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CHAPITRE SIXIEME

Mme Bastien, dont le cœur battait violemment, passa la lampe sur la cheminée de la salle d'études, et dit à son mari:

— Que désirez-vous, Monsieur? . . .

Jacques avait atteint ce degré d'ivresse qui n'est pas la déraison, qui laisse même l'esprit assez lucide, mais qui rend la volonté implacable ; il ne répondit pas d'abord à la question de Marie, qui reprit:

— Veuillez, Monsieur ... je vous en prie, m'apprendre ce que vous désirez de moi ? . . .

Jacques, les deux mains plongées dans les poches de sa blouse, se tenait debout devant sa femme; tantôt il fronçait les sourcils d'un air sinistre en la regardant, tantôt il souriait d'un air sardonique.

Enfin, s'adressant à Marie d'une voix lente et mal assurée, car la demi-ivresse où il était plongé empâtait

déjà sa parole, cl l'obligeait à des pauses fréquenlcs . . . illuidil:

— Madame ... il y a environ dix-sept ans et demi . . . que nous sommes mariés, n'est-ce pas ?

— Oui, Monsieur.

— A quoi m'avez-vous été bonne ?

— Monsieur !..

— Vous ne m'avez pas seulement servi de femme. Marie, la joue colorée de honte et d'indignation, fit

BU pas pour sortir.

Bastien lui barra le passage et s'écria en élevant la Toix:

— Restez là! . . .

— Silence . . . Monsieur! — dit la malheureuse femme dont les craintes se renouvelèrent, car David et Frédéric pouvaient être éîveillés et attirés par le bruit d'une altercation.

Aussi, s'atlendant à de nouveaux outrages et résignée d'avance à les subir, Marie dit à Jacques d'une voix tremblante :

— Par pitié . . . Monsieur ... ne parlez pas si haut , . . l'on pourrait nous entendre. . . Je vous écouterai donc ... si pénible que semble devoir être pour moi cet entretien.

— Je vous disais donc, que vous ne m'aviez été bonne à rien depuis que nous sommes mariés ; une ser-

vante à vingt écus de gages aurait tenu ma maison mieux que vous et à moins de frais, . .

— Peut-être, Monsieur, — reprit Marie avec un sourire amer, — cette servante n'eût pas, comme moi, élevé votre (ils. . . ,

— A haïr son père?

— Monsieur! . . .

— Assez !!!... j'ai bien vu cela ce soir. . . Si vous ne l'aviez retenu, ce polisson-Ià . . . m'invectivait et se rangeait de voire bord. . . C'est tout simple ... et il n'est pas le seul. . . Dès que j'arrive ici, chez moi, dans ma maison, chacun dit: voilà l'ennemi, voilà la bête noire, voiià l'ogre! Eh bien! va pour l'ogre, came chausse. . .

— Vous vous trompez, Monsieur . . . j'ai toujours élevé votre fils dans les sentiments de respect qui vous sont dus ... et ce soir encore. . .

— Assez, — s'écria l'Hercule en interrompant sa femme, et il poursuivit sa pensée avec la ténacité de l'ivrogne qui concentre sur une seule idée tout ce qui lui reste de lucidité dans l'esprit. . .

— Je vous disais donc, — reprit-il, — que depuis notre mariage, vous ne m'avez servi à rien, vous avez lait de mon fils un freluquet à qui il faut des précepteurs et des voyages d'agrément pour chasser ses vapeurs, et qui, par là-dessus, m'exècre; . . . vous m'avez

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dévalisé mes bois et mon argenterie . . . vous m'avez volé. . .

— Monsieur ... — s'écria Marie indignée.

— Vous m'avez dévalisé, vous m'avez volé, — répéta l'Hercule d'une voix si éclatante, que la jeune mère joignit les mains, en murmurant:

— Oh ! ... de grâce . . . Monsieur . . . pas si haut . . . pas si haut.

— Voilà donc, depuis dix-sept ans, à quoi vous m'avez servi ... à rien ... ou à mal : ... ça ne peut pas durer. . .

— Que voulez-vous dire ?

— J'en ai assez. . .

— Mais. . .

— J'en ai trop! je n'en veux plus. . .

— Je ne vous comprends pas, Monsieur.

— Non ? Eh bien ! . • . quand quelqu'un ... ou quelque chose m'embête ... je m'en débarrasse ... et plus vite que ça. . .

Malgré l'état d'excitation oîi elle le voyait, Mme Bastien ne crut pas un moment que son mari pût penser à la tuer; aussi, tâchant de deviner sa pensée sur son masque sinistre et hébété, elle lui dit:

— Si je vous comprends bien. Monsieur, vous êtes décidé à vous débarrasser des personnes qui vous gênent ou vous déplaisent?

— Juste! . . . Ainsi, votre godelureau de fils m'embête ... et demain, je m'en prive. . .

