CHAPITRE ONZIÈME
On se souvient peut-être qu'au moment de partir pour Blémur M. Bridou avait endossé la casaque de peau de bique de Jacques Bastien; celui-ci, dans sa demiivresse, et malgré les recommandations contraire du vieil André, s'était entêté à passer k gué une route inondée et traversée parle courant d'un étang débordé; le cheval perdit pied, le cabriolet fut entraîné, Bridou parvint à quitter la voiture, mais, emporté par le torrent jusques sous les roues d'un moulin, il y fut broyé. Une partie de la casaque de peau était restée accrochée à une palette des roues. On trouva dans la poche de ce vêtement plusieurs lettres décachetées et à l'adresse de M. Bastien. De là vint une funeste erreur. L'on crut M. Bastien broyé sous la roue du moulin, et que le corps de l'huissier avait à jamais disparu dans les eaux.
Jacques Baslien, géoé par son énorme embonpoint, n'avait pu parvenir, malgré- ses efforts, à sortir de la voilure: cette circonstance le sauva-, le cheval, après avoir été quelques moments entraîné à la dérive, reprit pied; mais J)ientôt, en gravissant une pente rapide, épuisé de fatigue, il s'abattit violemment; Jacques, jeté en avant, se fit une profonde blessure à la tête, resta sur le coup, et au point du jour des journaliers allant aux champs l'ayant recueilli , le transportèrent dans une ferme isolée, assez éloignée du lieu du sinistre.
Jacques resta long-temps retenu dans cette demeure et par les suites de sa blessure et par une dangereuse maladie causée par la frayeur et par une immersion prolongée dans un courant d'eau glaciale.
Lorsqu'il fut en état d'écrire à sa femme pour lui annoncer son arri\ée, il s'en garda bien, se promettant, s'il passait pour mort selon toute probabilité, de faire de sa résurrection l'objet d'une plaisanterie sHipide et brutale , car il ne s'abusait pas sur la nature des sentiments avec lesquels Marie avait dû accueillir la nouvelle de sa fin tragique.
A ce i>rojet, ainsi qu'on l'a vu, Jacques ne manqua pas.
Seulement, ce misérable, voyant à son aspect sa femme tomber foudroyée, il crut l'avoir tuée , et, dans
une <^pouvante qui tenait du vertige, il se sauva tout d'abord de sa maison.
Marie n'avait pas été seule frappée de ce coup terrible. . .
Non moins attéré par la brusqu» apparition de Bastien, Frédéric, voyant sa mère rouler inanimée sur le carreau, s'affaissa sur lui-même et fut reçu complètement évanoui entre les bras du docteur Dufour.
L'on transporta ce malheureux enfant non dans sa chambre, voisine de celle de sa mère . . . mais dans le salon d'étu'le; un lit y fut dressé à la hâte. Le docteur Dufour, ayant craint avec raison que, dans l'état alarmant où se trouvaient Marie et son fils, leur rapprochement n'eût pour tous deux des suites funestes, car, de la chambre de Marie, on entendait tout ce qui se disait chez Frédéric.
Le docteur ne put leur donner simultanément ses soins: il s'occupa d'abord de Marie qui, à peine convalescente, pouvait.. . et devait être, hélas! mortellement atteinte par une si effroyable révolution.
Lorsque M. Dufour retourna près de Frédéric, il le trouva frappé d'une congestion cérébrale; les soins presque instantanés que réclamait sa position n'ayant pu lui ôtre donnés à temps, le jeune homme tomba bientôt dans un état désespéré.
LorsqueMarie revint à elle, elle pressentit sa fin prochaine, et demanda instamment à voir son fils.
L'embarras de Marguerite, sa pâleur, les défaites qu'elle donna, afin d'expliquer l'absence de Frédéric dans un moment si solennel, tout fut pour la jeune mère une révélation. . .
Elle sentit, si cela se peut dire, que son fils se mourait comme elle.
Alors Marie voulut voir David.
Marguerite l'amena, il resta seul avec Mme Bastien . . . dont les traits angéliques portaient déjà l'empreinte de la mort; de sa main blanche et froide faisant signe à David de s'asseoir à son chevet, elle lui dit:
— Et mon fils ?
