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CHAPITRE SEPTIEME

La petite ville de Pont-Brillant, ancienne mouvance féodale, est située à quelques lieues de Dluis, non loin de la Loire.

Une promenade appelée le ^/«//ombragée de grands arbres, borne Poiit-Brillant au midi; quelques maisons sonlbAties sur le côté gauche de ce boulevard, qui sert aussi de champ defoiro, à diverses époques de l'année.

Le docteur Dufour habitait une de ces maisons.

Environ un mois s'était écoulée depuis les événements que nous avons rapportés.

Vers le commencement du mois de novembre, le jour de la Saint-Hubkrt, patron des chasseurs (prononcez Saîn-lliibcrI , si vous voulez paraître quelque peu veneur), les oisifs de la petite ville étaient rassemblés sur le Mail y vers les quatre heures de l'après-midi , afin d'assister à une espèce de cortège cynégétique ou de retour de chasse du jeune marquis Raoul de Pont-Brillauf, qui depuis le matin fôlait le grand Sainl-Hiibei'l en forçant un cerl' de dix cors dans la forêt voisine; pour plus de solennité, les chasseurs devaient passer triomphale-

ment par Ponl-Brillant , pour retourner au château de ce nom, situé à peu de distance de la petite ville qu'il dominait au loin de sa masse imposante.

Lcsdils oisif, coinmençant à siiiipalieiiter d'une assez longue attente, 'virent s'atrOler -i la porte du docteur Dufour un large cabriolet de campagne, à la caisse d'une couleur douteuse, attelé d'un vieux cheval de labour, aux harnais rustiques, çà et là rajustés avec des cordes.

Frédéric Bastion, sortant le premier de cette modeste voiture, dont il avait été le conducteur, offrit l'aide de son bras à sa mère qui descendit légèrement du marche-pied.

Le vieux cheval, d'une sagesse éprouvée, fut laissé en toute confiance allelé au cabriolet, les guides sur le cou, et seulement rangé par Frédéric au long de la maison du médecin, chez qui Mme Baslicn et son fils entrèrent aussitôt.

Une vieille servante les précéda dans un salon situé au premier étage, et dont les feiiéircs s'ouvraient sur la promenade publique de Pont-Brillant.

— M. le docteur Dufour peut-il me recevoir? — demanda Mme Bastien à la servante.

— Je crois que oui, Madame; seulement Monsieur est en ce moment avec un de ses amis qui loge ici depuis plusieurs jours, et qui doit ce soir partir pour Aantes...\ mais c'est égal, je vas toujours prévenir Monsieur... que vous êtes là. Madame...

■ — Je vous serai très-obligée, — répondit Mme Bastien, — restée seule avec son fils.

Y.'envie exaspérée par la jalousie (l'on n'a pas oublié

les justes louanges ingénument données à la parfaite courtoisie du jeune marquis de Pont-Brillant par Mme Bastien) avaient depuis un mois fait de nouveaux et effrayants ravages dans le cœur de Frédéric; son état maladif avait tellement empiré depuis un mois qu'on l'eût à peine reconnu; son teint n'était plus seulement pâle, mais jaune et bilieux., ses joues creuses, ses grands yeux renfoncés brillant d'un éclat fébrile, le sourire amer qui contractait presque toujours ses lèvres, donnaient à ses traits une expression h la fois souffrante et farouche... Ses mouvements brusques, nerveux, sa \oix brève, souvent impatiente, quelquefois dure, achevaient un pénible et frappant contraste entre ce que ce malheureux enfant était alors et ce qu'il avait été jadis.

Marie Bastien semblait profondément abattue, découragée; son visage, empreint d'une douloureuse mélancolie, rendait son angélique beauté plus touchante encore.

