CHAPITRE NEUVIEME
Lorsque le docteur Dufour entra chez Mme Bastien, il la trouva au lit, Marguerite assise à son chevet.
Marie, la veille encore d'une si florissante beauté, était pâle, abattue; la brûlante ardeur de la fièvre colorait vivemeut ses pommettes et faisait briller ses grands yeux bleus, demi-clos, sous leurs paupières alourdies; de temps à autre, une petite toux sèche et aiguë soulevait son beau sein, sur lequel la jeune femme appuyait fréquemment sa main comme pour comprimer de fréquents et douloureux déchirements.
A la vue du docteur, Mme Bastien dit. à sa servante:
— Laissez-nous, Marguerite.
— Eh bien ! . . comment vous trouvez-vous ? — dit le docteur à Marie lorsqu'il fut seul avec elle.
— Cette toux me brûle et me brise la poitrine, mon
bon Docteur; . . mon assoupissement a été mêlé de rêves pénibles. . . Effet de la flèvre, sans doute . . . mais ... ne parlons pas de cela ... — ajouta Marie avec un accent de résignation angélique. — J'ai à vous consulter ... sur des choses bien graves . . . mon bon Docteur ... et je dois ... me hâter ... car , deux ou trois fois . . . j'ai, depuis mon réveil . . . senti mes pensées . . . près de m'échapper.
— Il ne faut pas vous inquiéter, cela tient à l'état de faiblesse . . . qui suit presque toujours la sur-excitation de la fièvre.
— J'ai voulu d'abord vous parler ... à vous ... à vous seul . . . avant de prier M. David et mon fils ... d'entrer chez moi ... car nous aurons ... je crois, à conférer ensuite . . . tous ensemble. . .
— Je vous écoute, Madame.
— Vous le savez . . . mon mari ... est venu ici . . . hier soir.
— Je le sais, — dit le docteur, sans pouvoir vaincre un frémissement d'indignation.
— J'ai -eu avec lui une longue ... et pénible discussion ... au sujet de mon fils; . . malgré mes réclamations . . . mes prières ... M. Bastien est résolu de faire entrer Frédéric chez M. Bridou . . . comme clerc d'huissier ... il me faut donc remercier M. David de ses soins ... et me séparer de mon enfant. . .
— Et à cela . . . vous ne sauriez consentir ? . . .
— Tant qu'il me restera une étincelle de vie ... je
défendrai mes droits sur mon fils Quant à lui . . .
vous connaissez la résolution de son caractère. . . Jamais il ne voudra me quitter . . . abandonner M. David et
entrer chez M. Bridou M. Bastien sera tantôt de
retour ici . . . il va prétendre emmener mon fils. . .
Marie, vaincue par l'émotion qu'elle tâchait de combattre, fut obligée de s'interrompre un instant et éprouva bientôt un accès de toux d'un caractère si daogereux, jointe une oppression si douleureuse, qu'involontairement le docteur leva les yeux*iu ciel avec angoisse, tout en faisant prendre à la jeune femme quelques cuillerées d'un breuvage préparé par lui.
Marie, un peu remise, continua:
— Telle est notre position, mon cher Docteur ... il faut qu'avant le retour de M. Bastien . . . nous ayons pris un parti décisif . . . sinon ... — et Marie devint encore plus pâle, — sinon, il va se passer ici quelque chose d'épouvantable . . . car vous savez combien M. Bastien est violent, combien Frédéric est résolu, et, quanta moi .. .je le sens, malade comme je suis, c'est rae frapper à mort que de m'arracher mon fils.
— Madame, les moments son précieux . . . permettez-moi d'abord de faire appel à votre franchise. . .
— Parlez,
— Hier soir ... à la suite de la discussion que vous avez eue avec votre mari . . . une scène atroce a eu lieu . . . el cette nuit. . .
— Monsieur. . .
— Je sais tout, Madame.
— Encore une fois Docteur
— Je sais tout, vous dis-je, et, avec votre courage habituel, vous vous êtes, j'en suis certain, résignée à cet abominable traitement, afln de ne pas donner lieu à un éclat déplorable, et d'éviter une collision terrible entre votre fils et votre mari. . . Oh ! ne cherchez pas à le nier . . . votre salut, celui de votre fils dépendent de la sincérité de votre aveu. . .
— Mon salut! celui de mon fils!
— Voyons, Madame . . . croyez-vous que la loi reste désarmée contre d'aussi atroces excès que ceux dont V otre mari s'est rendu coupable envers vous? ÎVon ! non ! et de sa slupide férocité ... il y a des témoins. Et ces témoins . . . c'est Marguerite . . . c'est moi qui ai été appelé à vous donner mes soins, en suite de ces horribles sévices qui autorisent, qui justifient une demande en séparation. . . Celte demande ... il faut la former aujourd'hui.
