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CHAPITRE QUATRIEME

Lorsque Mme Basiicn, son mari cl l'huissier entrèrent dans la salle à manger, ils y trou\èrciit Da>i(J et Frédéric.

Celui-ci échangea un regard avec son précepteur, s'approcha de Jacques Baslicji, el lui dil d'un ton respectueux:

— Bonjour, mon père . . . j'ai cru que vous vouliez rester seul avec ma mère, voilà pourquoi je me suis retiré, dès votre arrivée.

— Il paraît que vos vapeurs sont passées, — dit Basiicn à son fils, d'un ton sardonicjue, — et que vous n'avez plus besoin de voyage d'agrément? C'est doramage ... car je vous en mitonne, moi ... de l'agrément.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon père. . .

Au lieu de ri^pondre à son fils, Bastion, toujours debout, s'occupiiil de compter les assiettes plaei'es sur la table; il en vit cinq, et dit rudement à sa femme:

— Pourquoi cinq couverts ?

— Mais . . . Monsieur, — r(^pondit Marie, — parce que nous sommes cinq.

— Comment cinq! . . . moi, Bridou, vous cl votre fils, ça fait cinq ?

— Vous oubliez M. David, — dit Marie.

Jacques s'adressanl alors au pr(?cppteur:

— Monsieur, je ne sais pas à quelles conditions ma femme vous a engagé. . . Quant à moi, qui suis le maître ici, je n'aime pas h avoir d'étrangers à n)a table. . . Voilà mon caractère. . .

A cette nouvelle grossièreté, le calme de David ne se démentit pas; le ressentiment de l'injure lui fit monter au front une rougeur involontaire, mais il s'inclina sans mot dire, et fit un pas vers la porte.

Frédéric, les traits colorés par l'indignation et par la douleur que lui causait ce nouvel outrage fait au caractère et à la dignité de David, s'apprêtait à le suivre; mais, à un coup d'œil suppliant de son ami, il s'arrêta.

A ce moment, Marie dit au précepteur:

— Monsieur David . . . M. Bastien ayant disposé de

votre chambre pendant quelques jours, voudrez-vous bien consentir à ce que l'on vous dresse un lit dans la chambre du vieil André ? . . nous n'avons malheureusement pas d'autre logement. . .

— Rien de plus simple, Madame, — répondit David en souriant; — j'ai l'honneur d'être un peu de la maison . . . c'est donc à moi de céder à un étranger la chambre que j'occupe. . .

David, s'inclinant de nouveau, quitta la salle à manger.

Après le départ du précepteur, Jacques; Bastien, n'ayant aucunement conscience de sa grossièreté, se mit à table, car il avait grand'faim, malgré la sourde colère qu'il ressentait contre sa femme et contre son flis.

On prit place: Jacques Bastien avait à sa droile Bridou, è sa gauche Frédéric, et en face de lui Marie.

Les angoisses de la jeune femme ne faisaient que changer de sujet d'une seconde à l'autre . . . Jacques allait s'apercevoir de la disparition de l'argenterie. , .

Un nouvel incident suspendit encore celte révélation. . .

Jacques Bastien, enlevant le couvercle de la soupière, dilatait d'avance ses larges narines, afin d'aspirer l'arôme de la soupe aux choux qu'il avait deman-

dée ... mais, voyant son attente trompée, il s'écria furieux, en s'adressant à sa femme:

— Comment ! ... pas de soupe aux choux ? ... et je vous avais écrit que j'en voulais manger. . . Il n'y a peutêtre pas de gigot à l'ail non plus ? . . .

— Je ne sais . . . Monsieur, j'ai oublié de. . .

— Tonnerre de Dieu de femme ! . . Allez ! — s'écria Jacques furieux, en jetant si violemment sur la table le couvercle de la soupière, qu'il se brisa.

A la brutale exclamation de son père, Frédéric trahit son indignation par un brusque mouvement. . .

Aussitôt Marie prenant sous la table la main de son fils, placé à côté d'elle ... la lui serra d'une manière si expressive qu'il se contint . . . mais son vif ressentiment n'avait pas échappé à Jacques; celui-ci après un long coup-d'œil jeté silencieusement sur son fils, dit à Bridou:

— Allons, mon compère ... il faut nous contenter de ce s potage-lavasse.

