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CHAPITRE HUITIEME

Depuis trois heures environ, le docleutDufour était arrivé à la ferme.

David, discrètement retiré dans le salon d'étude, attendait avec une anxiété mortelle des nouvelles de Mme Bastien, auprès de qui le docteur et Frédéric étaient jusqu'alors restés.

Une seule fois, David, debout sur le seuil du salon, s'était écrié à voix basse, en voyant Marguerite passer rapidement devant lui, sortant de chez sa maîtresse:

— Eh bien ! Marguerite ? . . .

— Ah ! Monsieur David ... — avait seulement répondu la servante en pleurant et sans s'arrêter.

— Elle se meurt! — s'écria David en rentrant dans le salon.

Et, pâle, les traits bouleversés, le cœur brisé, il se

jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, fondit en larmes et mordit son mouchoir pour étouffer ses sanglots.

— J'ai connu ... les désespoirs de cet amour contenu . . . caché, impossible ... — murmurait-il. . . — Je croyais avoir cruellement souffert, . . souffrir! cela, souffrir? . . . dérision! ! . . . Est-ce que je savais ce que c'était que la crainte de perdre Marie ... la perdre .. . elle . . . mourir, non . . . non ... oh! mais . . . je la verrai du moins! . . .

Et presque fou de douleur, David traversa précipitamment le salon, mais il s'arrêta au seuil.

— Elle se meurt peut-être ... et je n'ai pas le droit d'assister à son agonie. . . Que suis-je ici ? ... ua étranger . . . écoulons ... du moins . . . rien . . . rien . . . un silence de tombe. Mon Dieu! dans cette chambre où elle agonise peut-être, que se passe-t-il? . . Ah ! . . . quelqu'un sort . . . c'est Pierre.

Et David faisant un pas dans le corridor, vit en effet, dans la pénombre du couloir obscur, le docteur sortir de la chambre de Marie.

Pierre ... — lui dit-il à voix basse, afin de hâter

sa venue . . . — Pierre!

M. Dufour s'avançait rapidement au-devant de David, lorsque celui-ci entendit une voix dire tout bas :

— Monsieur le Docteur, il faut que je vous parle. . . A cette voix, M. Dufour s'arrêta brusquement devant la porte de la salle à manger où il entra.

— Quelle est cette voix? ... — se demanda David. — Est-ce Marguerite? . . . Mon Dieu! que se passe-til ? — ajouta-t-il en prêtant l'oreille du côté de l'endroit où venait d'entrer le médecin. — C'est Pierre qui parle ... ses exclamations annoncent l'indignation . . . l'épouvante . . . enCn ... il sort ... le voici ! . . .

En effet, M. Dufour, la flgure altérée, le front courroucé, entra dans la salle d'étude, les mains encore Jointes par un geste d'horreur, et s'écria :

— Mais c'est horrible ! . . . mais c'est infâme. . . David, ne songeant qu'à Marie, s'élança au-devant

de son ami.

— Pierre ... au nom du ciel . . . comment va-t-elle ? La vérité ! . . . j'aurai du courage . . . mais par pitié! la vérité ... si affreuse qu'elle soit ... il n'y a pas . . . \ois-tu ... de torture égale à celle que j'endure ici . . . depuis (rois heures ... me demandant: Est-elle vivante . . • agonissante ou morte ? . . .

Les traits bouleversés de David, ses yeux ardents, rougis par des larmes récentes , le brisement de sa voix, trahissaient à la fois tant de désespoir et tant d'amour, que le docteur Dufour, quoique sous l'impression d'une violente émotion, s'arrêta court à la vue de son ami, et

le contempla pendant quelques instants avant de lui répondre.

— Pierre ... tu ne me dis rien . . . rien ... — s'écria David effrayant de douleur, — mais elle se meurt . . . donc . . . alors! . . .

— Non . . . Henri . . . non . . . elle ne se meurt pas.

— Elle vivra ! ! . . . — s'écria David.

