CHAPITRE CINQUIEME
Quelques jours s'étaient passés depuis la visite de Mme Bastien et de son fils au château de Pont- Brillant.
Frédéric n'était jamais sorti de la maison de sa mère, que pour aller chez quelques personnes d'une condition non moins modeste que la sienne; aussi resta-l-11 d'abord sous l'impression d'éblouissement dont il avait été frappé, à la vue des innombrables merveilles du château, de ce luxe royal, si nouveau pour lui.
Mais, le lendemain, lorsque l'adolescent s'éveilla dans sa petite chambre, illa trouva triste et nue; allant ensuite, selon sa coutume, embrasser sa mère chez elle, involontairement il compara de nouveau l'élégance à la fois coquette et magnifique de l'appartement de la vieille marquise de Pont-Brillant, à la pauvreté de la demeure maternelle; il en éprouva un grand serrement de cœur.
Le hasard rendit encore cette impression plus sensible pour Frédéric. . .
Lorsqu'il entra chez Mme Bastien, la jeune femme.
dans toute la fraîcheur matinale de sa beauté ravissante, tressait ses longs cheveux bruns devant une toilette de bois peint, recouverte d'une toile cirée, bien luisante, et surmontée d'une petite glace à bordure noire.
Frédéric se rappelant que le satin, la dentelle et l'or enrichissaient la splendide toilette de la marquise douairière de Pont-Brillant, il ressentit pour la première fois la morsure aiguë de l'Envie, et se dit, contraignant d'autant moins l'amertume de sa réflexion, qu'il ne s'agissait pas de lui, mais de sa mère :
„ — Ce boudoir si élégant, si somptueux, que j'ai „vu au château, ne semble-t-il pas bien plutôt destiné ,,àune charmante personne comme ma mère, qu'à cette „ marquise octogénaire qui, dans sa ridicule coquet- ,,terie, se plaît à admirer sa figure décrépite dans ses ,, miroirs encadrés d'or, de dentelles et de rubans ? "
Rêveur et déjà vaguement attristé, Frédéric se rendit au jardin.
La matinée était superbe; le soleil de juillet faisait étinceler comme autant de perles cristallines les gouttes d'abondante rosée suspendues au calice des fleurs. Jusqu'alors, l'adolescent s'était souvent extasié avec sa mère sur la fraîcheur, l'éclat et le parfum d'une rose, analysant, admirant dans un ravissement toujours nouveau ce trésor de coloris, d'élégance et de senteur ... le disque d'argent des pâquerettes, le velours miroitant Aes pensées , les grappes aériennes de l'acacia rose ou de l'ébénier, tout enfin, jusqu'à la bruyère des landes, jusqu'au genêt des bois, avait jusqu'alors excité l'intelligente admiration de Frédéric ; mais ce matin-là, il n'eut
pour ces fleurs simples et charmantes que des regards distraits, presque dédaigneux.
Il songeait à ces rares et magnifiques plantes tropicales, dont étaient remplies les serres-chaudes du château.
La futaie séculaire, pourtant si ombreuse et si égayée par le gazouillement des nichées d'oiseaux qui semblaient répondre au murmure de la petite cascade et du ruisseau, fut aussi dédaignée. . . . Qu'étaient cette centaine de vieux chônes, et ce filet d'eau limpide auprès des immenses ombrages du parc de Pont-Brillant, tantôt peuplés de statues de marbre blanc, tantôt réfléchis dans des bassins énormes, du milieu desquels naïades et tritons de bronze, verdis par les années, faisaient incessamment jaillir mille gerbes d'eau, dont l'humide poussière atteignait la cime d'arbres gigantesques.
Frédéric, de plus en plus pensif et attristé, eut bientôt atteint la lisière de la futaie. . .
L'ame oppressée, il jeta machinalement les yeux autour de lui. . . Soudain il tressaillit et se retourna brusquement. . .
11 venait d'apercevoir, se dessinant à l'horizon et dominant l'antique forêt, le château de Pont-Brillant, que le soleil levant inondait d'une lumière dorée. . .
