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souffre, il a des bouffées de folie, mais point de ces convulsions malséantes,que les compositeurs actuels font entrer, parfois à contresens, dans leurs productions réalistes ; il n’abuse pas d'accords risqués; il ne fait pas faire à sa pensée de trop longs détours; il n'oublie jamais de conserver sa dignité; il sait qu'il ne sied pas de montrer à des regards étrangers le fond même de son cœur. Il en fut de même dans sa vie.
Rares étaient ceux qu'il admettait dans son intimité et dans le partage de ses pensées ; les Jettres de sa famille, les présents de peu de valeur qu'il en recevait étaient ses plus chers trésors, qu'il ne partagéait avec personne. Il souffrait même quand une main étrangère touchait à ces objets aimés.
A cette époque, son esprit encore fort et énergique, savait d'ailleurs rejeter les idées tristes et faire monter à la surface ce qu'il recélait de gai et de gracieux. Et alors il devenait ce « petit Chopin », comme disaient ses amis; il contrefaisait le Juif polonais marchandant du blé, ou bien l’Anglaise sentimentale ; assis à son piano, il imitait à s’y méprendre le jeu et les mouve-
ments du bouillant Liszt ou de Thalberg l'empesé. Il n'est pas de composition plus élégante, contenant plus de brillant et de liberté d'esprit que la grande polonaise en mi majeur, précédée d'un andante spianato (op. 22), qui fut écrite à cette époque et jouée au Conservatoire, dans les premières années de son séjour à Paris.
C'est alors aussi qu'un petit nocturne (mi b majeur, (op. 9, n° 2), le plus connu de tous aujourd'hui, faisait fureur à Paris. Ce rien charmant fit plus pour la popularité de Chopin que toutes ses autres œuvres. On ne saurait nier quelques réminiscences du premier nocturne de Field, ne serait-ce que le ton, le rythme et le dernier trait (ex. 3). Mais il y a là une certaine teinte de mélancolie émue, inconnue à Field, et qui est assez marquée déjà. Les nocturnes — où Chopin a mis le plus clair de son génie — sont restés jusqu'à présent des modèles d'élégance et de tristesse romanesque sans affectation; ce sont de plus des pages éloquentes de sa vie ; véritables poèmes de la nuit, tantôt calmes comme la lumière argentée de la lune (celui en mi P majeur justement, la première partie de celui en
Ja majeur), tantôt assombris par les nuages qui obscurcissent l'horizon et le cœur du poète; parfois traversés par quelque drame sanglant, l'écho de quelque terrible ballade,
Le premier en date, le nocturne en si h mineur, nous montre une forme musicale inconnue jusque-là ; une tristesse saisissante à côté d’une élégance de facture inouïe. Au milieu, que l’on ne doit pas jouer plus vite, le chant se traîne par octaves [ourdes, comme si l'âme était affaissée sous le poids des pensées et de la chaleur d’une nuit d'été. |
Le nocturne, en fa # majeur, est le type des sentiments d'expansion juvénile, d'amour de l'humanité; ce jeune homme, qui ne connaît pas encore les méchants, semble dire au monde :
« Tout ce que j'ai est à toi! » — Ce nocturne ressemble aux poésies de Schiller ; à cette époque, où tout subissait l'influence des ballades allemandes, où Mickiewicz lui-même commençait sa carrière par l'imitation de la poésie germaine, un jeune homme aussi sensible que Chopin ne pouvait pas ne pas ressentir l'influence de ces
vers consacrés à l'amour de l'humanité. Mais il
sut donner à des idées, communes à beaucoup d’esprits de cette époque, une forme si typique et si individuelle qu'il les fit siennes et qu'il ne peut être accusé d'aucune imitation. Il ne procède ni de Beethoven, ni de Weber, ni de Schubert, — il est toujours lui-même — et ne se rapproche d’eux que par une communauté de:
tendances.
Deux nocturnes(op.27), écrits bien plus tard, marquent le point culminant de son génie créateur. Tout un monde nous sépare là de Field, — la pensée d’une poésie profondément sentie se revêt d’une forme magique. Celui en ré h majeur a été comparé par les auteurs qui traitent de Chopin, aux créations les plus élevées des poètes contemporains. Ses mesures finales sont inimitables: ce sont des soupirs pénétrants de vérité, qui montent dans les airs pour se perdre à l’entrée des cieux. Le nocturne en wf # mineur me paraît la description d'une nuit calme à Venise, où, après une scène de meurtre, la mer se referme sur un cadavre, et continue à servir de miroir à la lumière de la lune.