A celte espérance ses traits se transfigurèrent, il serra le médecin contre sa poitrine, en murmurant sans pouvoir retenir ses larmes : . . .

— C'est plus que la vie . . . que je te devrai, Pierre...

— Henri ... — reprit le docteur avec un soupir, — je n'ai pas dit qu'elle vivrait. . .

— Tu crains? . . .

— Beaucoup. . .

— Oh! mon Dieu! . . , mais au moins tu espères. . ,

— Je ne l'ose pas encore. . .

— Et à cette heure, comment est-elle ?

— Plus calme . . . elle s'est assoupie. . .

— Oh! qu'elle vive . . . qu'elle vive . . . Pierre . . . il le faut . . . elle vivra, n'est-ce pas ? . . . elle vivra. . .

— Henri ... tu l'aimes. . .

Rappelé à lui par ces mots de son ami, David tressaillit, resta muet et les yeux attachés sur les yeux du docteur.

Celui-ci reprit d'un ton grave et triste :

— Henri ... tu l'aimes ... je n'ai pas surpris ton secret. Tu viens de me le révéler toi-même.

— Moi ! !

— Par ta douleur. . .

— C'est vrai ... je l'aime.

— Henri ! — s'écria le docteur, les larmes aux yeux, avec une émotion profonde, — Henri ... je te plains . . . oh! je te plains. • .

— C'est un amour sans espoir ... je le sais . . . mais qu'elle vive ... et je bénirai les tourments que je dois endurer près d'elle ... car son fils . . . qui nous lie à jamais . . . sera toujours entre elle et moi. . .

— Oui, ton amour est sans espoir. . . Henri . . . oui, la délicatesse t'empochera de jamais laisser soupçonner tes sentiments à Marie. Mais ce n'est pas tout. . . et je te le répète, Henri, tu es plus à plaindre que tu ne le penses.

— Mon Dieu: Pierre, que veux-tu dire ?

— Sais-tu? . . mais . . . tiens . . . mon sang . . . bout . . . mon indignation se rallume . . . tout se révolte en moi ... car ... on ne peut plus parler de sang-froid d'une si lâche atrocité.

— Malheureuse femme, il s'agit d'elle! Oh! parle, parle donc! Tu me brises! tu me lues!

— Tout-à-l'heure ... je venais te rejoindre.

— L'on t'a arrêté dans le couloir.

— C'était Marguerite. . . Sais-tu où Mme Bastien a passé une partie de la nuit ?

— Que veux-tu dire ?

— Elle l'a passée hors de sa maison.

— Elle? ... la nuit hors de sa maison ?

— Oui . . . son mari l'a jetée dehors, demi-nue, par cette nuit glacée.

David frémit de tout son corps. Puis, après avoir porté ses deux mains à son front, comme pour comprimer la violence de ses pensées, il dit ail docteur d'une voix entrecoupée:

— Tiens, Pierre . . . j'ai entendu tes paroles .... mais je ne te comprends pas. . . On dirait qu'un nuage vient de s'étendre sur mon esprit.

— D'abord, je n'ai pas compris non plus, moi; c'était trop monstrueux. Marguerite, hier soir, peu de temps après avoir quitté sa maîtresse . .'. a entendu long-temps parler . . . tantôt à voix basse . . . tantôt avec violence, dans la salle d'étude . . . puis marcher dans le corridor . • . puis le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se fermait, puis plus rien. . . Cette nuit, après le départ de M. Bastien, Marguerite, sonnée par sa maîtresse, a cru d'abord à un évanouissement de Marie; mais, plus tard, à certains indices, Marguerite a eu la preuve que sa maîtresse avait dû rester depuis minuit jusqu'à trois heures . . . sous le porche, exposée à toute la rigueur

de cette nuit glaciale. . . Ainsi cette maladie

mortelle . . . peut-être. . .

— Mais c'est un meurtre ! — s'écria David , effrayant de douleur et de rage, — mais cet homme est un assassin.

— Ce misérable était ivre, à ce que m'a dit Marguerite . . . c'est en suite d'une altercation avec sa malheureuse femme, qu'il l'aura jetée dehors . . .