— La fortune du pot . . . mon vieux — dit l'huissier, — la fortune du pot ... eh ! eh ! on connaît ça. . .

— Voyons, — reprit Jacques .... — disons au moins notre benedicite avant de manger.

Et il versa un rouge-bord à Bridou, après quoi il vida presque le restant de la bouteille dans un verre

énorme, dont il se servait d'ordinaire et qui tenait une pinte.

L'Hercule obèse avala d'un trait cette rasade; puis se disposant à servir la soupe, il mit la main sur une cuillère de fer fort bien étamée et brillante de propreté.

— Pourquoi, diable, a-l-on mis là cette cuillère à pot? ... — dil-il à Marie.

— Monsieur, je ne sais ... — répondit la jeune femme en baissant les yeux et en balbutiant. — Je. . .

— Pourquoi ne pas meltrc sur la table ma grande cuillère d'argent, comme d'habitude? — demanda Jacques, — est-ce parce que mon compère Bridou vient dîner ici?

S'adressant alors à son fils, il lui dit brusquement:

— Prenez la cuillère d'argent dans le buffet.

— C'est inutile, mon père, — dit résolument Frédéric, vojant l'angoisse de sa mère et voulant détourner sur lui le courroux de son père. . . — La grande cuillère d'argent n'est pas à la maison, non plus que les autres couverts.

— Hein ! — fit Jacques avec stupeur.

Mais n'en croyant pas ses oreilles, il saisit le couvert placé à côlé de lui, y jeta les yeux, et convaincu de la vérité des paroles de son lils, il resta une minute hébété par l'ébahisscment.

Frédéric et sa mère échangèrent un regard à cet instant de crise.

Le jeune homme, fidèle à sa pensée d'attirer sur lui seul le courroux de son père, reprit résolument:

— C'est moi, mon père . . . qui, sans prévenir ma mère .... ai vendu l'argenterie . . . pour. . .

— .Monsieur ... — s'écria Marie, en s'adressant à Jacques, — ne croyez pas . . . Frédéric . . . c'est moi . . . moi seule . . . qui. . . Eh bien! oui, c'est moi qui ai fait vendre l'argenterie. . .

Malgré cet aveu de sa femme, Jacques Bastien ne pouvait encore croire à ce qu'il entendait, tant la chose lui paraissait exorbitante, impossible.

Bridou lui-mômc part.igeail sincèrement celte fois la stupéfaction de son ami; aussi l'huissier rompit le premier le silence, en disant à Jacques :

— Hum . . . hum . . . mon vieux . . . ceci est une autre affaire que la vente de la sapinière.

La jeune femme s'attendait à une explosion terrible de la part de son mari. . .

Il n'en fut rien.

Jacques resta muet, immobile, et réfléchit assez long-temps. . . Sa large face s'empourpra davantage que de coutume. . . Il but coup sur coup deux grands verres de vin, s'accouda sur la table, appuya son menton dans la paume de sa main gauche, dont les doigts

crispés tambourinaient convulsivement sur sa large joue. . .

Attachant alors sur sa femme ses deux petits yeux gris qui brillaient sous ses sourcils froncés par un plissement sinistre, Jacques reprit avec un calme apparent:

— Vous disiez donc que l'argenterie? . . .

— Monsieur. . .

— Voyons . . . parlez. . . Vous voyez bien que je suis tranquille. . .

Frédéric, par un mouvement instinctif, se leva et alla se mtttre debout, à côté de sa mère, comme pour la protéger; car la tranquillité de son père l'effrayait.

— J\lon enfant . . . rassieds-loi, — dit Marie à sou fils d'une voix douce et tendre.

Frédéric revint s'asseoir à sa place.

Ce nouveau mouvement de Frédéric avait été observé par M. Bastien, qui se contenta de redire à sa femme, sans changer d'attitude, et en tambourinant toujours convulsivement du bout de ses gros doigts sur sa joue gauche :

— Vous disiez donc. Madame, que l'argenterie . . . que MON argenterie ?..

— Eh bien! Monsieur, — reprit Marie d'une voix ferme, — votre argenterie ... je l'ai vendue.

— Vous l'avez vendue ? . . .

— Oui, Monsieur.

— Et... à qui?

— A un orfèvre de Pont-Brillant.

— Qui se nomme?

— Je l'ignore, Monsieur.

— Vraiment ?