— Vous vous en privez ? mais, Monsieur. . .

— Paix! . . . Bridou le prend ... il l'emmènera demain au soir ... à notre retour de Blemur. . .

— Vous dites. Monsieur . . . que M. Bridou . . . prend mon Gis . . . veuillez m'expliquer. . .

— Il le prend en pension comme saule-ruisseau . . . et votre Benjamin, qui n'est pas le mien, sera logé, nourri, blanchi ... et gagnera six cents francs à dixhuit ans, si Bridou en est content ... et d'un dont je me prive.

— Personne ... ne disposera de l'avenir de mon fils sans mon consentement. Monsieur. . .

— Hein ! ... — fit Jacques avec une sorte de rugissement sourd. . .

— Oh! Monsieur . . . vous me tueriez sur la place que je vous tiendrais le même language.

— Hein! ... — fit de nouveau le colosse, d'un ton plus menaçant encore.

— Je vous dis, Monsieur . . . que mon fils ne me quittera pas. . . Il continuera ses études . . . sous la direction de son précepteur. . . Je vous ferai connaître, si vous le voulez, les projets que j'ai sur Frédéric . . . et. . .

— Ah! c'est comme ça! — s'écria le colosse, fu-

rieux de la résistance de sa femme. — Eh bien! demain, je prendrai le cracheur de latin par les épaules, et je le flanquerai à la porte de chez moi . . . encore un qui m'embôtait et dont je me priverai. Quant à vous. . .

— Quel sera mon sort, Monsieur ?

— Vous me débarrasserez le plancher comme les autres. . .

— Que dites-vous, Monsieur? . . .

— Quand j'ai assez, ou quand j'ai trop de quelque chose ou de quelqu'un ... je m'en prive.

— Ainsi, Monsieur . . . vous me chasserez de chez vous?

— Etraide!! encore!... Depuis dix-sept ans vous ne m'êtes bonne à rien . . . vous avez tourné mon fils contre moi . . . vous m'avez dévalisé mes bois, volé mon argenterie ... ça m'embête ... je m'en prive. . . Mais minute ... où sont vos bijoux?

— Mes bijoux? ... — demanda Marie, stupéfaite de cette demande inattendue.

— Oui . . . vos bijoux . . . valant à peu près mille francs . . . allez me les chercher, et donnez-les moi . . . ça compensera l'argenterie que vous avez dévalisée. . .

— Ces bijoux. Monsieur ... je ne les ai plus.

— Comment !

— Je les ai vendus.

— Hein! ... — s'dcria Jacques en balbutiant de colère ... — vous . . . vous les. . .

— Je les al vendus, Monsieur ... en même temps que l'argenterie ... et pour le môme objet.

— Vous meniez ! — s'écria le colosse d'une voix forjnldable.

— Oh! plus bas, Monsieur. .. je vous en supplie..', plus bas.

— Vous cachez vos bijoux pour ne pas m'indemniser . . . — ajouta l'Hercule, en faisant un pas vers sa femme les poings fermés, et livide de rage, — vous ôtes une double voleuse!

— Grâce . . . Monsieur ... ne criez pas ainsi ! . . . — s'écria la jeune mère, ne songeant pas seulement à la grossièreté des injures dont on l'accablait, mais tremblant que Frédéric ou David ne s'éveillassent aux éclats de voixdeBastien.

En effet, furieux de ne pou^oir, pour compenser la perte de son argenterie, s'emparer des bijoux de sa femme . . . idée fixe dont il s'était préoccupé toute la soirée, Jacques ne se connut plus . . . l'excitation de la colère et de l'ivresse se confondirent en une exaltation sauvage, et il s'écria:

— Ah! vous avez caché vos bijoux ... eh bien! . . ce ne sera pas demain que vous sortirez de chez moi . . . ça sera tout de suite. . .

— Monsieur . . . c'est une raillerie cruelle ... — répondit Marie , brisée par tant d'émotions , — je désire rentrer chez moi ... la nuit avance ... je suis glacée. . . Demain . . . nous parlerons sérieusement . . . vous aurez alors . . . tout votre sang froid, et . . .

— C'est-à-dire que maintenant . . . je suis saoul . . . hein?

— A demain. Monsieur . . . permettez-moi de me retirer. . .

Jacques, effrayant de colère, de haine et d'ivresse, fit un pas vers sa femme, et lui montrant le sombre corridor qui conduisait à la porte du dehors :

— Sortez de ma maison ! . . . Je vous chasse, double voleuse!

Marie ne pouvait croire que Jacques parlât sérieusement. Elle ne cherchait qu'à terminer au plus tôt cet odieux entretien, afin d'empêcher l'intervention de David et de son fils. Aussi reprit- elle en s'adressant à son mari avec la plus grande douceur afin de le calmer:

— Monsieur ... je vous en supplie . . . rentrez chez vous ... et laissez-moi rentrer chez moi. . . Je vous répète que demain. . .

