‹ Frédéric BastienChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE HUITEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITEME

Dès l'entrée du cortège sur le Mail, la contenance, la physionomie de Frédéric avaient subi une transformation si étrange, que David, d'abord attiré vers la croisée parle bruit des fanfares, s'était brusquement arrêté, ne songeant plus qu'à contempler avec une surprise croissante cet adolescent dont les traits, malgré leur rare beauté, étaient devenues presque effrayants.

En effet, au sourire amer qui, un instant auparavant, contractait les lèvres de Frédéric, pendant qu'il regardait au loin le château, avait succédé, lors de l'apparition du cortège de la Saint-Hubert, une expression de douloureuse surprise; mais quand vint à passer, au milieu des acclamations d'un grand nombre de spectateurs, Raoul de Pont-Brillant, vêtu de son élégant habit de vénerie, galonné d'argent, et montant avec une grâce parfaite son superbe cheval de chasse noir comme l'ébène, les traits de Frédéric devinrent d'une lividité jaunâtre . . . tandis que, appuyées sur la barre d'appui de la fenêtre, ses deux mains se crispèrent si violemment,

qu'un r(<spau bleuâtre de veines gonflées apparut sous la blancheur de l'épiderme.

On eût dit qu'un charme fatal, retenant ce malheureux enfant à cette croisée, l'empêchait de fuir un spectacle odieux pour lui.

Aucun de ces ressentiments contenus ou violents, n'avaient éciiappé à David, qui devait à une longue expérience des hommes et à son esprit observateur, une connaissance profonde de l'anie humaine; aussi, sentant son cœur se serrer, il se dit en jetant sur Frédéric un regard de commisération profonde:

— Pauvre enfant . . . déjà connaître la haine . . . car ... je n'en doute pas . . . c'est de la haine qu'il éprouve contre cet autre adolescent, qui monte ce beau cheval noir . . . cette haine d'où peut-elle naître ?

David faisait cette rédexion, lorsque arriva le burslcsque iiicidciu du \ieux clieval de labour, rudement châtié par le jeune marquis, à l'applaudissement des spectateurs.

En voyant battre son cheval, la figure de Frédéric élaii de\ciiue terrible ... ses yeux, dilatés par la colère, séliiicnt injectés de sang; enfin, poussant un cri de rage, il se fût dans sa fureur aveugle précipité par la fenêtre, pour courir sur le marquis, s'il n'eût pas été arrêté par David, qui le prit à bras-le-corps.

Celte brusque étreinte, causant à Frédéric une commotion de surprise, le rappela il lui-même: son premier saisissement passé, il dit à Da\id d'une voix tremblante décolère:

— Qui ôlcs-vous. Monsieur? . . . pourquoi me touchez-vous ?

— Vous vous penchiez si imprudemment par celte fenêtre, mon enfant, que vous étiez sur le point de tomber, — répondit douceraent David, — j'ai voulu prévenir un malheur • . .

— Qui vous a dit que c'eût élé un malheur? — répondit l'adolescent d'une voix sourde.

Puis il s'éloigna brusquement, se jeta sur un fauteuil, cacha sa tête entre SCS mains, et se mit à pleurer en silence.

L'intérêt, la curiosité de David étaient de plus en plus excités. . . Il contemplait avec une muette et tendre compassion ce pauvre enfant, alors aussi accablé qu'il était naguère violemment surexcité.

Soudain la porte du cabinet du docteur s'ouvrit.

Mme Baslien parut accompagnée de M. Dufour.

Les premiers mois que Marie, sans remarquer David, prononça en cherchant Frédéric des jeux, furent:

— Où est donc mon fils ?

Mme Bastien ne pouvait, en effet, l'apercevoir; le fauteuil où il s'était jeté en pleurant, se trouvait caché par la projection du battant de la porte.

A la vue de la touchante et angélique beauté de la jeune femme qui, nous l'avons dit, paraissait avoir vingt ans à peine, et dont les traits offraient une ressemblance extrême avec ceux de Frédéric, Da\id resta un moment frappé de surprise et d'admiration, sentiments auxquels se joignait un intérêt profond, car il apprenait qu'elle était la mère de l'adolescent pour lequel il éprouvait déjà une commisération sincère.

— Mais ; . . où est donc mon fils ? ... — répéta Mme Baslien en faisant un pas de plus dans le

Frédéric Baslien, l. f

salon et comraençaut à regarder autour d'elle avec une sollicitude inquiète.

David lui adressant alors un signe d'intelligence, l'invita par un geste significatif à regarder derrière la porte, ajoutant à voix basse :

— Pauvre enfant ! ... il est là. . .

Il y eut dans l'accent, dans la physionomie de David, lorsqu'il prononça ces seuls mots: pauvre enfaîit! . . . quelque chose de si doux, de si ému que, d'abord étonnée à la vue de cet étranger, elle lui dit, comme si elle l'eût connu:

— Mon Dieu! qu'y a-t-il? Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose ?

— Il ne m'est rieu arrivé, ma mère ... — reprit soudain l'adolescent qui, pour essuyer et cacher ses larmes, avoit profité du moment pendant lequel il n'était pas vu de Mme Bastien.