— Ce n'est pas moi qui ai été vendre cette argenterie. Monsieur.

— Et qui donc ?

— Peu importe, Monsieur . . . elle est vendue. . .

— C'est juste, — répondit Bastien en vidant de nouveau son verre, — et pourquoi l'avez-vous vendue, s'il vous plaît . . . cette argenterie . . . qui m'appartenait . . . à moi seul ?

' — Mon ami, — dit tout bas Bridou à Jacques, — tu me fais peur • . . fàche-toi . . . crie . . . tempête . . . rugis . . . j'aime mieux ça que de te voir si calme . . . ton front est blanc comme la nappe et plein de sueur. . . Bastien ne répondit pas à son ami, et reprit:

— Vous avez. Madame, vendu mon argenterie pour acheter, quoi?

— Je vous a\ais supplié. Monsieur, Ce m'envoyer quelque argent , afin de venir au secours des vicîimcs de l'inondation.

— L'inondation, — dit Jacques avec un éclat de

rire sardonique; cIFc à un fameux dos ... l'inondation! ! . . .

— Je n'ajoulcrai plus un mol à ce sujet, — répondit Marie d"un lun digne cl ferme.

Un assez long silence sui\il cet enirelicn.

E\idemmeM(, Jacques faisait un effort surhumain pour contraindre la \iolence de ses lesseiilimcnls. . .

Il fui même obligé de se lever de table et d'aller à la fenêtre qu'il ou\rit, malgré la ligueur du froid, alin de rafrauliir son front; car de méchants desseins bouillonnaient dans la télé de cet homme, mais il voulait encore les tenir cachés.

En reprenant sa place à table, Jacques jeta sur Marie un regard étrange, sinistre, cl lui dit avec un accent de satisfaction cruelle:

— Si vous saviez comme ça me va, que vous ayez vendu mon argenterie . . , c'est un vrai scr\ice que vous m'avez rendu. . .

Quoique lambiguilé de ces paroles causât quelque inquiétude à Marie, et qu'elle fût alarmée du calme incompréhensible de Jacques, elle éprouva un allégement momentané; elle avait craint d'abord qne M. Baslien, cédant au brutal emportement de son caractère, ne s'oubliât jusqu'à en venir aux injures, aux menaces en présence de son fils, et que celui-ci ne s'interposât violemment entre sa mère et son père.

Sans adresser davanlagc la parole à sa femme, Jacques but un \erre de \in, el dit à son compère:

— Allons, m'cux, nous allons manger la /y«/t'e froide avec des couvcris en fer bullu . . . c'csl la fortune du pol, comme tu dis.

— Jacques, — dil l'huissier de plus en plus effrayé du calme de Daslicn ... — je l'assure que je n*ai guère faim.

Moi, je dévore . . . — dit Jacques avec un ricanement sardonique, — c'est tout simple ... la joie double toujours mon appétit. .. Aussi dans ce moment, j'ai une faim de vautour.

— La joie ... la joie ... — dil l'huissier en hochant la tète, — tu n'as pas l'air joyeux du tout.

Et Bridou ajouta, en s'adressant à .Marie, comme pour la rassurer, car, malgré sa sécheresse de cœur, il se sentait presque ému de compassion :

— C'est égal, allez, Madame, le brave Jacques fait de temps en temps les gros yeux el les grosses dents . . , mais au fond ... il est. . .

— Bonhomme, — ajouta Bastien en se versant à boire ... — si bon homme qu'il en est b<ile. C'est égal, vois-tu . . . mon vieux Bridou ... je ne donnerais pas ma soirée pour cinquatile mille francs ... je viens de réaliser un bénéfice magnitique. . .

Jacques Bastien ne plaisantait jamais sur les ques-

Jions d'argent, et ces mots: Je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs , il les prononça avec un tel accent de certitude et de contentement, que non seulement l'huissier crut aux mystérieuses paroles de Jacques, mais que Mme Bastien y crut aussi et sentit augmenter sa secrète épouvante.

En effet, le calme affecté de son mari qui, chose bizarre, presque effrayante, pâlissait à mesure qu'il buvait davantage, son sourire sardonique, ses yeux brillants d'une sorte de joie funeste, lorsque de temps à autre il regardait Frédéric et sa mère, portaient à son comble l'angoisse de la jeune femme. . . Aussi, vers la fin du repas, dit-elle à Jacques, après avoir fait signe à Frédéric de la suivre:

— Monsieur. . . Je me sens fatiguée et un peu souffrante ... je vous demande la permission de me retirer . . . avec mon fils. . .

