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CHAPITRE SIXIEME

La première période de l'envie qu'éprouvait Frédéric, avait été pour ainsi dire passive.

La seconde fut active.

Ce qu'il souffrit alors est impossible à exprimer: cette souffrance cachée, concentrée au plus profond de son ame, n'avait pas d'issue et était toujours avivée par la vue incessante, fatale du château de Pont-Brillant, que ses regards rencontraient presque toujours, de quelque côté qu'il les tournât, car l'antique édifice dominait au loin et partout l'horizon; plus Frédéric sentait l'âcreté des progrès de son mal, plus il sentait la nécessité de le dissimuler à sa mère, se disant dans son morne désespoir, que de pareilles douleurs ne méritaient que mépris et aversion, et qu'une mère, ellemême, ne pouvait . . . pas les prendre en pitié.

Toutes les affections morales ont leur réaction physique.

Ls santé de Frédéric s'altéra, il perdit le sommeil, l'appétit. Lui, autrefois si animé, si actif, répugnait à la moindre promenade; il fallait, pour l'arracher à son

apathie taciturne ou à ses sombres rêveries, la pressante et tendre sollicitation de sa mère.

Pauvre Marie! combien elle souffrait aussi .... mais en silence, et tâchant de sourire toujours, de crainte d'alarmer son fils sur lui-même ; mais elle ne se décourageait pas, et attendait avec un mélange d'angoisse et d'impatiente espérance, la fin sans doute prochaine de cette crise dont le docteur Dufour lui avait expliqué la cause.

Mais, hélas! combien celte attente semblait longue et pénible à la jeune femme! quel changement! quel contraste! . . A cette vie naguère si délicieusement partagée avec un fils adoré, ... à ces éludes attrayantes , à ces jeux d'une folle gaîté, à ces entretiens, débordants de tendresse, de confiance et de bonheur, succédait une vie morne, inoccuppée, taciturne.

Un jour. . . vers le commencement d'octobre, par un ciel brumeux qui annonçait les derniers beaux jours de l'automne, Mme Bastien et son fils étaient réunis dans la salle d'étude, non plus joyeux et jaseurs comme par le passé . . . mais silencieux et tristes.

Frédéric, pâle, abattu, accoudé sur sa table de travail, soutenait son front de sa main gauche, et de sa main droite écrivait lentement dans un cahier ouvert devant lui.

Mme Bastien, assise non loin de lui, et occupée, par contenance, d'un travail de tapisserie, tenait son aiguille suspendue, s'apprêtant à rependre son ouvrage au moindre mouvement de l'adolescent, qu'elle regardait à la dérobée.

Ifne larme difficilement contenue brillait dans les

yeux de Marie, frappée de l'expression navrante des traits de son fils; elle se souvenait que, peu de temps auparavant, à cette même table, les heures d'étude étaient pour elle et pour son Frédéric des heures de fête, de plaisir ... elle comparait le zèle, l'entrain qu'il mettait alors dans ses travaux, à la pénible lenteur, au découragement qu'en ce moment elle remarquait eu lui ... car elle vit bientôt la plume de Frédéric tomber de ses doigts, et sa physionomie trahir un ennui . . . une lassitude invincibles. . .

L'adolescent, ayant à peine étouffé un soupir douloureux, cacha son visage dans ses mains, et resta ainsi absorbé, durant quelques minutes. . .

Sa mère ne le perdait pas de vue un seul instant, mais quelle fut sa surprise, en voyant soudain son fils redresser la tête et les yeux brillants d'un sombre éclat, le visage légèrement coloré, les lèvres contractées par un sourire sardonique, reprendre vivement sa plume, et écrire sur le cahier ouvert devant lui, avec une rapidité fiévreuse. . .

L'adolescent était transfiguré. Xaguère encore abattu, éteint, l'animation, la pensée, la vie , semblaient déborder en lui; on voyait, pour ainsi dire, les idées affluer sous sa plume insuffisante à la rapidité de l'inspiration ; tandis que quelques brusques tressaillements du corps, quelques vifs battements du pied témoignaient d'une fougueuse impatience.