— Une séparation, — s'écria Marie en joignant les mains avec transport, — il serait possible ! . . .
— Oui, et vous l'obtiendrez; flcz-vous à moi. Madame. . . Je verrai vos juges, je ferai valoir vos droits, vos chagrins, vos malheurs . . . mais, avant déformer cette demande, — ajouta le docteur en hésitant, car il sentait toute la délicatesse de la question qu'il soulevait, — il est indispensable que Da^id s'éloigne.
A ces mots, Marie tressaillit de surprise et de douleur, les yeux attachés sur ceux de M. Dufour, elle tâchait de deviner sa pensée, ne pouvant comprendre pourquoi, lui, le meilleur ami de David, demandait qu'il fût éloigné.
— Nous séparer de M. David, — dit-elle enfin, — au moment où mon fils a tant besoin de ses soins.
— Madame . . . croyez-moi ... le départ de David est indispensable. . . David, lui-même, l'a senti . . . car il est résolu de s'éloigner.
— M.David! ! ...
— J'ai sa parole. . -
— C'est impossible. . .
— J'ai sa parole, Jladame . . .
— Lui . . . lui . . . dans un pareil moment, il nous abandonne ! ! . . .
— Pour vous sauver . . . vous et votre fils.
— Pour nous sauver ? . . .
— Sa présence auprès de vous. . . Madame . . . cora-
promettrait le bon succès de votre demande en séparation. . .
— Pourquoi cela ? . . .
Il y eut dans la question de Marie tant de candeur et de sincérité; elle témoignait si pleinement de l'innocence de son cœur, que le docteur Dufour n'eut pas le' courage de porter un nouveau coup à cette angélique créature, en lui parlant des bruits odieux que l'on commençait à répandre sur elle et sur David, il reprit:
— Vous ne pouvez douter, Madame, du dévoûment, de l'affection de David; il sait tout ce que son départ doit avoir de regrettable ... de pénible pour Frédéric, mais il sait aussi l'indispensable nécessité de ce départ.
— Lui, partir! . . .
A l'acccrit déchirant avec lequel Marie prononça ces deux seuls mots: — lui, partir! — le docteur devina pour la première fois et comprit la grandeur de l'amour que Marie ressentait pour David; en songeant à cet amour profond et pur, né des causes les plus nobles, les plus saintes, le cœur du médecin se brisa. Il connaissait la vertu de Marie, la délicatesse de David, et, à cette fatale passion, il ne voyait pas d'issue.
Marie, après avoir silencieusement pleuré, tourna vers le docteur son pâle et douloureux visage baigné de larmes, et lui dit avec accablement :
— M. David . . . juge à propos de s'éloigner, . . . mon fils et moi nous nous résignerons. . . Votre ami nous a donné trop de preuves de son admirable dévoûment pour qu'il soit permis de douter un instant de son cœur; mais ... je dois . . . vous le dire, . . . son départ portera un coup affreux ... à mon fils. . .
— Mais, vous lui restez . . . vous, Madame, car, je n'en doute pas, unefois votre séparation obtenue, tout me fait espérer qu'on vous le laissera. . .
— Tout vous fait espérer qu'on me laissera mon fils?
— Sans doute.
— Comment? ~ reprit Marie, en> joignant les mains et regardant le docteur avec une inexprimable angoisse, — cela peut donc faire ... un doute . . . que l'on me laisse mon fils ?
— Il a plus de seize ans, . . . et légalement, en cas de séparation, ... le fils suit le père, . . . une fille vous resterait. . .
— Mais alors, — reprit Marie, toute palpitante de crainte, — si je n'ai pas la certitude de garder mon fils, à quoi bon cette séparation ?
— D'abord, à assurer votre repos, votre vie peutêtre, . . . car votre mari . . .
— Mais mon fils ? . . . mon fils ? . .
— Nous ferons tout au monde . . . pour obtenir qu'il reste avec vous.
^ Et si on ne me le laisse pas ?
— Hélas ! . . . Madame. . .
— Ne pensons plus à cette séparation, Monsieur Dufour.
— Songez donc. Madame, que c'est vouloir rester à la merci d'un misérable qui vous tuera quelque jour. . .
— Du moins auparavant il ne m'aura pas enlevé mon fils.
— Il vous l'enlèvera, Madame, . . Ne veut-il pas aujourd'hui même l'emmener?
— Oh ! mon Dieu! — s'écria Marie en se renversant sur son oreiller avec une telle expression de douleur et de désespoir, que le docteur courut à elle en s'écriant:
— Au nom du ciel ! . . . qu'avez-vous ?