— Madame. . .
— It n'est pas là ... on me le cache. . .
— Ne croyez pas. . . .
— J'ai tout compris ... il est dans un état désespéré, etcomraemafin, àraoi, est prochaine aussi, j'ai voulu vous faire mes adieux . . . Henri.
Pour la première ... et pour la dernière fois , hélas ! Marie appelait David de son nom de baptême.
— Vos adieux! — répéta-t-il avec un sanglot déchirant, — vos adieux. . .
— Je ne mourrai pas du moins . . . sans vous dire . . .
Frtdcrie Basiien. III. 10
combien je vous ai aimé. . . Vous le saviez, n'est-ce pas, mon ami ? . .
— Et vous dites que vous allez mourir! Non! non Marie, la force de mon amour vous rendrait à la vie, s'écria David dans une sorte d'égarement. — Mourir pourquoi mourir ? nous nous aimons tant !
— Oui, notre amour est grand, mon ami ... et pour moi il a commencé du jour où mon pauvre enfant est revenu ... à la vie de l'ame que vous lui avez rendue. . .
— Oh! i»alheur . . . malheur. . .
— Non . . . Henri ... ma mort n'est pas un malheur pour nous. . . Il me semble, voyez-vous, qu'au moment de quitter cette vie . . . mon ame, dégagée de liens terrestres . . . peut lire dans l'avenir . . . Henri . . . savez- Tous quel aurait été notre sort ?
— Vous me le demandez ? Ce matin encore . . . nos projets. . .
— Écoutez-moi . . . mon ami ... il est dans l'amour maternel ... de profonds mystères . . . peut-être ne se dévoilent-ils qu'aux heures suprêmes. . . Depuis que je me suis crue libre . . . l'avenir m'apparaissait radieux comme à vous, Henri. . . Quelques mois encore . . . vous, mon fils et moi . . . nous confondions notre vie dans un même bonheur.
— Oh ! ... ce rêve ! ... ce rôve ! . . .
— Ce rêve ... a été beau . . . Henri . . . peut-être son révei! eût-il été cruel.
— Que dites-vous?
— Vous savez combien mon Gis m'aime... Vous savez que toute affection passionnée à sa jalousie... tôt ou tard ... il eût été jaloux de mon amour pour vous . . . Henri...
— Lui... lui... jaloux de moi? ...
— Croyez-en le cœur d'une mère... je ne me trompe pas.
■ — Hélas! vous voudriez rendre mes regrets moins affreux... vaillante et généreuse jusqu'à la fin!...
■ — Dites que je suis mère... jusqu'à la fin... Écoutez encore, Henri... En m'uaissant à vous, je perdais mon nom, cet humble nom que mon fils voulait surtout rendre illustre . . . parce que ce nom était le mien, car tout chez mon pauvre enfant se rapportait à moi.
— Oh oui... toujours vous êtes mêlée à ses pensées : il y a quelques jours, au moment de mourir il criait: Mamèi'e!... comme dernier cri de salut... et c'est en disant . . . Ma mère!.. . qu'il marchait à une destinée glorieuse.
— Mon ami, ne nous abusons pas . . . Quel eût été notre chagrin, si au moment de nous unir ... la crainte d'éveiller la jalousie de mon fils . . . m'eût arrêtée peut-
être,... et pourtant, renoncer à notre amour... c'était affreux... ou bien, pensée plus horrible encore, la jalousie deFrédéric ne devait peut-être se dévoiler qu'après notre union. Que faire alors? Que devenir?
— Non... non, Marie... ne croyez pas cela... Frédéric... m'aime aussi... et, à votre bonheur... au mien... il se fût sacrifié...
— Sacrifié... oui, mon ami... il se serait sacrifié... oh, je le connais, pas un mot... pas une plainte... ne serait sorti de ses lèvres . . . Toujours aimant, toujours tendre, il nous eût tristement souri ... et puis, peu-àpeu... nous l'aurions vu... dépérir jusqu'à la fin.
— Oh! mon Dieu!... cela est fatal... Malheur à moi! ... — murmura David, avec un douloureux gémissement. — Malheur à moi !