— Tonnerre de Dieu ! ... — s'écria Jacques hors de lui, — je ne vous dis pas de rentrer . . . mais de sortir

de ma maison. . . Faut-il que je vous prenne par les épaules pour vous mettre dehors ?

— Dehors ! . . . — s'dcria Marie, qui comprit enfin à l'expression d'hébétement farouche de la physionomie de Jacques, qu'il parlait sérieusement. . .

C'était féroce . . . c'était slupide . . . mais qu'atteudre d'un tel misérable, encore exalté par l'ivresse.

— Dehors ! . . . — reprit donc Marie avec épouvante ... — mais, Monsieur . . . vous n'y pensez pas ... il fait nuit ... il fait froid. . .

— Qu'est-ce que ça me fait à moi?

— Monsieur. . . Je vous en conjure . . . revenez à vous . . . mou Dieu ! . . . Il est une heure du matin . . . où voulez-vous que j'aille ? . . .

— Je m'en f. . .

— Mais, Monsieur. . .

— Une fois! . . . sortiras-tu, voleuse? . . . Et le colosse fit un pas vers sa femme. . .

— Monsieur ... un mot ... un seul mot. . .

— Deuïfois!

Et Jacques fit un nouveau pas vers sa femme.

— De grâce . . . écoutez-moi. . .

— Trois fois! . . .

Et l'Hercule retroussa ses manches pour saisir sa femme.

Que pouvait faire l'infortunée ? . . .

Crier. . . Appeler au secours ? . . .

Frédéric cl David s'éveillaient . . . accouraient au bruit ... et pour Marie, il y avait quelque chose de plus horrible encore que cette indigne et sauvage expulsion: c'était la honte . . . c'était l'affreuse idée d'être vue par son fils se débattant contre son mari qui voulait la jeter demi-nue h la porte de sa maison. . . Sa dignité de femme ... de mère, se révoltait à cette pensée ... et surtout à l'idée d'une lutte désespérée entre son fils et son mari, lutte qui pouvait aboutir à un meurtre, à un parricide ; car Frédéric n'eût reculé devant aucune extrémité, pour défendre sa mère chassée de la maison.

Marie se résigna donc, et lorsque Jacques, s'approchant d'elle pour la saisir, répéta:

~ Trois fois! . . . sortii'as-lu ? . . .

— Eh bien! oui . . . oui . . . Monsieur ... je sortirai, — reprit Marie d'une voix tremblante, — je vais sortir tout de suite . . . mais pas de bruit ... je vous en supplie. . .

Alors, éperdue, tendant ses mains suppliantes vers Jacques, qui, toujours menaçant, marchait sur elle et lui montrait du geste la porte de sortie, Marie atteignit ainsi, à reculons et dans l'ombre, l'extrémité du corridor.

Bastien ouvrit la porte.

Une bouffée de vent glacial s'engouffra dans l'entrée.

Au dehors, on ne voyait que ténèbres et neige lontbanteà gros flocons.

— Oh! mon Dieu! .. quelle nuit! .. — murmura Marie, épouvantée malgré sa résolution, clvoulanlrevenir sur ses pas, — grice . . . Monsieur. . .

— Bonsoir ... — dit le misérable avec un ricanement féroce en poussant sa femme dehors, puis, refermant la porte, il en poussa les verroux.

Marie, tète nue, et seulement vêtue de son peignoir de nuit, sentit ses pieds enfoncer dans l'épaisse couche de neige, dont le pavé du porche était déjà recouvert, malgré la toiture de cet auvent rustique.

Une lueur d'espérance restait à la jeune femme: un moment, elle crut que son mari ne voulait faire qu'une plaisanterie aussi cruelle queslupide; mais elle entendit Jacques s'éloigner pesamment.

Bientôt il eut regagné sa chambre, ainsi que Marie s'en aperçut en voyant la lumière filtrera travers les lames des pcrsiennes. . .

Mme Bastien, glacée par la bise âpre et pénétrante ... sentait ses dents se heurter convulsivement. Elle voulut gagner les écuries, situées dans un bâtiment voisin. . . Malheureusement elle trouva la porte du jardin fermée ... et l'on se souvient que ce jardin, entouré de bâtiments de tous côtés, se clôturait par une palissade.

an milieu de laquelle était la porte à claire-voie, que Mme Bastien ne put parvenir à ouvrir.

Trois fenêtres donnaient sur ce jardin . . . deux croisées de l'appartement de Jacques Bastien et celle de la salle à manger où il n'était resté personne.

Marie n'avait plus aucun secours à demander ou à attendre. . .

Elle se résigna.

La pauvre créature revint sous le porche, déblaya de ses mains la neige qui couvrait le seuil, et déjà glacée, raidie par le froid , elle s'assit sur la marche de pierre à peine abritée par l'auvent rustique.

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