A la douce et joyeuse familiarité, à la tendresse expansive qui régnaient autrefois entre la mère et le fils, succédait une froide réserve de la part de Frédéric. Marie, brisée par de mortelles angoisses, s'épuisait à chercher la cause du malheur qui la frappait dans son enfant; elle commençait à craindre que M. Dufour ne se fût trompé, en attribuant à une crise naturelle la perturbation, de plus en plus alarmante, qui se manifestait chez Frédéric, au physique et au moral.

Aussi Mme Bastien venait-elle consulter à ce sujet M. Dufour, qu'elle n'avait pas vu depuis assez longtemps, le digne docteur étant retenu à Pont-Brillant

par les devoirs et les doai plaisirs d'une amicale hospitalité.

Après avoir tristement contemplé son ûls, Marie lui dit presque avec crainte, comme si elle eût craint de l'irriter...

— Frédéric, puisque tu m'as accompagnée chez

notre ami M. Dufourque je désirais consulter pour

moi... nous pourrions par la même occasion lui parler de toi?...

— C'est inutile... ma mère... je ne suis pas malade... • — Mon Dieu,... peux-tu dire cela?... Cette nuit

encore... n'a été pour toi qu'une longue insomnie, mon pauvre cher enfant... j'ai été plusieurs fois voir si tu dormais... je l'ai toujours trou\é éveillé, agité...

— Toutes les nuits je suis ainsi . . .

— Hélas ! ... je le sais ... et c'est cela et d'autres choses encore qui m'inquiètent beaucoup ...

— Tu as tort de l'inquiéter, ma mère... cela se passera . . .

— Je t'en supplie, Frédéric, consultons M. Dufour... n'est-ce pas notre meilleur ami? ... dis-lui ce que tu ressens. .. écoute ses conseils.

— Encore une fois, je n'ai pas besoin de la consultalion de M. Dufour, — reprit l'adolescent avec impatience, — je te déclare d'avance que je ne répondrai à aucune de ses questions . . .

— Mon enfant . . . écoute-moi . . .

— Mon Dieu... ma mère, quel plaisir trouvez-vous donc à me tourmenter ainsi? — s'écria-t-il en frappant du pied, — je n'ai rien à dire à M. Dufour.... Je ne lui dirai rien . . . vous savez si j'ai du caractère...

La servante du médecin, entrant alors, dit à Mme Bastien:

— M. le Docteur vous attend dans son cabinet. Madame.

Après avoir jeté sur son fils un regard navrant, la jeune mère dévora ses larmes, et suivit la servante du docteur.

Frédéric, seul dans le salon, s'accouda sur la barre de la fenêtre ouverte, qui donnait, nous l'avons dit, sur la promenade de la petite ville; au-delà des boulevards qui la bordaient, s'étageaicnt quelques collines baignées par la Loire, tandis qu'à l'horizon et dominant la forêt dont il était entouré, s'élevaille château de Pont-Brillant, alors à demi voilé par les brumes de l'automne.

Après avoir machinalement erré çà et là, les regards de Frédéric s'arrêtèrent sur le château . . .

A cette vue l'adolescent tressaillit... ses traits se contractèrent, s'assombrirent encore, et, toujours accoudé sur l'appui de la fenêtre, il resta plongé dans une rêverie profonde.

Telle était la préoccupation du fils de Mme Bastien, qu'il ne vit ni n'entendit entrer dans la pièce où il se trouvait, un second personnage qui, un livre à la main, s'assit dans un coin du salon sans paraître non plus remarquer l'adolescent.

Henri David, c'était le nom de ce nouveau venu, était un homme de trente-cinq ans environ, d'une taille svelte et élevée; ses traits, énergiquenient accentués, depuis long-temps brunis par l'ardeur du soleil tropical, ne manquaient pas de charme, dû peut-être à leur expression de mélancolie habituelle; son front grand el

un peu dégarni , quoique encadré d'une chevelure brune et bouclée, semblait annoncer des hjibiludes méditatives; ses yeux noirs, vifs, surmontés de sourcils bien arqués, avaient un regard à la fois pensif, doux et pénétrant.