Ici quelques mots d'explication sont nécessaires. Depuis quelque temps Frédéric avait avoué à sa mère son dégoût, son incapacité de tout travail régulier; seulement parfois, pour condescendre aux désirs de Mme

Bastien, et aussi dans l'espérance de se distraire, il essayait quelque récit, qudqueamplificatioii sur un sujet donné . . . mais en vain il sollicitait son imagination, autrefois brillante et féconde ... en vain il aiguillonnait sa pensée dont sa mère avait souvent remarqué avec orgueil l'élévation précoce.

— Je ne sais pas ce que j'ai, — murmurait alors Frédéric morne et découragé, — il me semble qu'un voile s'est étendu sur mon esprit, pardonne -moi, mère, ce n'est pas ma faute.

Et Mme Bastion de trouver mille raisons pour excuser et réconforter Frédéric à ses propres yeux.

Aussi, le jour dont nous parlons, la jeune mère s'attendait presque à voir Frédéric renoncer bientôt à son travail: quel fut donc son élonnement en le voyant pour la première fois depuis long-temps écrire avec animation et entraînement!

Dans ce retour subit aux habitudes du passé, Mme Bastien crut trouver un premier symptôme de la cessation de cette crise dont son fils subissait l'influence; sans doute son esprit commençait à se dégager du voile qui l'obscurcissait.

Mme Bastien, impatiente de savoir si elle ne se trompait pas, se leva, et marchant sans bruit sur la pointe des pieds, elle profita de la préoccupation de son fils pour arriver près de lui à son insu ; alors, toute palpitante d'espoir, elle appuya ses deux mains sur l'épaule de Frédéric, et, après l'avoir baisé au front, elle se pencha pour lire ce qu'il écrivait.

L'adolescent tressaillit de surprise, referma vive-

ment son cahier, et, se retournant vers sa mère, la physionomie impatiente, presque irritée, il s'écria :

— C'est indiscret . . . cela ... ma mère.

Puisenlevant du cahier, en les lacérant, les feuilles qu'il avait écrites, il les froissa et les jeta dans la cheminée, où elles furent bientôt consumées par les flammes.

MmeBastien, frappée de stupeur, resta un moment immobile et muette de douleur; puis, comparant la brusquerie de Frédéric à la ravissante confraternité d'études, qui régnait autrefois entre eux, elle fondit en larmes.

Pour la première fois de sa vie, son flis la blessait au cœur.

A la vue des pleurs de Marie, Frédéric, éperdu, se jeta à son cou, la couvrit de caresses et de larmes, en murmurant d'une voix entrecoupée :

— Oh ! pardon . . . mère . . . pardon. . .

A ces mots, partis du fond de l'ame, à ce cri empreint d'un repentir déchirant, Mme Bastien se reprocha la douloureuse impression qu'elle venait de ressentir; elle se reprocha jusqu'à ses larmes; ne devait-elle pas tenir compte de la situation maladive de Frédéric, seule cause d'un mouvement de brusquerie dont il se repentait si amèrement?

Aussi la jeune femme, couvrant à son tour Frédéric de baisers passionnés, à son tour aussi, lui demanda pardon.

— Pauvre enfant, — lui dit-elle, — tu souffres, la douleur rend nerveux . . . irritable. J'ai eu tort de ra'af-

fecter d'une impatience involontaire, dans laquelle ton cœur n'était pour rien. . .

— Non ... oh ! non . . .' mère ... je te le jure. . . Je te crois, va . . . est-ce que je peux douter de toi,

mon Frédéric? . .

— J'ai déchiré ces pages . . . vois-tu, mère? — repritil avec un certain embarras, car il mentait, — j'ai déchiré ces pages . . . parce que . . . parce que . . . j'en étais mécontent; c'était plus mauvais que tout ce que j'ai essayé d'écrire depuis que ... je ressens ce malaise . . . ce découragement sans cause. . .

— Et moi , mon enfant ... en te voyant pour la première fois depuis long-temps . . . travailler avec animation . . , j'ai été si contente, que je n'ai pu résister au désir de lire bien vite ce que tu écrivais. . . Mais ne parlons plus de cela, mon Frédéric, bien que je sois certaine que tu as été trop sévère pour toi-même. . .

— Non ... je t'assure. . .

— Je te crois ... et puisque le travail te pèse . . . veux-tu que nous sortions un peu?

— Mère, — répondit Frédéric avec accablement, — le temps est si triste ! . . Vois ... ce ciel gris !