Pierre, cet homme va revenir tantôt . . . deux fois il m'a outragé, je le provoquerai ... je le tuerai.

— Henri, du calme. . .

— Je veux le tuer! . .

— Écoule-moi. . .

— S'il refuse de se battre, je l'assassinerai ... je me tuerai ensuite. . . Marie sera délivrée.

— Henri, Henri! c'est du délire!

— Oh! mon Dieu! . . elle . . . elle . . . ainsi traitée, — dit David, d'une voix déchirante, — savoir cet ange de pureté, celte mère adorable et sainte, pour toujours à la merci de cet homme slupide et léroce. . . Mais lu ne vois donc pas que si elle ne meurt pas celte fois-ci , il la tuera un autre jour ?

— Je le crois, Henri ... et il ne faut pas qu'il la tue. . .

— El tu ne veux pas que je . . .

— Henri ... — s'écria le docteur en prenant les

mains de'son ami avec effusion, — Henri . . . noble et excellent cœur, reviens à toi . . . sois ce que tu as toujours été . . . plein de générosité, de courage. . . Oui, de courage ... il t'en faudra pour accomplir un sacrifice cruel, mais indispensable au salut de Mme Bastien. . .

— Un sacrifice utile au salut ... de Marie! ! Oh! parle . . . parle. . .

— Brave . . . brave cœur ... je te retrouve, et j'avais tort de te dire . . . que tu étais plus à plaindre que tu ne le pensais ... car les âmes comme la tienne vivent de sacrifices et de renoncements. Écoute, Henri ... en admettant que je puisse sauver Mme Bastien de la maladie qu'elle a gagnée celte nuit, une Cuxion de poitrine des plus dangereuses ... il ne faut pas que cette femme angélique reste au pouvoir de ce misérable, n'est-ce pas?

— Achève . . . achève. . .

• — Il est un moyen honorable et légal d'arracher à cet homme la victime qu'il torture depuis dix-sept ans.

— Et ce moyen?

— Une séparation . . . judiciaire.

— El comment y arriver ?

~- L'atroce conduite de cet- homme, durant cette nuit, est un sévice des plus graves. . . Marguerite en témoignera; il n'en faut pas davantage pour obtenir

nne séparation; et d'ailleurs ... je verrai les juges, moi ! ... et je leur dirai, avec la chaleur et l'indignation d'un cœur honnête, la conduite de Bastien envers sa femme depuis son mariage; . . .je leur dirai l'angélique résignation de Marie, ... son admirable dévoûment pour son fils ... et surtout je leur dirai la pureté de sa vie. . .

— Tiens, Pierre, pardon ... tout-â-l'heure, je parlais comme un insensé. A une brutalité féroce, je répondais par une violence homicide. . . Tu as raison ... il faut que Mme Bastien se sépare de son mari, qu'elle soit libre; — et, à cette pensée, David ne put réprimer un tressaillement d'espérance. — Oui, . . . qu'elle soit libre, et alors pouvant seule disposer de l'avenir de son fils. . .

— Henri, — dit le médecin en interrompant son ami ... — tu dois comprendre que, pour que cette séparation soit ce qu'elle doit être du côté de Marie . . . digne et honorable ... il faut que tu t'éloignes.

~ Moi! ... — s'écria David, altéré par les paroles du docteur, qui reprit d'une voix ferme :

— Henri, je te le répète ... il faut l'éloigner. . .

— La quitter ... la quitter mourante . . . jamais.

— Mon ami. ..

— Jamais! elle non plus, n'y consentirait pas.

— Que dis-tu? ...

— Non . . . elle ne me laisserait plus partir. . . Abandonner son fils . . . que j'aime comme mon enfant, l'abandonner au moment même de réaliser les plus belles espérances . . . mais ce serait insensé ... je ne le pourrais pas ... et ce cher enfant ne le pourrait pas non plus. . . Tu ne sais pas ce qu'il est pour moi ... tu ne sais pas ce que je suis pour lui . . . tune sais pas, enfin, les liens indissolubles qui nous unissent, ... sa mère ... lui et moi.