A cet aspect, Frédéric se rejeta dans l'ombre delà futaie, comme s'il eût voulu reposer sa vue d'un éblouissement douloureux . . . mais hélas! . . . quoiqu'il fermât pour ainsi dire les yeux du corps devant cette vision resplendissante, la trop fidèle mémoire de ce malheureux enfant, rappelant incessamment à sa pensée les merveilles dont il avait été si frappé , l'amenait fatalement à
de nouvelles et poignantes comparaisons qui devaient flétrir, empoisonner une à une les joies naïves du passé, jusqu'alors pour lui si pleines de charmes. . .
Ainsi, passant devant la porte entr'ouverte de l'écurie d'un vieux cheval de labour, hors de service, que l'on attelait seulement parfois à une sorte de carriole couverte, humble équipage de Mme Baslien, Frédéric entendit hennir . . . c'était le vénérable animal qui, habitué de recevoir chaque matin de son jeune maître quelques croûtes de pain dur, passait à travers la baie de la porte sa grosse tête débonnaire à demi cachée sous une crinière ébouriffée, réclamant joyeusement sayWa/zrfwe quotidienne.
Frédéric, pour réparer son oubli, arracha une poignée d'herbe fraîche, et la fit manger dans sa main au vénérable laboureur, dont il caressait en même temps l'épaisse et rustique encolure; mais soudain, venant à se rappeler les magnifiques chevaux de course et de chasse qu'il avait vus au château, il sourit avec une expression d'humiliation amère, s'éloigna brusquement du vieux cheval qui , surpris et tenant encore sa poignée d'herbe entre ses dents, suivit long-temps son maître d'un regard intelligent et doux.
Une autre fois c'était une femme infirme et âgée à qui, chaque semaine, Frédéric, à défaut d'aumône en argent, donnait du pain et quelques fruits.
— Tenez, bonne mère, lui dit-il en lui faisant son offrande accoutumée, — je voudrais vous venir mieux en aide, mais ma mère et moi nous n'avons pas d'argent.
— Vous êtes bien bon tout de même. Monsieur
Bastien, — reprit la niendianle, — mais bientôt je n'aurai plus rien à vous demander.
— Pourquoi cela?
— Ah dame . . . Monsieur Bastien . . . M. le Marquis vient habiter le château , et ces grands seigneurs, ça fait quelquefois de grosses aumônes en argent, et j'espère en avoir ma part. Votre servante . . . Monsieur Bastien.
Pour la première fois Frédéric rougit de l'humble aumône qu'il avait jusqu'alors faite avec un si doux contentement de cœur; aussi plus tard il répondit brusquement à un indigent qui l'implorait :
— Vous ririez de mon aumône, adressez-vous h M. le Marquis ... il doit être la Providence de la contrée . . . lui! . . il est si riche.
L'ame du malheureux enfant s'assombrissait ainsi de plus en plus.
Ce qui naguère encore le charmait, prenait à ses yeux une teinte morne; triste et froid brouillard qui s'étendait peu-à-peu sur les gais horizons, sur les riantes perspectives de ses jeunes années jusqu'alors si heureuses.
Cette invasion de l'Envie dans le cœur de Frédéric semblera peut-être d'autant plus étrange que l'on connaît mieux le passé de l'adolescent.
Et cependant cette anomalie apparente est explicable.
Le fils de Mme Bastien avait été élevé dans un milieu modeste, presque pauvre; mais le tact exquis, l'instinct délicat de la jeune mère avaient su donner à la simplicité dé son entourage un rare caractère d'élégance et de
distinction, et cela grâce à ces mille riens dont l'ensemble est charmant.
Ainsi quelques branches de bruyères sauvages, mêlées de fleurs agrestes arrangées avec goût, peuvent former une brillante parure. . . Mais la gracieuse main qui sait tirer si bon parti de la Flore rustique , seraitelle moins habile à nuancer l'éclat d'un bouquet aussi rare que magnifique? Non, sans doute!
Le sentiment de l'élégance et du beau développé, raffiné par l'éducation, par les habitudes, par la culture des arts, mettait donc Frédéric à même d'admirer, d'apprécier plus que personne, les merveilles du château de Pont-Brillant, et fatalement de les envier en proportion du désir qu'elles lui inspiraient.