— Allons, cher paresseux, — répondit Mme Bastien, en souriant doucement, — est-ce que pour nous il est des temps tristes? est-ce que pour nous le brouillard de l'automne ... la neige de l'hiver . . . n'ont pas leur charme? est-ce que nous ne sommes pas habitués à gatment affronter, bras dessus, bras dessous, la brune et la froidure? Allons . . . viens! . . . cette promenade te fera tu bien. . . Depuis deux jours nous ne sommes pas

sortis,.. C'est honteux! nous autrefois si intrépides marcheurs!

— Je t'en prie . . . laisse-moi là, — répondit Frédéric, cédant à une insurmontable apathie, — je ne me sens pas le courage de faire un pas.

— Et c'est justement cette dangereuse langueur que je veux combattre. . . Allons . . . mon pauvre cher indolent ... un peu de résolution, viens du côté de l'étang, tu me feras faire une jolie promenade sur l'eau dans notre balelet. Cet exercice de la rame que tu aimes tant, te fera du bien. . .

— Je n'en aurais pas la force . . . ma mère.

— Eh bien ! tu ne sais pas? les bûcherons ont dit ce matin à André qu'il y avait un beau passage de vanneaux; emporte ton fusil . . . nous irons du côté des bruyères de la Sablonnîère . . . cela t'amusera ... et moi aussi, tu es si adroit que je n'ai jamais eu peur de te voir manier ton fusil!

— Je t'assure . . . que je n'aurais aucun plaisir à la chasse. . .

— Tu l'aimais tant î , . .

— Je n'aime plus rien, — murmura presque involontairement Frédéric avec un accent d'abattement et d'amertume inexprimable.

La jeune femme sentit de nouveau les larmes lui venir aux yeux.

Frédéric, comprenant l'angoisse de sa mère, s'écria:

— Oh ! ... toi ... je t'aime toujours ... tu le sais.

— Oui ... je le sais ... je le sens . . . mais tu ne

peux t'imaginer avec quel accent désespérant tu as dit cela : Je n'aime plus rien !

Puis se reprenant et tâchant de sourire, aûn de ne pas attrister son fils, Marie ajouta :

— En vérité, je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui . . . pour m'affliger et ... . mon Dieu .... pour t'affliger aussi à tout propos. . . Car voilà que tu pleures . . . mon enfant. . . mon pauvre enfant. . .

— Laisse, mère . . . laisse ... il y a long-temps que je n'ai pleuré, il me semble que cela me fait du bien. . .

L'adolescent était resté assis, sa mère, à genoux devant lui, étanchait silencieusement les larmes qu'il versait.

Il disait vrai ... ces larmes le soulagèrent. Ce pauvre cœur, noyé de fiel, se dilata un peu, et lorsque, après avoir levé au ciel ses yeux baignés de pleurs , Frédéric abaissa son regard sur l'adorable figure de sa jeune mère, agenouillée à ses pieds ... il vit ces traits angéliques empreints à la fois d'une douleur si touchante et surtout d'une bonté si infinie, que, vaincu par l'expression de cette divine tendresse, il eut un instant la pensée d'avouer à Marie les ressentiments dont il était dévoré.

— Oui . . oui ... — se disait-il, — j'ai eu tort de redouter son mépris ou sa colère. . . Dans sa bonté d'ange, je trouverai pitié, mansuétude, consolation et secours. . .

A la seule idée de ce projet, Frédéric se sentit moins accablé. . .

Cette lueur d'espérance lui rendit quelque courage;

après un moment de silence, il dit à Mme Bastien, qui le couvait des yeux:

— Mère , . . . tout-à-l'heure tu me proposais de sortir, ... tu avais raison, ... un peu de promenade me fera du bien. . .

Cette détermination, les larmes récentes de son fils, l'attendrissement qui semblait détendre sa physionomie navrée, parurent d'un bon augure à Mme Bastien ; elle prità la hâte son chapeau, un léger mantelet de soie, et gagna bientôt les champs, voulant que Frédéric s'appuyât sur son bras.

Ainsi que cela arrive souvent au moment d'un grave et pénible aveu, l'adolescent voulait en reculer l'heure ; puis il sentait la difficulté d'entrer en matière sur un pareil sujet; il cherchait comment il s'excuserait auprès de sa mère, de lui avoir pendant si long-temps caché la vérité... Enfin, il sentait que, restant à la maison, son entretien aurait pu être interrompu par quelque survenant, et qu'il trouverait plus de secret et de facilité dans l'intimilé d'une longue promenade à travers la campagne solitaire.