— Bonheur à vous . . . Henri ... car vous avez été le plus généreux des hommes! — s'écria Marie avec une exaltation qui donna à ses traits mourants une expression surhumaine. — Bonheur à vous, Henri, car vous avez été aimé, sans coûter une larme ou un moment de honte an cœur loyal qui vous idolâtrait. Oui, Henri.... je vous ai aimé . . . sans hésitation... sans combat ... je vous ai aimé avec orgueil, avec sérénité... parce que mon amour pour vous, Henri, avait toute la sainte douceur du devoir... Courage donc, mon ami... que le sou-
\enir de Marie et de Frédéric Bastien vous soutienne... vous console...
— Que dites-vous... Frédéric?... Oh! du moins, il me restera, lui. . .
— Mon fils ... ne me survivra pas. . .
— Je le sens là . . . voyez-vous, Henri ... là, an cœur ... je vous dis qu'il se meurt. . .
— Mais, tout-à-l'heure encore. . . Pierre, sortant de la chambre où l'on a traosporté ce malheureux enfant . . . m'a dit que tout espoir n'était pas perdu. . . Non • . . non ... lui mourir aussi . . . cela serait trop affreux.
— Pourquoi cela . . . Henri ?
— Grand Dieu! vous . . . vous, sa mère? . . . Cette question. . .
— Je vous l'ai dit, mon ami . . . il est dans l'amour maternel de profonds mystères. . . J'aurais regardé comme un malheur affreux de survivre à mon fils. • . Frédéric m'aime autant que je l'aime. . . Il doit penser .. . il pense comme moi ... il est heureux de ne pas me survivre. • .
— Misère de moi . . . vous perdre tous deux ! . . .
— Marie et Frédéric Bastien ne peuvent être se-
parés ... ni dans ce monde ni dans l'autre . . . mon ami. . .
— Ah! vous êtes bien heureux . . . vous et lui . . .
— Henri . . . mes forces sont à leur fin . . . le froid de la tombe me gagne, . . Votre main . . . votre chère et loyale main.
David se jeta à genoux au chevet du lit de la jeune femme, couvrant sa main de larmes et de baisers, il éclatait en sanglots.
Marie poursuivit d'une voix de plus en plus affaiblie:
— Un derniervoeu . . . Henri . . . vous l'accomplirez, s'il est possible, . . M, IJasIien , , . m'a parlé de son désir de vendre cette maison ... je ne voudrais pas que des étrangers vinssent profaner cette demeure ... où s'est passée ma vie et celle de mon fils . . . car ma vie date ... du jour où j'ai été mère ... M, Dufour, votre meilleur ami . . . demeure ici près . . . vous deviez revenir un jour . . . vous fixer . . . près de lui. . . Hâtez ce moment. . . Henri, vous trouverez tant de consolations dans un cœur comme le sien.
— Oh ! Marie . . . cette maison sera pour moi . . . l'objet d'un culte religieux . . . mais. . .
— Merci, Henri ... oh! merci! cette pensée me console. . . Une dernière prière ... je ne veux pas être
séparée de mon fils . . . vous me comprenez . . . n'estce pas ?
A peine Marie prononçait-elle ces mots, qu'on entendit un grand bruit dans le corridor.
Marguerite appelait le docteur avec angoisse et épouvante.
Soudain la porte de la chambre de Mme Bastien s'ouvrit brusquement, Frédéric entra . . . livide . . . effrayant , . . traînant après soi un drap comme un suaire, tandis que Marguerite tâchait en vain de le retenir.
Une dernière étincelle d'intplligence . . . l'instinct filial . . . peut-être, amenait cet enfant mourir auprès de sa mère.
David, agenouillé au chevet de la jeune femme, se redressa , stupéfié , comme à l'apparition d'uQ spectre:
— Mère! . . nïère! . . — s'écria Frédéric" d'une voix agonisante, en se précipitant sur le lit de Marie, qu'il enlaçait de ses bras au moment où le docteur accourait éperdu.
— Oh! viens mon enfant! viens! — murmurait Marie en embrassant son fils dans une dernière étreinte de joie convulsive , — maintenant . . . c'est . . . pour toujours. . .
Ce furent les derniers mots de la jeune naère. . . Frédéric et Marie exhalèrent leur ame . . . dans un suprême embrasseraent.