Frédéric eût au contraire vécu jusqu'alors dans un milieu vulgaire, entouré d'objets repoussants, que, façonné à une vie grossière, il eût, dans sa rudesse, été plus ébahi que charmé des trésors du château; et il ne les aurait sans doute pas enviés, ignorant les jouissances élevées qu'ils pouvaient procurer.
C'eût été encore la fable du Coq et de la Perle.
Et puis enfin par l'éducation, par le cœur, par l'intelligence, par les manières, peut-être même par la grâce et parla beauté, Frédéric se sentait au niveau du jeune marquis . . . moins la naissance et la richesse, et, pour cela même, il lui enviait plus âprement encore ces avantages que le hasard seul dispense.
Mme Bastien, incessamment occupée de son fils, s'aperçut peu-à-peu du changement qui s'opérait en lui . . . et se manifestait par des accès de mélancolie fréquents. Le modeste collage ne retentissait plus, comme parle
passé, d'éclats de rire fous, causés par ces jeux animés et bruyants auxquels la jeune mère participait si joyeusement. . .
L'étude finie, Frédéric prenait un livre et lisait durant le temps de sa récréation; mais, plus d'une fois, Mme Bastien s'aperçut que son fils, son front appuyé sur sa main, restait un quart d'heure, les yeux fixement attachés sur la même page. . .
Lorsque, dans son inquiétude croissante, Mme Bastien disait à son fils :
— Mon enfant ... je te trouve triste . . . préoccupée . . . taciturne; . . tu n'es plus gai comme par le passé. . .
— Que veux-tu j mère, — répondit Frédéric en tâchant de sourire, — je suis quelquefois surpris ainsi que toi . . . de la tournure plus sérieuse que prend mon esprit . . . cela n'est pas étonnant ... je ne suis plus un enfant ... la raison me vient.
Frédéric n'avait jamais menti, et il mentait. . .
Jusqu'alors enfant ou adolescent, avouant toujours loyalement ses fautes à sa mère, elle avait été la confidente de ses moindres pensées. . .mais à la seule idée de lui confier ou de la voir pénétrer les ressentiments pleins de fiel éveillés en lui par sa visite au château de Pont- Brillant, l'adolescentéprouvait une honte écrasante, un effroi insurmontable ; plus il se savait adoré de sa mère, plus il redoutait de lui paraître dégradé; il n'eût pas reculé devant l'aveu d'une grande faute, résultant d'un entraînement quelconque ; il eût mieux aimé mourir que de lui avouer les tourments de I'envie: aussi, mis en
garde contre lui-même par l'inquiète sollicitude de Mme Baslien, il employa toute la force, toute l'opiniAtreté de son caractère résolu, toutes les ressources de son esprit, à cacher désormais la plaie douloureuse qui commençait à le ronger; mais c'est en \ain qu'il eût voulu se soustraire à la profonde sagacité de la tendresse de sa mère, si celle-ci n'eût pas été à la fois égarée et rassurée par le docteur Dufour.
„ — Ne vous alarmez pas, — lui dit d'ailleurs en ,, toute sincérité le médecin, à qui elle avait confié le „sujet de ses craintes, — Frédéric subit l'influence de ,, l'époque critique dans laquelle il se trouve. . . La der- ,,nière croissance et la puberté causent souvent, pen- ,,dant quelques mois, de ces brusques et singuliers ,, revirements dans le caractère des adolescents; les ,,plus expansifs, les plus gais, deviennent parfois som- ,,bres, taciturnes; ils éprouvent alors d'indéfinissables ,, angoisses, des mélancolies sans raison, de grands ,, abattements, et un impérieux besoin de rêverie, de so- ,,litude. . . Encore une fois, ne vous alarmez donc pas ,,de ce phénomène toujours plein de mystère et d'im- ,, prévu. . . Surtout, n'ayez pas l'air de vous apercevoir „du changement que vous remarquez chez votre fils; il „ s'inquiéterait pour vous et pour lui; laissez faire le „lemps : cette crise, presque inévitable, aura son terme, „vous verrez alors Frédéric revenir à son caractère ,, habituel; seulement, il aura la voix mâle et vibrante. „ Tranquillisez-vous ; je réponds de tout !
