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CHAPITRE DIXIEME

Trois semaines environ s'étaient passées depuis que la mort de M. Bastien avait été annoncée.

Tant d'émotions violentes et contraires avaient compliqué et rendu plus dangereuse encore la maladie de Marie.

Pendant deux jours son état avait été presque désespéré, puis il s'était peu-à-peu amélioré, grâce aux soins du docteur Dufour et aux ineffables espérances dans lesquelles la jeune femme puisait assez de force, assez de volonté de vivre, pour combattre la mort.

Au bout de quelques jours commença la convalescence de Marie, et quoique cette convalescence dût être longue et exiger les soins les plus attentifs, de peur d'une rechute, toujours plus redoutable que la maladie elle-même, tout alarme avait cessé.

Est-il besoin de dire que, depuis l'annonce de la

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mort de M. Bastien, David et Marie n'avaient pas prononcé une parole qui fît allusion à leurs secrètes et certaines espérances.

Ces deux âmes d'élite avaient l'exquise pudeur du bonheur, et, quoique la mort de Jacques Bastien ne dût être en rien regrettable, David et Marie respectèrent religieusement, sinon l'homme, du moins une cendre à peine refroidie.

La maladie de Mme Bastien et les craintes que l'on eut quelques jours pour sa vie, causèrent une profonde désolation dans le pays, et son rétablissement une allégresse universelle; ces témoignages de touchante sympathie adressés autant à Frédéric qu'à sa mère , la conscience d'un avenir qui n'avait, ainsi qu'on dit vulgairement, d'autre tort que d'élre trop beau, affermirent et hâtèrent la convalescence de Marie qui, au bout de trois semaines, ne ressentait plus qu'une faiblesse excessive qui l'avait jusqu'alors empêchée de quitter sa chambre.

Dès que son état n'avait plus inspiré de craintes, elle avait voulu que Frédéric entreprît les études projetées par David, et qu'une partie des leçons eût lieu chez elle, éprouvant ainsi un ravissement indicible à voir réunis' sous ses yeux ces deux êtres tant aimés dont elle avait failli être à jamais séparée ; sa présence à ces leçons lui causait mille jouissances: d'abord l'intérêt si tendre, si éclairé de David pour Frédéric, puis l'ardeur indomp-

table du jeune homme qui voulait une destinéeglorieuse, illustre, pour être l'orgueil et la joie de sa mère, et satisfaire à son ambitieuse envie dont la Hamme épurée brûlait plus que jamais en lui.

Il avait été décidé d'un commun accord que Frédéric entrerait d'abord à l'École Polytechnique, et que de là, selon son attrait, il suivrait une des nombreuses carrières à lui ouvertes par cette école encyclopédique: la guerre, la marine, les arts, les lettres ou les sciences. Ces quelquesmots donneront un aperçu bien incomplet de la félicité céleste, idéale, où durent vivre ces trois tendres et nobles créatures, du moment que la santé de Marie n'inspira plus aucune crainte, félicité nouvelle pour tous, car, lors des heureux jours qui suivirent la guérison morale de Frédéric, la venue de M. Bastien, souvent oubliée, mais sans cesse imminente, apparaissait sur ce brillant horizon comme un nuage toujours menaçant.

A cette heure, au contraire, aussi loin que pouvait s'étendre la vue de Marie, de David et de Frédéric... ils apercevaient un ciel d'azur, d'une sérénité si splendide, que sa magnificence infinie les éblouissait parfois. . \

Trois semaines s'étaient donc écoulées depuis l'annonce de la mort de M. Bastien.

Deuxheuresvenaient de sonner; Frédéric, aidé de Marguerite et du vieil André, garnissait de perce-

neige, de quelques pâles roses de Bengale, d'héliotropes d'hiver et de rameaux de houx, ornés de leurs baies de corail, les vases de la cheminée de la salle d'étude.

Au milieu de cette pièce, un portrait de Frédéric, d'une admirable ressemblance, et dessiné au pastel par David, était placé sur un chevalet; un grand feu brûlait dans la cheminée; enfin, l'on voyait sur une table les préparatifs d'une simple et rustique collation.

Les trois complices qui présidaient aux apprêts de cette petite fête, de cette swpvise en un mot, marchaient sur la pointe du pied, et parlaient tout bas, car il ne fallait pas que Mme Bastien se douta de ce qui se passait; ce jour-là, pour la première fois depuis sa maladie, la jeune femme devait sortir de sa chambre et rester durant quelques heures dans la salle d'études, aussi Frédéric et les deux serviteurs tâchaient-ils de lui donner à ce salon un air de fête, et David à l'insu de Marie, s'était occupé du portrait de Frédéric, portrait qu'elle devait voir ce jour- là pour la première fois.

Pendant les mystérieuses allées et venues, MaÛQ était seule dans sa chambre avec David.

La jeune femme vôtue de deuil, à demi couchée sur une chaise longue, contemplait dans un muet bonheur David, assis à une table de travail, et occupé à corriger, ainsi qu'on dit, un des devoirs de Frédéric.

Soudain, David, tout en poursuivant sa lecture, dit à mi-voix :

— C'est inconcevable...

