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CHAPITRE SEPTIEME

Jacques Baslicn, après avoir brutalement chassé sa femme, rentra chez lui d'un pas chancelant, se jeta sur son lit, tout habillé, et tomba dans un profond sommeil.

A trois heures de la nuit, ainsi qu'il en avait donné l'ordre la veille, Marguerite apporta de la lumière chez son maître, et le trouva endormi; elle eut assez de peine à le réveiller, et lui annonça que le vieil André avait attelé le cheval à la carriole.

Jacques, encore allourdi par le sommeil et par les suites de son ivresse qui obscurcissait encore ses idées, se secoua dans ses vêlements comme une bêle fauve dans sa fourrure, passa sa main dans sa crinière emmêlée, endossa par dessus ses vêtements un surtout de peau de bique à longs poils, se rinça la bouche avec un

plein verre d'eau-de-vie, et envoya Marguerite avertir Bridou que tout était prêt pour le départ.

Baslien avait la tôle embarrassée, les idées confuses et à peine un vague souvenir de son atroce brutalité envers sa femme; il luttait péniblement contre une violente envie de dormir; en attendant son compagnon, il se rassit sur le bord de son lit, où il recommençait de sommeiller, lorsque Bridou entra.

— Allons, Jacques, allons, — dit l'huissier .. . — lu as l'air tout engourdi, mon vieux . . . secoue-toi donc.

— Voilà . . . voilà ... — répondit M. Bastien, en se dressant sur ses jambes et se frottant les yeux ; — j'ai la tète lourde ... et du sable dans les yeux; le grand air me rcmeltra peul-ûlre. . . Tiens, bois une goutte, Bridou, et en roule. . . Nous avons quatre lieues d'ici à Blémur. . .

— A ta santé, vieux! — dit l'huissier en se versant un petit verre d*cau-de-vie. — Ah çà! . . . tu ne trinques pas, toi?

— Si fait ... ça me réveillera, car j'ai la cervelle diablement embrouillée.

El,.iprcs avoir avalé une nouvelle rasade d'eau-de-vie qui, loin d'éclaircir ses idées, les rendit encore plus confuses, Bastien, suivi de Bridou, sortit de sa chambre, suivit le corridor, et ouvrit la porte du jardin par

laquelle il avait chassé sa femme deux heures auparavant. . .

Mais Marie avait quitté le porche où elle s'était d'abord blottie.

La neige ne tombait plus ; la lune brillait au ciel , le froid devenait de plus en plus vif, et Jacques en fut doublement saisi, car il venait de boire deux verres d'eaude-vie; aussi, pendant quelques moments ses idées se troublèrent à ce point, qu'en sortant du porche il marcha droit devant lui à travers la pelouse, au lieu de suivre l'allée qui conduisit à la sortie du jardin.

Bridou s'aperçut de la distraction de son ami et lui dit:

— Jacques . . . Jacques . . . mais où diable vas-tu donc?

— C'est vrai, — répondit l'Hercule en s'arrôlant court et en oscillant légèrement sur ses jambes d'avant en arrière. — C'est vrai . . . mon vieux ... — reprit-il — je ne sais pas ce que j'ai .. . je suis abruti ce matin. . . je vas à droite, quand je crois aller à gauche . . . c'est le froid qui m'a pincé tout de suite en sortant. . .

— Il y a fichtre bien de quoi être pincé, — reprit Bridou en grelottant, — j'ai un caban, un cacLe-Jiez, et je suis gelé. . .

— Frileux ... va !

— Çat'est bien facile à dire, à toi.

— Voyons, Bridou, veux-lu ma peau ?

— Comment! ta peau?

— Ma peau de bique, imbécile.

— Et toi, Jacques?

— Prends-la, une fois en cabriolet, la chaleur m'engourdira trop ... et je m'endormirais malgré moi.

— Alors, Jacques, j'accepte ta peau, avec d'autant plus d'allégresse, mon vieux que, si tu te mets à dormir, tu es capable de nous verser. . .

— Tiens . . . endosse, — dit Jacques après avoir ôté sa peau de bique, dont son compère se vôlit prestement.

— Allons, — reprit Basiien en passant sa main sur son front, — voilà que je me retrouve. . . Ça va mieux.

Et Jacques atteignit d'un pas moins chancelant la porte du jardin qu'André venait d'ouvrir en dehors en amenant la carriole attelée du vielix cheval blanc, devant la tête duquel il se tenait.

Bastien monta le premier en voilure; Bridou, embarrassé dans la peau de bique, trébucha sur le marchepied.

— Prenez garde, notre maître, — dit de loin le vieil André, trompé par la peau de bique, et croyant s'adresser à M. Bastien. — Faites attention, notre maître.

— Jacques, ce que c'est pourtant que la peau du lion, — dit tout bas l'huissier, — ton domestique rae prend pour toi, mon vieux . . . parce que j'ai ta casaque :

Baslicn, dont l'esprit continuait d'cHre quelque peu troublé, prit les guides et dit à André, qui se tenait toujours à la tête du cheval :

— L'ancienne route de Blémur est-elle encore bonne?