— Monsieur Dufour ... dit Marie d'une voix affaiblie en fermant les yeux, vaincue par la douleur, — je me sens épuisée ... de quelque façon que j'envisage . . . l'avenir, il est horrible . . . que faire! . . mon Dieu! que faire! . . l'heure approche, mon mari va revenir ... il va vouloir . . . emmener . . . mon fils. . . Oh ! pour l'amour de moi . . . mettez-vous . . . entre Frédéric ... et
SOQ père ... oh! si . . . vous saviez ce que je . . . redoute . . . je . . .
Et les mots expirèrent sur les lèvres de la jeune femme qui perdit tout-à-fait connaissance.
Le docteur courut à la sonnette et sonna vivement, puis il revint auprès de Mme Bastien lui donner ses secours.
La servante n'ayant pas répondu à la sonnette, M. Dufour ouvrit la porte et appela :
— Marguerite! . . Marguerite! . .
A la voix alarmée du docteur, Frédéric, resté dans le salon d'étude, s'élança vers la chambre de sa mère . . . suivi de David qui, oubliant toutes convenances, et cédant à un irrésistible entraînement, voulut voir du moins une dernière fois celle qu'il allait quitter.
— Frédéric . . . soutenez votre mère, — s'écria M. Dufour, — et toi . . . Henri ... va vite chercher de l'eau froide . . . dans la salle à manger , . . quelque part. . . Je ne sais pas où est Marguerite.
David courut exécuter les ordres du docteur, pendant que Frédéric, soutenant entre ses bras sa mère presque privée de sentiment, disait au docteur d'une \oix déchirante :
— Oh! ... mon Dieu ... cet évanouissement . . comme elle est pâle. . . Mais du secours! . . du secours ! . .
Marguerite soudain parut dans la chambre ; ses traits bouleversés offraient un singulier mélange de stupeur, d'effroi et de satisfaction contenue.
— Monsieur le Docteur, — s'écria-t-elle d'une voix haletante, — si vous saviez . . .
— Pierre, voici ce que tu m'as demandé, — dit David en accourant et lui donnant une carafe remplie d'eau fraîche, dont le docteur versa quelques cuillerées dans une tasse, puis s'adressant à voix basse à la servante :
— Marguerite, donnez-moi cette fiole . . . là . . . sur la cheminée. . . Mais .... qu'avez-vous ? . . — ajouta M. Dufour, en voyant la servante rester immobile et trembler de tous ses membres.
— Parlez . . . parlez donc! . .
• — Ah! Monsieur, — répondit la servante à M. Dufour, — c'est que ... ça me ... coupe la respiration. . . Si vous saviez . . .
— Achevez donc! . .
— Monsieur est mort! .. .
A ces mots, le docteur se recula d'un pas, oublia Marie . . . resta pétrifié ... et regarda la servante sans pouvoir trouver une parole.
David éprouva une commotion si violente, qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie.
Frédéric . . . tout en tenant sa mère embrassée, se
retourna brusquement vers Marguerite, en murmurant:
— Oh! ... mon Dieu! . . . mort . . . mort . . . mon père ! . . .
El il cacha sa figure dans le sein de sa mère.
Marie, quoique plongée dans un évanouissement causé par la prostration complète de ses forces, avait conservé un léger entendement. . .
Ces mots de Marguerite : Monsieur est mort! arrivèrent jusqu'aux oreilles de la jeune femme, mais vagues comme la pensée d'un rêve.
Le docteur rompit le premier le silence solennel qui avait accueilli les paroles de la servante, et lui dit:
Expliquez-vous. . . Comment savez-vous? . . . — Cette nuit, — reprit la servante, — Monsieur, à deux lieues d'ici, a voulu passer à gué . . . une route encore couverte par les suites de l'inondation. . . Le cabriolet et le cheval ont été entraînés. . . On n'a pas retrouvé le corps de M. Bridou , mais on a reconnu celui de Monsieur à sa peau de bique; il a élé broyé sous les roues du moulin de l'étang; on a retrouvé à une des palettesdes roues la moitié de sa casaque de peau; une des poches contenait plusieurs lettres à l'adresse de Monsieur. C'est comme ça que le maire de Blémur ... qui est là avec un gendarme, a su que c'était Monsieur . . . qui avait péri, et qu'il a dressé l'acte de décès.
Lorsque la servante eut terminé son récit au milieu d'un religieux silence, Mme Bastien, rappelée tout-àfait à elle par la profonde et violente réaction de cette nouvelle inattendue, serra passionnément son fils contre son sein en disant:
— Nous ne nous quitterons plus . . • jamais ... jamais. . .
Marie allait ensuite presque instinctivement chercher le regard de David, mais une exquise délicatesse la relient, elle détourne les yeux, sa pâleur se colora d'une légère rougeur, et elle étreint son fils dans un nouvel embrassement.