Par un heureux hasard, le temps, d'abord brumeux et sombre, s'éclaircit peu-à-peu; bientôt un beau soleil d'automne rendit la nature d'un aspect plus riant.

— On croirait, mon Frédéric, — dit Mme Bastien, tâchant d'égayer son fils, — on croirait que ce radieux soleil sort de ses nuages pour te fêter comme un ami qu'il n'a pas vu depuis long-temps? Et puis . . . remarque donc sa coquetterie.

— Quelle coquetterie, mère?

— Vois comme il caresse de ses rayons les plus dorés

ce vieux genévrier, là bas ... au bout de ce champ. . . Tu ne te souviens pas?

Frédéric regarda sa mère avec surprise et en faisant un signe de tête négatif.

— Comment ... tu as oublié que, pendant deux longues journées de cet été, je me suis assise à l'ombre de ce vieil arbre, pendant que tu achevais de défricher le champ de ce pauvre écobueur?

— Ah! oui . . . c'est vrai, — dit vivement Frédéric.

A ces souvenirs d'une action généreuse, il éprouva un nouveau soulagement ... la pensée du triste aveu qu'il devait faire à sa mère, lui sembla moins pénible.

L'espèce d'allégement de cœur qu'il ressentait, se peignit si visiblement sur ses traits, que Mme Bastien lui dit:

— ^Avais-je raison . . . mon enfant, de t'engager à sortir? ... ta pauvre chère figure parait déjà moins souffrante ... on dirait que tu renais à ce bon air tiède ... je suis sûre que tu te sens mieux.

— Oui . . . mère . . .

— Mon Dieu! mon Dieu! — dit Mme Bastien en joignant les mains dans une sorte d'invocation, — quel bonheur ... si c'était la fin de ton malaise . . . mon Frédéric!

La jeune femme, en joignant ainsi ses mains, fit, par la vivacité de son mouvement, tomber à terre et derrière elle, sans le remarquer, son léger mantelet de soie qu'elle avait jusqu'alors maintenu sur ses épaules dont il venait de glisser.

Frédéric ne s'aperçut pas non plus de la perte que menait de faire Mme Bastien, et reprit :

— Je ne sais pourquoi . . . j'espère comme toi ... mère . . . que c'est peut-être la fin de mes soufifrances. . .

— Oh ! si tu espères . . . aussi . . . toi . . . nous sommes sauvés, — s'écria-t-elle joyeusement. — M. Dufour me l'a bien dit ... cet étrange et douloureux malaise causé par l'âge de croissance . . . disparaît souvent aussi subitement qu'il est venu ... on sort de là comme d'un mauvais songe ... et la santé revient par enchantement. . .

— Un songe! — s'écria Frédéric, en regardant sa mère avec une expression indéfinissable, — oui, tuas raison, mère! . . . c'était un mauvais songe. . .

— Mon enfant . . . qu'as-tu donc? tu parais vivement ému . . . mais cette émotion ... est douce . . . n'est-ce pas? . . oh ! je le vois à ta figure.

— Oui . . . elle est douce . . . bien douce ... si tu savais. . .

Frédéric ne put achever.

Un bruit croissant que, dans leur préoccupation, Marie et son fils n'avaient pas jusqu'alors remarqué, les fit se retourner.

A quelques pas derrière eux, ils virent s'avancer à leur rencontre, sur le chemin gazonné, un cavalier, tenant à la main le mantelet de Mme Bastien.

Arrêtant alors son cheval, qu'un domestique de suite s'empressa de venir prendre, ce cavalier mit lestement pied à terre, et s'avança vers la jeune femme; il tenait son chapeau d'une main et le mantelet de l'autre. S'in-

clinant alors respectueusemeot devant Mme Bastien, il lui dit avec une grâce et une courtoisie parfaites:

— Madame . . . j'ai vu de loio ce mantelel glisser de vos épaules ... je suis trop heureux de pouvoir vous le rapporter.