— De quoi s'agit-il donc, Monsieur David?

— Des progrès réellement singuliers de ce cher enfant... Madame... Voilà trois semaines à peine que nous nous occupons de géométrie... et son aptitude aux sciences exactes ... se développe avec la même rapidité que ses autres facultés...

— S'il faut vous le dire, Monsieur David .... cette aptitude m'étonne chez Frédéric, tout ce qui est... sentiment, imagination, nous semblait devoir prédominer en lui...

— Et c'est là. Madame... ce qui me surprend et me ravit . . . Chez ce cher enfant, tout obéit à la fois à une même impulsion, tout grandit à vue d'œil et rien ne se nuit.... Je vous ai lu hier ses dernières pages, vraiment éloquentes, vraiment belles...

— Le fait est. Monsieur David, qu'il y a une différence frappante entre ce dernier morceau et les meilleures choses qu'il ait écrite avant. . . celte terrible maladie morale qui, grâce à vous, devait amener la régénération de Frédéric . . . tout ce que je redoute maintenant, pour lui, c'est l'excès du travail.

— Aussi, je calme, je modère autant que je le puis, son avidité de savoir,... son impatiente et jalouse ardeur.

ses élans passionnés vers un avenir qu'il veut glorieux, illustre,. •• et cet avenir sera le sien.

— Ah! Monsieur David, quelle joie, quelle ivresse pour nous... si nos prévisions se réalisent!

Il est impossible de rendre avec quelle expression de tendresse contenue Marie prononça ces mots : nous , nos prévisions, qui seuls révélaient les secrets projets de bonheur formés tacitement par Marie et par David.

Celui-ci reprit:

— Croyez-moi, Madame, nous le verrons grand par le cœur et par l'intelligence ; il y a en lui une incroyable énergie, encore doublée par cette redoutable envie qui nous a tant alarmés.

— Hier encore, Monsieur David, il me disait galment: „Mère, quand, maintenant, j'aperçois au loin le „ château de Pont-Brillant, qui me rendait si malheu- „reux... c'est un regard d'amical délique je lui jette."

— Et vous verrez, Madame, si dans huit ou dix ans, le nom de Frédéric Bastien ne résonnera pas plus glorieusement que celui du jeune marquis.

— J'ai l'orgueil de partager votre espoir. Monsieur David... marchant entre nous deux, je ne sais pas où mon fils ne pourra pas arriver . . . Puis, après un moment de silence, Marie ajouta:

— Mais savez-vous que c'est comme un rêve? Quand je pense qu'il y a deux mois à peine ... le soir de votre

arrivée,.. Vous éliez là, à cette table, parcourant les cahiers de Frédéric et déplorant comme moi qu'un voile fut étendu sur l'esprit de ce naalheureux enfant...

— Vous rappelez-vous, Madame, ce silence morne, glacé... contre lequel échouaient tous nos efforts?

— Et cette nuit où, folle d'épouvante, j'ai couru chez vous pour vous supplier de ne pas abandonner mon fils.. comme si vous pouviez l'abandonner...

— Dites, Madame, n'est-ce pas, qu'il y a une sorte de charme dans ces souvenirs poignants, lorsqu'on se retrouve en pleine sécurité... en plein bonheur?

— Oui... il y a là un charme triste... mais combien je lui préfère... les espérances certaines ;... ainsi. Monsieur David... je vous dirai que j'ai fait beaucoup de projets cette nuit.

— Voyons, Madame. .

— Il y en a d'abord un... très-fou, très-impossible.

— Tant mieux, ce sont d'ordinaire les plus charmants.

Lorsque notre Frédéric entrera à l'École polytechnique, il faudra nous séparer de lui ... Oh! mais soyez tranquille... pour cela je serai vaillante... à une condition cependant...

— Et cette condition?

— Vous allez bien rire, c'est puéril,' ridicule, peutêtre. £hbien! je voudrais que nojiis puissions demeu-

rer tout près de lui... Et s'il faut tout vous avouer, mon ambition serait de loger en face de l'école, si cela était possible... Vous allez vous moquer de moi?

— Je ne ris pas du tout de cette idée. Madame, je la trouve excellente,... car, grâce à cette proximité, vous pourrez voir notre cher enfant deux fois par jour. Je ne vous parle pas des sorties,. ..deux bons grands jours,.., où nous l'auront tout-à-fait.

Vraiment..,— dit Marie en souriant, — vous ne me trouvez pas trop... mère?

— Ma réponse est bien simple. Madame. Comme il faut prévoir les choses d'un peu loin, je vais écrire aujourd'hui à Paris, afin que l'on guette le premier logement en face de l'école et qu'on nous le retienne.

— Combien vous êtes bon! ...

— Bonté bien facile en vérité . . . Partager avec vous la joie d'être rapproché de 7iotre cher enfant.

Marie resta un moment silencieuse ; puis, des larmes d'une céleste douceur lui venant aux yeux, elle dit avec une émotion indéfinissable, en se retournant vers David:

— Comme c'est délicieux... le bonheur...

