vieux, que les dames ne comprennent rien aux afifaires, et qu'il vaut mieux qu'elles ne s'en mêlent point. . . Eh ... eh ... eh .. . surtout des coupes de bois ... — répondit l'huissier avec un ricanement mielleux.
— Mais est-ce que je lui ai dit de s'en mêler, moi?,.. — reprit Jacques Bastien, dont la fureur s'exalta de nouveau; — est-ce que je pouvais seulement supposer qu'elle aurait jamais l'audace de. . . Mais non.
non . . .il y a; quelque chose là-dessous, il faut qu'elle ait la tèle tournt^e. . . Ah! tonnerre de Dieu! , . . j'arrive à temps. D'après cet échantillon-là il paraît qu'il a dû se passer de drôles de choses ici pendant mon absence. . . 'Allons, allons . . . j'aurai de la besogne . . . heureusement', je suis bon là ... et j'ai la poignée solide. . .
Marie, jetantjsur Jacques un regard d'une douceur suppliante, lui dit:
— Je ne puis regretter ce que j'ai fait. Monsieur . . . seulement, ce que je regrette, c'est qu'une mesure qui rac semblait devoir mériter votre approbation, vous cause une vive contrariété. Du reste, — ajouta la jeune femme en tâchant de sourire, — je suis certaine que vous oublierez cette contrariété ... en apprenant avec quel courage Frédéric s'est conduit lors de l'inondation. . . Il a, au risque de sa vie, sauvé Jean-François, sa femme et ses enfants d'une mort certaine. . . Deux autres familles du Val ont été aussi. . .
— Eh ! tonnerre de Dieu ! c'est justement parce qu'il avait payé de sa personne, que vous n'aviez pas besoin, vous, de faire la généreuse à mes dépens et de payer de ma bourse, — s'écria le butor en interrompant sa femme.
— Comment! — reprit Marie, confondue de ce reproche, — vous saviez que Frédéric . . .
Frédéric Bastieii. III. 4
^ Avait M, comme tant d'autres, en bateau au secours des inoiidc^s. . . Parbleu! on me l'a assez rabâché à Ponl-IJrillant. . . Voilà-t-il pas une belle affaire? . . . Qu'est-ce qui le forç,iit de faire cela? . . . S'il l'a fait, c'est que ça lui a coinenu, eh bien! tant mieux pour lui . . . d'ailleurs, les papiers publics sont pleins de ces Irails-lii. . . Et encore ... si le nom de mon fils avait au moins été mis dans le journal ... à la bonne heure ... ça m'aurait Halte. . .
— Il aurait peut-ùtre eu la croix d'honneur, — ajouta l'huissier d'un air narquois et sournois.
— Du reste, nous avons à en causer, de Monsieur mon nis . . . et sérieusement ... — reprit Jacques Basiicn. — iMon compère Bridou vient aussi pour ça. . .
— Je ne vous comprends pas, — dit Marie en balbutiant. — Quel rapport M. Bridou peut-il avoir avec Frédéric ?
— Vous le saurez, car nous aurons demain à causer aussi de vous ... et beaucoup. . . N'allez pas croire, voyez-vous, que l'affaire de mon millier de sapins passera c'omme une lettre à la pusle. Mais voilà six heures . . . qu'on nous fasse dîner. . .
Et il sonna.
A ces mois, la jeune femme songea à l'argenterie portée à la \ille et vendue en l'absence et à l'insu de son mari. . .
Seule avec Jacques, Marie eût souffert, avec sa r(?signalion accouluuiée, la colère, les injure?, les menaces de cel homme; mais en songeant aux emporlements auxquels il pouvait se livrer devant son fils cl dexant Da\id ... elle élail avec raison effrayée des conséquences possibles d'une pareille scène.
Jacques Baslien reprit :
— Avcz-vous fait faire bon feu dans la chambre de Bridou? ... Je vous ai écrit qu'il passait plusieurs jours ici.
— Je croyais que vous part.igeriez votre chambre avec M. Bridou ? — reprit Mme Baslien. . . — Sans cela je ne vois pas où loger Monsieur.
— Comment! cl la chambre d'en haut?
— Mais c'est là que loge le précepteur de mon fils.
— Vous êtes encore bonne là, vous! avec votre précepteur. • . Eh bien! il dccanillera doncl ce cracheur de latin ... et voilà!
— Je serais désolé de g6ner, — dit l'huissier — je préférerais . . . repartir. . .
— Ah ça! ... Bridou . . . décidément, nous allons nous ficher, — reprit Jacques; et s'adressant à sa femme d'un ton courroucé :
— Comment! je vous ai prévenue ce matin que Bridou passerait quelques jours ici, et rien n'est préparé ?
— Encore une fois, Monsieur, oîi voulez-vous que
je loge le précepteur de mon fils, si M. Bridou occupe sa chambre?
— Le précepteur de mon fils ... — reprit Jacques en gonflant ses joues et haussant les épaules — vous n'avez que ça à la bouche . . . faites donc la duchesse. . . Eh bien! le précepteur de votre fils ira coucher avec André ... il n'en mourra pas. . .
— Mais, en vérité . . . Monsieur ... — dit Marie, — vous ne pensez pas que. . .
— Ah ça ! voyons ... ne m'échaufl"ez pas les oreilles, ou je m'en vas dire au cracheur de latin de filer à l'instant de ma maison et d'aller voir sur la route de Pont- Brillant si j'y suis. . . Je ne serai donc pas maître chez moi ... à la fin! .. . tonnerre de Dieu! . . .
Marie frissonna. . . Elle savait M. Bastien capable de chasser brutalement ce précepteur. . . Elle se tut
un instant puis, réfléchissant à l'inépuisable dé-
voiiment de David, elle reprit en tâchant de contenir ses larmes:
— Soit . . . Monsieur le précepteur partagera
la chambre d'André.
— Vraiment ? — reprit Jacques d'un air ironique, — c'est bien heureux. . .
— El d'ailleurs, voyez-vous, Madame, — ajouta l'huissier d'un air doucereux, — un précepteur, c'est comme qui dirait un peu plus qu'un domestique ... pas
davantage . . . car c'est une personne à gages . . . sans cela je ne me serais pas permis de le faire . . . décaniller, comme dit ce gros farceur de Jacques.
Marguerite vint à ce moment dire que le dtner était servi.
Bridou ôta sa blouse, passa la main dans ses cheveux jaunes, et offrit, d'un air coquet, son bras à Mme Bastien, qui tremblait de tous ses membres.
Jacques Bastien jeta dans un coin son bâton de houx, garda sa blouse, et suivit sa femme et l'huissier dans la salle à manger.