— A votre aise, — répondit Jacques avec un rire épais et déjà assez aviné, — à votre aise . . . quand il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. . . Ne vous gênez pas ... je ne me gênerai pas non plus . . . moi . . . soyez tranquille . . .patience. , .

A ces paroles ambiguës comme les premières, qui cachaient, sans doute, quelque mauvaise arrière-pensée, Marie, n'ayant rien à répondre, se leva, tandis que

Frédéric, obéissant à un regard de sa mère, s'approcha de Jacques, el lui dit respectueusement -.

— Bonsoir, mon père. . ^

Jacques se retourna vers Bridou, ne répondit pas à son fils, et dit à l'huissier, eu toisant Frédéric d'ua coup d'œil ironique:

— Comment le trouves-tu ?

— Fort joli garçon, ma foi . . .

— Dix-sept ans bientôt . . . ajouta Jacques.

— C'est le bel dge pour nous ... — ajouta l'huissier, en échangeant un regard d'intelligence avec Jacques, qui dit rudement à son fils :

— Bonsoir. . .

Marie et Frédéric se retirèrent, laissant à tables Jacques Bastien et son compère Bridou.

CHAPITBE CINQUIEME.

Lorsque Mme Bastien et Frédéric, sortant de la salle à manger, passèrent devant la salle d'études, ils y virent David qui, debout à la porte, épiait leur sortie.

Marie lui tendit vivement la main et dit, en faisant allusion aux deux outrages que le précepteur venait de courageusement subir:

— Tous les dévoûments . . . vous les aurez donc pour nous ? . . .

Un assez grand bruit de chaises et quelques éclats de voix que l'on entendit du côté de la salle à manger, firent croire à la jeune femme que son mari et l'huissier sortaient de table; elle se dirigea rapidement vers son appartement avec Frédéric , après avoir dit à David d'un air navré:

— A demain matin, Monsieur David, je suis dans une inquiétude mortelle. . .

— A demain , mon ami ... — dit à son tour triste nient Frédéric à Da\id, en passant devant lui.

Puis Marie et son fils entrèrent dans leur appartement, pendant que David gagnait la mansarde qu'il devait partager avec André.

A peine entré dans la chambre de sa mère, Frédéric se jeta dans ses bras en s'écriant avec amertume :

— Oh! ma mère . . . nous étions si heureux avant l'arrivée de . . .

— Pas un mot de plus, mon enfant ... il s'agit de ton père, — dit Marie en interrompant son flls, — embrasse-moi plus tendrement encore que de coutume . . . tu as besoin de cela . . . moi aussi . . . mais . . . pas de récrimination . . . contre ton père.

— Mon Dieu . . . mère ... tu n'as pas entendu ce qu'a répondu M. Bridou ? . . .

— Lorsque ton père lui a dit : Frédéric a bientôt dixsept ans ? . . .

— Oui ... et cet homme a répondu à mon père: pour nous c'est le bon âge.

— J'avais, comme toi, remarqué ces paroles, mon enfant. . .

— Pour 710US . . . c'est le bon âge . . . qu'est-ce que cela peut vouloir dire, mère?

— Je ne sais ... — répondit la jeune femme afin de rassurer et de calmer son fils; — peut-être attachons-

nous à ces paroles plus d'importance qu'elles n'eu méritent.

Après un moment de silence, Frédéric dit à Marie d'une voix altérée:

— Écoute, mère . . . ainsi que tu le désires . . . j'aurai toujours pour mon père le respect . . . qu'il mérite . . . et que je lui dois . , . mais, je te le dis franchement . , . vois-tu? ... si mon père songeait jamais à me séparer, de toi et de M. David . . .

— Frédéric! ... — s'écria la jeune femme alarmée de l'énergique résolution qu'elle lisait sur les traits de son fils, — pourquoi supposer ce qui est impossible . . . nous séparer! ... te retirer des mains de M. David . . . et cela au moment même . . . où . . . mais non, encore une fois, ton père a trop de raison, trop de bon sens, pour concevoir une pareille idée. . .