L'erreur du docteur Dufour était d'autant plus excusable, que les symptômes dont s'effrayait Mme Bastien, ressemblaient fort à ceux dont on remarque la pré-
Frédéric Bastien, I. S
sence chez beaucup d'adolescents loin de l'âge de la puberté.
De son côté, iMme Bastien devait accepter ces explications si vraisemblables, car elle n'avait pu deviner la cause réelle du changement de Frédéric.
Ce changement ne s'était pas manifesté immédiatement après la visite au château; ça avait été, au contraire, peu-à-peu, par une progression presque insensible, et quand vint le jour où Mme Bastien commença de s'inquiéter, plus d'un mois s'était écoulé depuis l'excursion à Pont-Brillant; aucun rapport ne semblait donc pouvoir exister entre cette joyeuse partie et la sombre mélancolie de Frédéric, qui, d'ailleurs, mettait tous ses soins à cacher son secret.
Comment enfin Mme Bastien pouvait-elle supposer que son fils, élevé par elle, et jusqu'alors d'un caractère si généreux, si noble, pût connaître I'e^vie?
Aussi, rassurée par M. Dufour, en qui elle avait et devait avoir une entière confiance, voyant dans les symptômes dont elle s'était alarmée, la conséquence d'une crise passagère et inévitable, Mme Bastien, tout en suivant avec une tendre sollicitude les différentes phases de l'état de son fils, s'efiforça de lui cacher la tristesse dont elle se sentait souvent accablée, en le trouvant si changé, et attendit sa guérison avec résignation.
L'erreur si concevable du docteur Dufour, erreur partagée par Mme Bastien, eut des suites funestes.
Frédéric, désormais à l'abri desincessantesquestions et de l'inquiète sagacité de sa mère, put s'abandonner aveuglément au courant qui l'entraînait.
A mesure que son humble existence, que ses joies innocentes s'étaient flétries au souffle ardent d'une envieuse comparaison. , . Frédéric avait voulu chercher quelques distractions dans l'étude; mais bientôt l'étude lui devint impossible ... son esprit était ailleurs ... et puis, il se disait:
— ,,Quoi que j'apprenne . . . quoi que je sache, je j,ne serai jamais que Frédéric Baslien, un demi-paysan, ,,\oué d'avance à une vie obscure et pauvre . . . tandis j,que ce jeune marquis, sans avoir jamais rien fait pour „cela, jouit de l'éclat d'un nom glorieux et illustré „ pendant des siècles!
Alors se retraçaient à la mémoire de Frédéric ces souvenirs féodaux de Pont-Brillant, ces galeries d'armures, ces portraits, ces blasons, preuves parlantes de la puissance et de la célébrité historique de cette ancienne et grande maison; alors, pour la première fois, le malheureux enfant, cruellement humilié de la profonde obscurité de sa naissance, s'affaissait sous le poids d'un découragement invincible.
„ — Pourquoi, — se disait-il, — ce jeune marquis, „déjà las ou insouciant des magnificences dont il est „ comblé, si les trésors de toutes sortes, dont la rail- „lième partie ferait le bonheur de ma mère, le mien et , , celui de tant de gens, pourquoi, de quel droit, ce „jeune homme possède-t-il ces magnificences? Les a- ,,t-il acquises par son travail? Non . . . non. . . Pour „jouir, pour se rassasier de tout, il s'est seulement ,, donné la peine de naître. Pourquoi tout à celui-là? ,,rien aux autres? Pourquoi là-bas tant de superflu,
„tandis qu'ici ma mère est réduite à peser aux indigents „ le pain de l'aumône.
Ces réflexions de Frédéric, si amères, si douloureuses, sur l'effrayante disproportion des conditions humaines, avivant, envenimant encore son envie, l'exaltèrent bientôt presque jusqu'à la haine, et cette haine, de nouveaux événements devaient l'enraciner dans son cœur.