Puis après un nouveau et profond salut, ayant le bon goût de se dérober aux remerciments de Mme Bastien, le cavalier alla rejoindre son cheval, se remit en selle, et par un raffinement de respectueuse déférence, faisant dévier sa monture de la route, au moment ou il passa devant Mme Bastien, il suivit la lisière d'un champ comme s'il eût craint d'effrayer la jeune femme, parle voisinage du cheval ; puis il la salua de nouveau en passant devant elle et poursuivit sa route au pas.

Ce cavalier à peu près de l'âge de Frédéric, d'une jolie figure et de la tournure la plus élégante, avait montré tant de savoir vivre et de politesse, que Mme Bastien le suivit un instant des yeux et dit naïvement à son fils:

— Il est impossible d'être plus poli et de l'être avec une meilleure grâce . . . n'est-ce pas, Frédéric?

Au moment ou Mme Bastien adressait cette question à son fils , passait le petit groom en livrée qui suivait le cavalier, et qui, comme lui, montait un magnifique cheval de pur sang. L'enfant, sévère observateur de l'étiquette, avait attendu en place, pour se remettre à la suite de son maître, qu'il y eût entre eux une distance de vingt-cinq pas.

Mme Bastien fit au groom un signe de la main, signe auquel l'enfant s'arrêta.

— Voulez-vous, je vous prie, — lui demanda la jçune femme, — me dire le nom de votre matlre?

— M. le Marquis de Pont-Bi-illant , Madame, — répondit le groom avec un accent anglais très prononcé.

Puis, voyant de loin son maître prendre le trot, l'enfant s'éloigna rapidement à celte même allure.

— Frédéric, — dit Marie, en se retournant vers son fils, — tu as entendu? . . . C'est M. le Marquis de Pont- Brillant. . . Ne trouves-tu pas qu'il est charmant! . . . cela fait plaisir de voir la fortune et la noblesse si bien représentées . . . n'est-ce pas, mon enfant? . . Être si grand seigneur et si parfaitement poli, c'est tout ce que l'on peut désirer. . . Mais tu ne me réponds rien, Frédéric? . . . Frédéric! — ajouta Mme Basticu avec une soudaine inquiétude, — qu'as-lu donc?

— Je n'ai rien, ma mère ... — dit-il, d'un ton glacial.

— Je vois bien, moi, que (u as quelque chose . . . tu n'as plus la même figure que tout-à-lbcurc . . . tu parais souffrir... Mon Dieu! comme tu es devenu paie.

— C'est que le soleil s'est caché... tout-à-l'hcurc... cl. . .j'ai froid.

— Alors, . . rentrons . . . mon pauvre enfant, rentrons vite. . . Pourvu que le micus que tu ressentais continue. . .

— J'en doute ... ma mère.

Pridiric Baslien. l. 5

— Tu en doutes? ... de quel air tu me dis cela.

— Je dis . . . ce qui est . . .

— Mais tu te sens donc moins bien, mon cher enfant?

— Oh ! beaucoup moins bien ... — ajouta-t-il avec une sorte de farouche amertume, — c'est une rechute . . . une rechute complète ... je le sens . , . mais c'est le froid, sans doute. . .

Et ce malheureux, jusqu'alors d'une angélique bonté, et qui avait toujours adoré sa mère, se plaisait cette fois, avec une joie cruelle, à augmenter les inquiétudes de la jeune femme. . .

Il se vengeait ainsi de la douleur atroce que lui avaient causé les louanges que, dans sa généreuse franchise, Marie venait de donner à Raoul de Pont- Brillant.

Oui, car la jalousie, sentiment jusqu'alors aussi inconnu de Frédéric que l'envie l'avait été naguère, venait exaspérer ses ressentiments contre le jeune marquis.

La mère et le fils regagnèrent leur maison, Mme Bastien dans une angoisse inexprimable, Frédéric dans un morne silence, songeant avec une rage sourde qu'il avait été sur le point d'avouer à sa mère le honteux secret dont i! rougissait . . . et.' cela au moment môme où celle-ci accordait tant d'éloges au marquis de Pont-Brillant, qu'il poursuivait déjà de sa haineuse envie. . .

Cette dernière et sanglante comparaison dans laquelle le Ois de Mme Baslien se sentait encore écrasé. . . changea en une haine ardente, implacable, l'aversion presque passive que lui avait jusqu'alors inspirée Raoul de Pont-Brillant.

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