— Que le ciel t'entende, ma mère ... car, je te le jure ... et tu sais si ma volonté est ferme . . . aucune puissance humaine ne me séparera de toi ni de M. David ... et cela je le dirais hardiment à mon père. . . Qu'il respecte notre tendresse, nos liens indissolubles ... je le bénirai ; . . . mais s'il osait porter la main sur notre bonheur. . .

— Mon fils...

— Eh ! ma mère . . . notre bonheur, c'est ta vie . . .

et ta vie ... je la défendrais contre mon père luimême . . . enteods-tu ?

— Mon Dieu! . . . mon Dieu! . . . Frédéric ... je t'en prie. . .

— Oh! qu'il prenne garde . . . qu'il prenne garde! . . . deux ou trois fois ce soir . . . tout mon sang s'est soulevé. . .

— Tiens, Frédéric ... ne parle pas ainsi ... tu me rendrais folle! . . . pourquoi donc, mon Dieu! prévoir des choses si pénibles ... ou plutôt impossibles? . . . c'est vouloir s'épouvanter, se désespérer. . .

— Soit ... ma mère . . . attendons . . . mais croismoi ... le calme effrayant de mon père, lorsqu'il a appris la vente de l'argenterie, cache quelque chose... A'ous nous attendions à le voir bondir de colère: . . . il est resté impassible . . . mais il est devenu pâle ... et je ne l'avais jamais vu pAlir . . . mère ... — dit Frédéric en se rapprochant de la jeune femme avec une expression de tendresse et d'alarme. — Mère . . . j'ai froid au cœur ... un malheur nous menace. . .

— Frédéric, — reprit la jeune femme d'un ton de reproche navrant, — tu me fais un mal affreux ... et, après tout, je ne veux pas ra'effrayer ainsi . . . ton père a sa volonté . . . soit. . .

— Et moi aussi . . . mère . . .j'aurai la mienne. . .

— Mais . . . pourquoi donc toujours supposer à ton

père des intentions qu'il n'a pas . . . sans doute . . . des intentions qu'il ne peut pas avoir; crois-moi, cher enfant. Malgré sa rudesse ... il t'aime . . . pourquoi voudrait-il te chagriner ? pourquoi nous séparer, et ruiner ainsi les plus belles, les plus certaines espérances qu'une mère ait jamais eues pour l'avenir de son fils? . . . Tiens, je suis sûre que notre ami, M.David, Détiendrait pas un autre langage que le mien. . . Allons, calme-toi . . . rassure-toi . . . nous aurons peut-être à traverser encore quelques jours d'épreuves; . . . mais nous en avons déjà subi de si cruelles , que celles-là ne seront rien pour nous. . .

Frédéric secoua mélancoliquement la têle, embrassa sa mère avec un redoublement de tendresse, et rentra chez lui.

Mme Bastien sonna Marguerite.

La vieille suivante parut bientôt.

— Marguerite, — lui dit la jeune femme, — est-ce que M. Bastien est encore à table ?

— Malheureusement, oui . . . Madame.

— Malheureusement! . . .

— Dam . . . c'est que je n'ai jamais vu Monsieur avec une figure si méchante. . . Il boit ... il boit, que c'en est effrayant ... et, malgré cela, il est tout pâle . . . il vient de me demander une bouteille d'eau-de-vie • . . et...

— Il suffit . . . Marguerite, — dit Marie en interrompant sa servante, — vous avez fait dresser un lit dans la chambre d'André pour M. David ?

— Oui, Madame ... M. David vient d'y monter, mais le vieil André a dit qu'il coucherait plutôt dans l'écurie, que d'oser rester dans sa chambre avec M. David. . . D'ailleurs, André n'aura guères le temps de dormir cette nuit.

— Pourquoi cela ?

— Monsieur m'a dit d'ordonner à André d'atteler le cheval pour trois heures du matin. . .

— Comment ? ... M. Bastien partirait au milieu de la nuit? . .

— Monsieur a dit que la lune se levait à deux heures et demie, et qu'il voulait être à Blemur avecM. Bridou à la pointe du jour, pour pouvoir être de retour ici demain au soir.

— C'est différent. . . Allons! bonsoir, Marguerite.

— Madame, . .

— Que voulez-vous ?

— Mon Dieu! , . . Madame ... je ne sais pas si j'oserai. . .

— Voyons, Marguerite . . . qu'y a-t-il ?