— Et ses yeux noyés de félicité cherchèrent et rencontrèrent les yeux de David;... long-temps leur regard resta attaché l'un sur l'autre dans une muette et divine extase.

La porte de la chambre s'ouvrit et Marguerite dit au précepteur d'un air à la fois souriant et mystérieux :

— Monsieur David . . . voulez-vous venir s'il vous plaît?

— Et mon fils, demanda Marie, où est-il?

— M. Frédéric est occupé... très-occupé, Madame, — répondit la servante en échangeant un coup-d'œil d'intelligence avec le précepteur qui se dirigeait vers la porte, et sortit.

— Si Madame le permet, — reprit Marguerite, — je resterai auprès d'elle dans le cas où elle aurait besoin de quelque chose.

— Ah! Marguerite . . . Marguerite, — dit la jeune femme en souriant et eu secouant la tète, — on complotte ici quelque chose.

— Comment donc cela, Madame?

— Oh!,., je suis très-clairvoyante! depuis ce malin ... Ces allées, ces venues... que j'entends dans le corridor, Frédéric absent... à l'heure de son travail... certain bruit inaccoutumé du côté de la salle d'étude...

— Je puis assurer à Madame... que...

— Bon, bon ... on abuse de ma position, — reprit Marie en souriant, — on sait que je ne puis pas encore marcher ... et aller voir par moi-même ce qui se passe par là...

— Oh! Madame... par exemple..,

— Voyons, Marguerite .... il s'agit d'une surprise?...

— D'une surprise... Madame?

— Voyons, ma bonne Marguerite, contez-moi cela... je vous en prie... Que je sois heureuse... plus tôt... je le serai aussi plus long-temps.

— Madame, — dit héroïquement Marguerite, — ce serait une trahison...

A ce moment, le vieil André entrebâilla la porte et dit à la servante d'un air aussi très-rayonnant et trèsmystérieux :

— Marguerite... on demande où est la chose... que... qui...

— Ah ! mon Dieu ! ... il va dire quelque sottise , il n'en fait jamais d'autres! — s'écria la servante en courant à la porte, où elle s'entretint quelques moments à voix basse avec André, après quoi elle revint auprès de sa maîtresse, qui lui dit en souriant :

— Allons... Marguerite... puisque vous êtes impitoyable... je vais aller... moi-même...

— Madame... y pensez-vous?. ..Vous n'avez pas encore pu marcher depuis votre maladie...

— Ne me gronde pas, je me résigne,' je gâterais la

surprise .... mais que je suis donc impatiente de savoir! ...

La porte s'ouvrit de nouveau.

C'étaient David, Frédéric et le docteur Dufour, Marguerite s'éloigna après avoir dit tout bas à Frédéric:

— Monsieur Frédéric, quand vous m'entendrez tousser derrière la porte... ça sera prêt.

Et la servante sortit.

A la vue du docteur, Mme Baslien dit gaîment :

— Oh!... dès'que vous voici, mon bon Docteur... je ne doute plus du complot.

— Un complot, — dit M. Dufour, en jouant l'étonneraent, pendant que David et Frédéric échangeaient un sourire.

— Oui . . . oui ... — reprit Marie, — une surprise que l'on me ménage . . . mais je vous avertis que les surprises sont très-dangereuses pour de pauvres malades comme moi ... et qu'il vaudrait bien mieux me tout dire d'avance.

— Tout ce que je puis vous déclarer, ma chère et impatiente et belle malade, c'est que c'est aujourd'hui, ainsi que nous en sommes convenus, que vous devez tenter de marcher toute seule . . . pour la première fois... et que mon devoir, oui, Madame, mon devoir... est d'assister à cet essai de vos forces.

A peine le docteur prononçait-il ces mots que l'on entendit Marguerite tousser avec affectation derrière la porte.

— Allons, mère, — dit tendrement Frédéric à la jeune femme, — du courage . . . nous allons faire une grande promenade dans la maison.

— Oh!... je me sens d'une force... qui va vous étonner, — répondit la jeune femme en souriant et se disposant à se lever de sa chaise longue, ce à quoi elle parvint, non sans quelque difficulté, car sa faiblesse était encore grande.

Ce fut alors un tableau à la fois gracieux et touchant.

Marie debout s'avança d'un pas incertain, David à sa droite, le docteur à sa gauche, prêts à la soutenir si elle faiblissait, tandis que Frédéric, devant elle... marchait doucement à reculons en lui tendant les bras... ainsi que l'on fait à un enfant qui essaie ses premiers pas...

— Voyez comme je suis forte, — dit gatment Marie en s' avançant lentement vers son fils . . . qui lui souriait avec tendresse, — où me conduisez-vous comme cela?

— Tu vas voir, mère...

A peine Frédéric prononçait-ii ces mots, qu'un cri efifrayant, terrible, poussé par Marguerite... retentit derrière la porte.

Puis celte poile s'ouvrit brusquement, et une voix railleuse, retentissante, dit en môme temps:

— Minute ! ! Gros bonhomme vit encore.

Marie, qui faisait face à la porte, jeta un cri épouvantable et tomba à la renverse.

Elle voyait son mari... Jacques Bastien.

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