David, au retour d'un long voyage, était venu passer quelques jours chez le docteur Dufour, son meilleur ami. Il devait repartir le soir même pour Naules , où il allait s'embarquer, afin d'entreprendre une nouvelle c lointaine pérégrination.

Frédéric, toujours accoudé à la fenêtre, ne quittait pas des yeux le château de Pont-lirillant.

Assis dans le salon, et continuant sa lecture, Henrit David, ayant posé son livre sur son genou, pour réfléchir sans doute, leva la télé, et, pour la première fois, remarqua l'adolescent, qu'il voyait de profil. ..

Aussitôt il tressaillit ... On eût dit qu'un souvenir, à la fois cher et douloureux, déchirait de nouveau son cœur à l'aspect de Frédéric, car deux larmes brillèrent un moment dans le regard attendri de David ... Puis, passant sa main sur son front, comme pour chasser d'accablantes pensées, il se prit à contempler l'adolescent avec un indéfinissable intérêt. D'abord frappé de la rare beauté de ses traits, il remarqua bientôt, non sans surprise, leur expression navrante et sombre.

Les yeux de Frédéric s'allachaient si obstinément sur le château, qu'à leur direction David devina sans peine l'objet qu'ils fixaient incessamment, et se dit:

— Quelles amèrcs pensées éveille donc, chez ce pâle et bel adolescent, la vue du château de Pont-Brillant, qu'il ne quitte pas du regard?

Soudain l'attention de David fut distraite par un bruit de fanfares; ce bruit, d'abord assez éloigné, se rapprocha de plus en plus dans la direction du mail.

Au bout de quelques instants cette promenade, où se trouvaient déjà un assez grand nombre de curieux, fut à peu près remplie d'une foule impatiente d'admirer le cortège de vénerie, hommage rendu à Saint-Hubert par le jeune marquis.

L'attente générale ne fut pas déçue, les sons éclatants des trompes devinrent de plus en plus bruyants, et une brillante cavalcade traversa le mail . . .

La marche s'ouvrait par quatre piqueurs à cheval, en grande livrée à \a française , de couleur chamois, à collet et parements cramoisi, galonnée d'argent sur toutes les tailles, tricorne en tête, couteau de chasse au côté; ces gens d'équipage sonnaient lour-à-tour les fanfares de la Saint -Hcbert, du cerf dix cors, et enfin ce qu'on appelle en langue de vénerie la retraite prise (c'est-à-dire l'animal que l'on a chassé, a été forcé).

Puis venaient une centaine de grands chiens courants, superbes bâtards anglais, portant au cou, toujours en l'honneur de Saint-Hubert, de gros nœuds de rubans chamois et cramoisi (couleur de la livrée du maître de l'équipage), rubans quelque peu effilés ou déchirés par les ronces et les broussailles traversées durant la chasse.

Six valets de chiens, à pied, aussi en grande livrée, chaussés de bas de soie et de souliers à boucles d'argent, couteau de chasse en sautoir, suivaient la meute.

et, la trompe en main, répétaient en manière d'écho les fanfares des piqucurs.

Un fourgon de chasse, conduit en Daumont, venait ensuite, servant de char funèbre à un raagniCque cerf dix cors, gisant sur un lit de feuillages et dont les énormes andouillers étaient ornés de longs rubans flottants, aussi chamois et cramoisi.

Derrière ce fourgon s'avançaient les chasseurs, tous à cheval, les uns en redingote écarlate, les autres courtoisement vêtus d'un uniforme de vénerie, pareil à celui du jeune marquis de Pont-Brillant.

Deux calèches attelées chacune de quatre magnifiques chevaux, pleins de sang et d'ardeur, menés en Daumont par de petits postillons en veste de satin chamois suivaient les chasseurs. Dans l'une de ces voilures se trouvait la marquise douairière, ainsi que deux jeunes et charmantes femmes, en habit de cheval, portant galamment sur l'épaule gauche une aiguillette de rubans aux couleurs de Pont-Brillant, car elles avaient suivi la chasse jusqu'à l'halali du cerf.