— Madame m'a interrompue tout-à-l'heure, lorsqueje parlais de Monsieur ... et pourtant, j'avais à dire quelque chose . . . quelque chose. . .

Et la servante s'arrêta, regardant sa maîtresse d'un air si inquiet, si triste, que la jeune femme reprit :

— Mon Dieu! qu'avez-vous, Marguerite? vous m'effrayez.

— Eh bien ! Madame . . . lorsque je suis entrée dans la salle à manger pour donner à Monsieur la bouteille d'eau-dc-vie qu'il demandait, M. Bridou lui disait, en le regardant d'un air à la fois surpris et alarmé : Jacques, tu ne feras pas cela. . . Monsieur, me voyant entrer, n'a rien répondu, et a fait signe à M. Bridou de se taire ; mais4orsque je suis sortie . . . j'ai . . . Madame m'excusera peut-être à cause de l'intention. . .

— Achevez, Marguerite. . .

— Je suis sortie de la salle à manger; mais je suis restée un petit moment à écouter derrière la porte ... et j'ai entendu M. Bridou dire à Monsieur: Encore wie fois, Jacques, tune feras pas cela. . . Alors Monsieur a répondu: Tu le vei'ras. . . Je n'ai pas osé écouler davantage, et. . .

— Vous avez eu raison, Marguerite . . . c'était déjà trop d'une indiscrétion,. . . que votre attachement pour moi peut seul excuser.

— Comment! cela n'effraie pas Madame .... que Monsieur ait dit? . . .

— Rien ne prouve, ma chère Marguerite, que les

paroles de M. Bastien se rapportent à moi . . . vous vous êtes, je crois, alarmée à tort.

— Dieu le veuille. Madame.

— Allez voir, je vous prie, si M. Bastien et M. Bridou sont encore à table. S'ils l'ont quittée, vous pourrez vous coucher, je n'ai plus besoin de vous.

Marguerite revint quelques moments après, et dit à sa maîtresse :

— Je viens de donner de la lumière à Monsieur et à M. Bridou, Madame ... il se sont souhaité une bonne nuit . . . et. . . mais tenez, Madame, — dit Marguerite, en s'interrompant, — entendez-vous? voilà M. Bridou qui monte en haut.

En eflfet, les pas du compère de Bastien se lirent entendre dans le petit escalier de bois, qui conduisait à la chambre naguère occupée par David.

— M. Bastien est-il rentré chez lui? • — demanda Marie à sa servante.

— Je puis voir du dehors s'il y a de la lumière chex Monsieur, — répondit Marguerite.

La servante sortit de nouveau, revint quelques instants après, et dit à sa maîtresse, en frissonnant de froid :

— Monsieur est rentré chez lui. Madame; on voit la luoiière à travers les persiennes. . . Mon Dieu ! . . . que! froid noir; ... il neige à gros flocons, et moi qui ai

oublié de vous faire du feu ici, Madame. Vous voulez veiller, peut-être ? . . .

— Non, Marguerite, . . . merci; je vais me coucher tout de suite. . .

Marie ajouta, après un moment de réflexion:

— Les volets de ma chambre sont fermés, n'est-ce pas?

— Oui, Madame.

— Ceux de la chambre de mon fils le sont aussi ?

— Oui, Madame.

— Bonsoir, Marguerite, . . . vous entrerez chez moi demain matin, au point du jour.

— Madame n'a besoin de rien ?

— Non, merci.

— Bonsoir, Madame.

Marguerite sortit.

Marie verrouilla sa porte, alla s'assurer que les volets de sa chambre étaient fermés, et se déshabilla lentement, en proie à une poignante anxiété, songeant aux divers événements de la soirée, aux mots mystérieux dits par l'huissier Bridou au sujet de Frédéric, et surtout à ces paroles échangées entre Jacques et son ami, paroles surprises par Marguerite :

— Jacques, tu ne feras pas cela.

— Tu verras.

La jeune femme, enveloppée de son peignoir de nuit,

se préparait comme d'habitude à aller embrasser son fils avant de se mettre au lit, lorsqu'elle entendit marcher pesamment dans le corridor sur lequel s'ouvrait son appartement.

Nul doute, c'était le pas de Jacques Bastien.

Marie prêta l'oreille.

Les pas s'arrêtèrent.