— Je sais tout cela, Henri, ... je sais la force de ces liens, je sais enfin que ton amour, peut-être ignoré de Marie, est aussi pur que respectueux.

— Et tu veux m'éloigner ?

— Oui . . . parce que je sais aussi que Marie et toi vous êtes jeunes tous deux, parce que vous vivez dans une intimité de tous les instants . . . et que l'expression de la reconnaissance qu'elle te doit, pourrait paraître à des yeux prévenus . . . l'expression d'un sentiment plus tendre, parce qu'enfin je sais que la vieille marquise de Pont-Brillant, douairière éhontée, s'il en est, a fait au cbâteau devant vingt personnes de méchantes et cyniques allusions à l'âge et à la figure du précepteur que Mme Bastien a choisi pour son fils.

— Oh! c'est infâme!

— Oui, c'est infâme ... oui, c'est indigne, mais tu donneras créance à ces infamies, à ces indignités ... si

Frédéric Baslien. III. 8

tu restes dans cette maison au moment même où Mme Bastien, après di\-sept ans de mariage, demandera sa séparation. . .

— Mais elle ignore mon amour, Pierre ... je te le jure . . . mais tu sais bien que je mourrais plutôt que de lui dire un mot de cet amour, par cela même qu'elle me doit le salut de son fils !

— Je ne doute ni de toi ni d'elle ; mais, je te le répète, ton séjour prolongé dans celte maison peut faire à Marie un tort irréparable.

— Pierre . . . ces craintes sont folles.

— Ces craintes ne sont que trop fondées; ta présence, ainsi méchamment interprétée, portera atteinte à l'irréprochable pureté de la \ie de Marie: on préjurera mal de sa demande en séparation, on la rejettera peutêtre. Alors Bastien, doublement irrité contre sa femme, redoublera de brutalité envers elle, et il la tuera, Henri ... il la tuera légalement ... il la tuera honnêtement, comme bien des maris tuent leurs femmes. . .

La justesse des paroles du docteur était évidente, David ne put la méconnaître. Voulant pourtant se rattacher à une dernière espérance, il reprit:

— Mais entin, Pierre, puis-je quitter Frédéric . . . qui, à cette heure, a encore besoin de tous mes soins, car son moral est à peine raffermi . . . cher enfant! le

quitter au moaient où j'enlrevoyais déjà pour lui un si glorieux avenir! . . .

— Mais songe donc que, ce soir, M. Bastien sera ici . . . qu'il te dira peut-être de sortir de la maison . . . de cette maison où après tout il est le maître. . . Que feras-tu ?

L'entretien de David et du docteur fut interrompu par Frédéric, qui entra vivement en disant à M. Dufour :

— Ma mère vient de se réveiller de son assoupissement . . . elle désire vous parler à l'instant. Monsieur Dufour. . .

— Mon enfant, — dit le médecin à Frédéric, — j'aurais quelques mots à dire à votre mère en particulier. Veuillez rester un moment ici avec David.

Et, s'adressantàsonarai, M. Dufour lui dit:

— Henri, je puis compter sur toi . . . tu me comprends ?

■ — Je te comprends.

— Tu me donnes ta parole de faire ce que tu dois faire ?

Après une longue hésitation, pendant laquelle Frédéric, surpris de ces paroles mystérieuses, regardait tour à tour le docteur et David, celui-ci reprit d'une voix ferme, en tendant la main à son ami :

— Pierre, tu as ma parole.

— Bien . . . bien ... — dit le médecin avec émotion, en serrant la main de David ; puis il ajouta :

— Je n'ai rempli que la moitié de ma tâche. . .

— Pierre, que dis-tu? — s'écria David en voyant le médecin se diriger vers la chambre de Marie ; — que vastu faire ?

— Mon devoir, — répondit le docteur.

Et laissant David et Frédéric dans le salon d'études, il entra chez Mme Bastien.

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