— L'ancienne route ? mais on n'y passe plus, Monsieur.

— Pourquoi ?

— Parce que l'inondation l'a toute ravinée, Monsieur; sans compter que la berge du côte de l'étang des Brûlés a été emportée, ce qui fait qu'à cet endroit-là le chemin est encore couvert de dix pieds d'eau.

— C'est dommage, car ça raccourcissait fièrement le chemin, — répondit Bastien, en fouettant si vigoureusement le cheval, qu'il partit au galop.

— Doucement, Jacques ! — s'écria l'huissier, com mençant à s'inquiéter de l'état où il voyait son compère ... — les chemins ne sont pas bons ... ne va pas nous verser au moins... Mais saperlotte, Jacques, fais donc attention, . . Ah ça! tu ne vois donc pas devant toi ! ! !

Nous laisserons M. Bridou dans une perplexité toujours croissante, et nous reviendrons à la ferme.

Nous l'avons dit, Marie, après avoir en vain tenté de gagner l'écurie par la porte du jardin, était revenue se blottir dans l'un des angles du porche.

Durant la première demi-heure, le froid lui causa d'atroces souffrances.

A cette torture succéda une sorte d'engourdissement d'abord douloureux, puis bientôt suivi d'un élat d'insensibilité presque complète, funeste, invincible torpeur qui, dans ces circonstances, sert souvent de transition à la mort. . .

Marie, vaillante comme toujours, avait long-temps conservé toute sa présence d'esprit, cherchait à s'étourdir sur le danger qu'elle courait, se disant qu'après tout . . . vers les trois heures du matin, il y aurait nécessairement dans la maison un certain mouvement causé par le départ de M. lîastien, qui voulait, ainsi qu'elle l'avait su par Marguerite, se mettre en route au lever de la lune.

Or, qu'il partît ou non, la jeune femme comptait profiter des allées et venues de Marguerite, pour se faire entendre d'elle en frappant, soit à la porte du corridor, soit aux Persiennes de la salle à manger, et regagner ainsi sa chambre.

Mais la terrible influence du froid dont Mme Bastieu

ignorait les efifets rapides et saisissants, glaça pour ainsi dire sa pensée, comme elle glaça ses membres.

Au bout d'une demi-heure, la jeune femme cédait malgré elle à un assoupissement involontaire dont elle sortait pourtant par instants à force de courage . . . mais où elle retombait bientôt plus profondément encore.

Vers les trois heures du matin, la lumière que portait Marguerite avait déjà plusieurs fois brillé à travers les lames des persiennes, ses pas avaient résonné derrière la porte d'entrée.

Marie, plongée dans une torpeur croissante, n'avait rien vu, rien entendu.

Heureusement, lors de l'un de ces rares instants où elle parvenait à s'arracher en sursaut de son engourdissement, elle tressaillit à la voix de Bastien; sur le point de sortir avec Bridou, il tirait bruyamment les verrous de la porte. . •

A la voix de son mari, la jeune femme, par un effort de volonté presque surhumain, secoua tout-à-fait sa torpeur, se leva, quoique raidie et presque courbée en deux par ce froid glacial, sortit du porche et se cacha derrière un des montants couverts de lierre , au moment où la porte s'ouvrait devant Bastien et Bridou, qui sortirent bientôt par la grille du jardin. . .

Marie, voyant les deux hommes s'éloigner, se glissa

Frédéric Bastien. III. 7

dans la maison, regagna sa chambre, sans avoir rencontré Marguerite. Mais au moment où elle la sonnait, les forces lui manquant, elle tomba sur le carreau, presque sans connaissance.

La servante accourut à la sonnette de sa maîtresse, la trouva gisante au milieu de sa chambre, et s'écria, en se courbant vers elle pour la relever :

— Grand Dieu ! . . . Madame ! . . que vous est-il arrivé ?

— Silence! ... — murmura la jeune mère, d'une voix faible, — n'éveillons pas mon flls. . . Aidez-moi à regagner mon lit.

— Hélas! Madame, — dit la servante en soutenant Marie, pendant qu'elle se mettait au lit, — vous frissonnez . . . vous êtes glacée, . .

— Cette nuit, — répondit la jeune mère d'une voix défaillante, — me sentant très-souffrante . . . j'ai -voulu me lever . . . pour vous sonner ... je n'en ai pas eu la force ... je me suis trouvé mal ... et c'est tout-ài'heure . . . que j'ai pu me traîner jusqu'à la cheminée pour vous appeler . . . et je . . .

La jeune femme n'acheva pas, ses dents s'entrechoquèrent, sa tète se renversa en arrière et elle s'évanouit.

Marguerite, effrajée de la responsabilité qui pesait

sur elle, et perdant tout-à-fait la tôle, s'écria en courant à la chambre de Frédéric:

— Monsieur! ... Monsieur! ... levez-vous. Madame se trouve mal.