L'autre calèche, ainsi qu'un phaéton et un élégant char-à-bancs, étaient occupés par des femmes non chasseresses et par plusieurs hommes qui, en raison de leur âge, avaient été simples spectateurs de la chasse.

Enfin, des chevaux de main et de relais, aux couvertures richement armoriées et conduits par des palefreniers à cheval, terminaient le cortège.

La tenue parfaite de cette vénerie , la race des chiens et des chevaux, la richesse des livrées, reiccllenlgoût

des altelngcs, la tournure distinguée des chasseurs, la jolie figure et l'élégance des femmes qui les accompagnaient, eussent été partout très -justement remarqués, mais pour les badntds de la petite ville dePont- Brillant, ce cortège était un véritable spectacle, une sorte de marche d'opéra, ou rien ne manquait, ni musique, ni costumes, ni solennel appareil; aussi, dans leur admiration naïve, les plus enthousiastes, ou les plus poliliqiics de ces citadins (bon nombre d'entre eux étaient fournisseurs du chûteau), crièrent: Bravo, Monsieur le marquis! et battirent des mains avec transport.

Malheureusement, cette pompe triomphale fut un moment troublée par un accident qui arriva presque sous les fenêtres de la maison du docteur Dufour.

L'on n'a pas oublié le vénérable cheval de labour, qui avait amené Mme Basticn, dans une modeste voiture, et sur la sagesse duquel on avait cru pouvoir assez compter, pour le laisser, tout attelé, et, les guides sur le cou, rangé au long de la maison du médecin.

Ce digne cheval méritait cette confiance; il l'eût, comme toujours, justifiée, sans la circonstance insolite du cortège de la Sainl-IIuberl.

Aux premières fanfares, le campagnard se contenta de dresser les oreilles, et resta paisible; mais lorsque le cortège eut commencé de défiler devant lui, le retentissement des trompes, les bravos des spectateurs, les cris des enfants, les aboiements des chiens, la vue de ce grand nombre de chevaux, tout enfin concourut à

faire sortir le digne vétéran du labour de son calme et de sa sagesse habituelle ; hennissant soudain, comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, il éprouva le malencontreux désir de se joindre à la troupe dorée qui traversait le ma/7.

En deux ou trois bonds, le /ûriof/z-eî/r joignait en effet la brillante cavalcade, entraînant après soi le vieux cabriolet, et faisant refluer la foule sur son passage.

Une fois au milieu du cortège, le cheval se cabra violemment, et se tenant un instant sur ses pieds de derrière, il se mil h Jotiei' , comme on dit, de l'épinette avec SCS pieds de devant, s'abandonnant à cette joycuseté incongrue, justement au-dessus de la calèche où se trouvait la marquise douairière de Pont-Brillant; celle-ci, épouvantée, se ren\ersa en arrière, en agitant son mouchoir et en poussant des cris aigus, ainsi que ses compagnes.

A ces clameurs, le jeune marquis se retourna, fit faire une volte et un bond énorme à sa monture avec autant de grâce que de hardiesse, puis, à grands coups de fouet de chasse, il eut bientôt fait sentir au vénérable et trop guilleret laboureur l'impertinence de ces familiarités, dure leçon qui fut accueillie par les éclats de rire et par les applaudissements de plusieurs spectateurs, charmés de la bonne mine et de l'aisance cavalière de Raoul de Pout-Bi illant.

Quant au pauvre vieux cheval, sentant ses torts , et regrettant sans doute l'indigne abus de confiance dont il venait de se rendre coupable, il revint de lui-même, et tout piteux, reprendre humblement sa place à la

porte de la maison du docteur, au milieu des huées du public, pendant que le cortège de la Saint-Hubert finissait de traverser la promenade.

Frédéric Bastien, de la fenêtre où il se trouvait, avait assisté à celte scène . . .

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