Puis, saluant d'un air sombre et distrait le docteur Dufour, qu'il traitait jadis avec une si affectueuse cordialité, Frédéric, s'approchant de Marie, lui dit:

— Viens-tu, ma mère ? . . .

— Frédéric — s'écria-t-elle en prenant les

deux mains de son fils et le couvant, pour ainsi dire, des yeux avec angoisse, — tu as pleuré.

— Non . . . non ... — dit-il en frappant impatiemment du pied et dégageant ses mains de celles de sa mère. — Viens . . . partons.

— Nest-cepas, Monsieur, qu'il a pleure? — s'écriat-elle en interrogeant David d'un regard alarmé.

— Eh bien! oui, j'ai pleuré, — répondit Frédéric avec un sourire sardonique, — j'ai pleuré de reconnais-

sauce, car Monsieur ... (et il montra Da\id) m'a empoché de tomber par la fenêtre. . . Maintenant, ma mère . . tu sais tout . . . viens . . . sortons. . .

Et Frédéric se dirigea brusquement vers la porte.

Le docteur Dufour, non moins surpris et affligé que MmeBastien, dit à David:

— Mon ami . . . qu'est-ce que cela signifie ?

— Monsieur, — ajouta Marie en s'adressant à l'ami du docteur, confuse désolée de la mauvaise opinion que cet étranger devait concevoir de Frédéric, — je ne sais pas ce que veut dire mon fils . . . j'ignore ce qui est arrivé . . . mais je vous en supplie . . . Monsieur, excusez-le. . .

— Rassurez-vous, Madame . . . c'est moi qui ai besoin d'être excusé, — répondit David avec un sourire bienveillant, — tout-à-l'heure , en faisant observer à M.

Totre fils qu'il se penchait imprudemment à cette

fenêtre . . . j'ai eu le tort de le traiter un peu en écolier. . . Que voulez-vous . . . Madame? ce cher enfant est tout fier de ses seize ans ... et il a raison . . . car, à cet âge, — reprit David avec une gravité douce, — l'on est déjà presque un homme et l'on comprend mieux encore tout le charme . . . tout le bonheur de l'affection maternelle.

— Monsieur, — s'écria impétueusement Frédéric, les narines dilatées par la colère, tandis que son pâle visage se couvrait d'une vive rougeur, — je n'ai pas besoin de leçons. . .

Et il sortit rapidement.

Frédéric! — dit vivement Marie à son fils d'un ton de reproche au moment où il quittait le salon; puis

tournant vers David sa figure angélique où brillaient, humides de larmes, ses grands et doux yeux bleus, elle reprit avec une grâce touchante :

— Ah ! . . Monsieur . . • encore pardon , — vos bienveillantes paroles de tout-à-l'heure me font espérer que vous comprendrez mes regrets . . . qu'ils me m(^rilent du moins votre indulgence pour ce malheureux enfant.

— Il souffre ... il faut le plaindre et le calmer, — répondit David d'une voix attendrie; - — tout-à-l'heure, j'ai élé frappé de la" pâleur de ses traits ... de leur contraction douloureuse. . . Mais, tenez . . . Madame, il est sorti du salon ; ne le quittez pas. . .

— Venez , Madame . . . venez vite , — dit le docteur Dufour en offrant son bras à Mme Baslien.

Celle-ci , partagée entre la surprise que lui causait la bienveillance de l'étranger', et les inquiétudes dont elle était assaillie, suivit précipitamment le docteur afin de rejoindre Frédéric.

Resté seul, David s'approcha de la fenêtre.

Au moment où il s'y penchait, il vit Mme Bastien, après avoir porté son mouchoir à ses yeux, s'appuyer sur le bras du docteur Dufour, et monter dans le modeste cabriolet où Frédéric l'avait précédéc.au milieu des rires et des quolibets d'un assez grand rassemblement d'oisifs, restés sur le mail après le passage du cortège de la Saint-Hubert , et naguère témoins de la mésaventure du Laboureur.

— Cette vieille rosse n'oubliera pas la bonne leçon que lui a donnée le jeune M. le Marquis, — disait l'un.

— Élait-il farce, ce gros poussif , avec son cabas de cabriolet au dos, quand il est venu au milieu des

superbes voitures de M. le Marquis! — ajoutait un autre.

— Ah ! ah ! — reprenait un troisième , — ce dada-la. se sou\iendra de la Saint-Hubert.

— Oh ! moi aussi, je m'en souviendrai ! ! — murmura Frédéric d'une voix tremblante de rage.

Ce futà ce momentque Mme Bastien, avec l'aide du docteur, remonta dans le cabriolet.

Alors Frédéric, exaspéré par les railleries grossières qu'il venait d'entendre, foui'lla d'une main furieuse le vieux cheval qui partit au galop à travers le rassemblement.

En vain Mme Bastien supplia son fils de modérer l'allure du cheval, plusieurs personnes faillirent à être écrasées; un enfant, ne se ran-jeant pas assez vite, reçut de Frédéric un violent coup de fouet ; mais bientôî, tournant rapidement à l'extrémité du Mail, le cabriolet disparut au milieu des clameurs irritées de la foule qui le pursuivit de ses huées menaçantes.

Page 1