Puis revenant auprès de Marie, la servante s'écria en s'agenouillant auprès du lit:

— Mon Dieu ! que faire . . . que faire ? . .

Au bout de quelques instants Frédéric, ayant passé sa robe de chambre, sortit de chez lui.

Que l'on juge de son saisissement à l'aspect de la jeune femme pâle, inanimée et de temps à autre agitée par un frissonnement convulsif.

— Mère ... — s'écria Frédéric en s'agenouillant éperdu au chevet de Marie, — mère . . . qu'as-tu ? réponds-moi. . .

— Hélas! Monsieur Frédéric, — dit Marguerite en sanglotant, — Madame est sans connaissance. . . Que faire . . . mon Dieu ! que faire ? . . .

— Marguerite ... — s'écria Frédéric, — courez éveiller M. David.

Pendant que Frédéric, dans une terreur inexprimable, restait auprès de sa mère, la servante se rendit à la mansarde d'André où David avait passé la nuit.

Le précepteur, s'étant \êtu à la hâte, ouvrit à Marguerite.

— Mon Dieu ! qu' y a-t-il ?

— Monsieur David, un grand malheur . . . Madame. . .

— Achevez. . .

— Cette nuit, se sentant souffrante, elle s'est levée pour me sonner ... les forces lui ont manqué . . . elle est tombée au milieu de sa chambre ... où elle est restée long-temps sans doute sur le carreau, car lorsque tout-à-l'heure je suis entré chez elle ... et que je l'ai aidée à se mettre au lit, elle était glacée. . .

— Par une nuit pareille . . . c'est affreux, — s'écria David en pâlissant, — et, à cette heure . . . comment se trouve-t-elle ?

— Mon Dieu! Monsieur David, elle à perdu tout-àfait connaissance. . . Ce pauvre M. Frédéric est à genoux à son chevet ... il sanglote ... il l'appelle, elle n'entend rien. C'est lui qui m'a dit de courir vous chercher ... car, nous ne savons que faire . . . nous avons la tête perdue.

— Il faut dire à André d'atteler le cheval et de se rendre en hâte à Pont-Brillant . . . chercher le docteur Dufour. . . Courez . . . courez, Marguerite !

— Hélas! Monsieur. . . c'est impossible. . .

— Pourquoi ?

— Monsieur est parti ce matin à trois heures avec le cheval . . . et André est si vieux, qu'il mettrait je ne sais combien de temps à faire deux lieues qu'il y a d'ici à la ville.

— J'y vais, — dit David avec un calme que démentait l'altération de ses traits.

— Vous, Monsieur David, aller à la ville? à pied, si loin et par cette nuit glacée ?

— Dans une heure , — répondit David en finissant de s'habiller pour cette excursion, — dans une heure le docteur Dufour sera ici. . . Dites cela à Frédéric pour le tranquilliser. En attendant mon retour, il serait boa de faire çrendre à Mme Bastien quelques tasses de thé bien chaud. Tâchez aussi de rappeler la chaleur chez elle en la couvrant avec soin et en rapprochant son lit d'un grand feu que vous allez allumer tout de suite dans sa cheminée. Allons, courage, Marguerite, — ajouta David en prenant son chapeau et en descendant à la hâte, — dites bien à Frédéric que dans une heure M. Dufour sera ici.

Marguerite, après avoir conduit David jusqu'à la grille du jardin, vint chercher sa lampe qu'elle avait laissée sur le seuil de la porte, abritée par le porche rustique.

En se baissant pour reprendre sa lumière, la servante \it, à demi caché par la neige, un mouchoir de cou, en soie orange, appartenant à Mme Bastien, et, presque au même endroit, elle trouva une petite pantoufle de maroquin rouge, pour ainsi dire incrustée dans la neige, durcie par la gelée.

De plus en plus surprise, et se demandant comment se trouvaient là ces objets qui provenaient évidemment de sa maîtresse, Marguerite, frappée d'une idée subite, ramassa le mouchoir et la pantoufle; puis, à l'aide de sa lampe, elle examina attentivement le carrelage du corridor. . .

Elle y reconnut la récente empreinte de^pas humides et neigeux, de sorte qu'en suivant celte trace laissée par les petits pieds de Mme Bastien sur les carreaux, la servante arriva jusqu'à la porte de sa maîtresse.

Soudain Marguerite se rappela que, lorsqu'elle avait aidé Marie, toute transie de froid, à se mettre au lit, il n'était pas défait; d'autres souvenirs se joignant à ces remarques, la servante, épouvantée de la découverte qu'elle venait de faire, rentra chez Mme Bastien, auprès de qui était resté Frédéric.

Une heure un quart après le départ de David, un

cabriolet de poste, attelé de deux chevaux blancs d'écume et sillonnés par le fouet du postillon, s'arrêtait à la porte de la ferme.

David et le docteur Dufour descendaient de cette voiture.

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