Bientôt succéda, au retentissement de cette marche pesante, le bruit du tâtonnement de deux mains qui, en dehors et le long de la porte, cherchaient dans l'obscurité la serrure et la clé.

Jacques Bastien voulait entrer chez sa femme.

Celle-ci, se sachant enfermée, se rassura d'abord; mais bientôt, réfléchissant que si elle n'ouvrait pas à son mari, il pouvait, dans sa brutale violence, frapper bruyamment à sa porte, la briser peut-être, et, par cet esclandre, éveiller son fils . . . attirer David, et- occasionner une collision dont les suites possibles faisaient frémir la malheureuse mère ; . . . elle allait se décider à ouvrir à son mari, lorsqu'elle songea que son fils était là, dans la chambre voisine; . . . que peu de moments auparavant elle avait dû employer toute l'autorité de sa tendresse maternelle pour l'empêcher de se livrer à d'amères récriminations contre Jacques Bastien. . . Elle se rappela enfin ces mots de Frédéric, dont elle connaissait l'énergie et la résolution :

— Attenter à noire bonheur^ ce serait attenter à ta vie, ma mère . . . et, ta vie, je la défendrais même contre mon père.

Marie sentait qu'aucune puissance humaine, pas même la sienne, ne pourrait cette fois empêcher Frédéric d'intervenir dans le cas où Jacques Bastien, furieux, ivre peut-être, viendrait jusques chez elle l'accabler d'injures et de menaces. . .

L'alternative était terrible. . .

Ne pas ouvrir . . . c'était s'exposer à un scandale déplorable.

Ouvrir .. . c'était mettre face à face le père elle fils ... le premier, ivre de colère et de >ia ... le second, exaspéré par sa folle tendresse pour sa mère.

Ces réflexions, rapides comme la pensée, Marie les terminait à peine, qu'elle entendit Jacques Bastien, qui avait enfin mis la main sur la clé, la faire tourner dans la serrure; mais, trouvant un obstacle intérieur, il secoua violemment la porte.

Marie prit un parti désespéré : elle courut à la porte, ôta le verrou, et, se tenant sur le seuil de sa chambre, comme pour en défendre l'entrée à Jacques Bastien , elle lui dit d'une voix basse et suppliante :

— Mon fils dort, Monsieur ... si vous avez à me parler, venez, je vous en conjure, dans la salle d'étude, et . . .

La malheureuse femme s'interrompit un moment.

Son courage faiblit, tant l'expression de la physionomie de Jacques lui parut redoutable.

La clarté de la lampe, placée sur la cheminée de la chambre à coucher de Marie, donnait alors en plein sur la figure de M. Bastien et ainsi vivement et durement éclairée, elle se détachait lumineuse sur les ténèbres du corridor.

Cet homme, à carrure d'Hercule, était d'une effrayante pâleur, causée par la réacdon d'une colère longtemps contenue, et par les fumées de l'ivresse, car il était ivre à demi. Son épaisse et rude chevelure retombait sw son front bas, et cachait presque ses petits yeu\ gris et méchants. Son cou de taureau était nu, et sa blouse entr'ouverte, ainsi que sa redingote et son gilet, laissait voir en partie sa poitrine puissante et velue.

A l'aspect de cet homme, Marie, nous l'avons dit, sentit un instant son courage faiblir. . . .

Mais, réfléchissant bientôt que l'état de surexcitation dans lequel se trouvait M. Bastien devant le rendre plus emporté, plus intraitable encore que de coutume, il ne reculerait devant aucune violence, devant aucun éclat , et qu'alors rinter\ ention de David ou de Frédéric deviendrait malheureusement inévitable, la jeune femme, vaillante comme toujours, bénit le ciel de ce que son fils n'eût encore rien entendu, saisit la lampe, pla-

cée sur sa cheminée, revint auprès de son mari, toujours immobile au seuil de la porte, et lui dit à voix basse :

— Allons dans le salon d'étude. Monsieur ... je craindrais, je vous l'ai dit, d'éveiller mon fils.

M. Bastien parut se consulter avant de se rendre au désir de Marie.

Après quelques instants de réflexion, pendant lesquels la jeune femme se mourait d'angoisse, l'Hercule répondit:

— Au fait . . . j'aime mieux cela . . . allons . . . marchez devant. . .

Marie, précédant Jacques Bastien dans le corridor, entra bientôt dans la salle d'étude.

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