Dansle nocturne en so/ mineur (op.37), qu’on
pourrait intituler « le mal du pays », le poète pleure au souvenir de son sol natal; souvenir qu'on voit dans la partie moyenne du morceau sous la forme d’une prière jouée par un orgue d'église de campagne. — Cette prière calme ‘âme de l'artiste, qui finit par une dernière modulation en so! majeur.
Le célèbre nocturne en wf mineur est l’image d’une douleur plus forte encore, racontée dans un recitando agité ; — des harpes célestes viennent apporter un rayon d'espoir qui est impuissant à rendre le calme à son âme ulcérée; elle continue son récit désespéré, et lance vers le ciel une plainte suprême (ex. 4).
Les deux derniers nocturnes (op. 62), par leur forme un peu trop précieuse, sont l'indice des ravages exercés dans le cœur du poète par ses déceptions et ses souffrances physiques.
On doit compter au nombre des nocturnes, l'étude LS ut # mineur, une des plus élevées parmi. fes compositions du maître, et la Berceuse, si calme et si élégante.
Nous laissons à plus tard quelques remarques
qui seraient ici à leur place, et nous revenons aux premières années de son séjour à Paris.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, deux éléments combinés formaient la personnalité de Chopin — la rêverie slave et la vivacité française. Dans cette époque de jeunesse, ce dernier élément avait le dessus. Sa facilité même de composition devait remplir son être de ce contentement intime et de ce bonheur qui sont l'apanage des compositeurs aux idées riches et nombreuses.
Les commencements furent difficiles, cependant : c'était d'abord la séparation avec des personnes aimées, et l’idée de leur être à charge; c’étaient des embarras d’ordre matériel.— Puis, bien que reçu avec déférence dans le monde artistique, il n'avait pas encore acquis cette sympathie plus tard si générale et si dévouée, témoin les opinions sur lui de Kalkbrenner, Field, Moschelès.
On sait qu'il songeait déjà à partir pour l'Amérique, quand une circonstance futile et toute de hasard, une rencontre dans la rue, le fit rester à Paris. Le prince Valentin Radziwill le pria de venir avec lui à une soirée chez les
Rothschild. Chopin ne put refuser; il joua longtemps et improvisa en inspiré. Entouré aussitôt par les dames, il eut une foule de demandes de lecons dans les maisons les plus riches, et n’eut plus à s'inquiéter de l'avenir. C’est alors que ses œuvres antérieures devinrent populaires et qu'il en parut beaucoup de nouvelles : la ballade en sol mineur (op. 23), les mazurkas, les études, les nocturnes (op. 27) et d'autres encore.
Si les nocturnes sont les plus jolies perles, parmi les moindres, de son écrin poétique, les ballades, sans contredit, sont ses œuvres les plus complètes, les plus achevées, celles qui ont la plus grande valeur musicale. La forme en est neuve et hardie; elle dédaigne toute convention; le maître n'écoute que sa propre inspiration, poursuivant son idée avec la plus grande suite au milieu de variations et de passages divers, toujours appropriés au titre. La pensée et le caractère en sont pris dans les ballades de Mickiewicz. Ce sont là de véritables récits dramatiques, toujours variés et pleins d’imprévu. Les trois premières surtout nousfont voir l'auteuren possession de son énergie et de sa vitalité en-
tières. Leur plan est large ; les images sombres y sont peintes objectivement, comme sur le théâtre; la tristesse, le désespoir emplissent le cœur des héros du récit; mais on voit que ces sentiments ne constituent pas le fond de l’âme même de l'auteur.
C'est à cette époque que son ami Orlowski écrivait (1834) : — « Chopin est plein de santé et de force ; toutes les Françaises en raffolent, et tous les Français en sont jaloux. Il est à la mode; le monde verra bientôt paraître des gants à la Chopin. »
Je me suis étendu d'autant plus sur ce côté viril | des créations de Chopin, qu’on y a fait jusqu'ici peu d'attention (sauf Karasowski [1]). Sa figure ‘idéale et charmante, la grâce et la mollesse de ses œuvres les plus connues, enfin sa maladie et ce qu'on savait de ses dernières années, tout contribue à persuader au plus grand nombre que Chopin était un être énervé et affaibli, et, ce qui est bien pis, cette persuasion fait naître
(1) Auteur de plusieurs œuvres sur Chopin, écrites en polonais, et d’une excellente biographie du maître, publiée en allemand.
souvent cette exécution de ses œuvres si fade et si monotene, absolument contraire à leur esprit. Sa poésie et sa mélancolie si douce, qui nous saisit, zous, au cœur, lui font du tort auprès des étrangers. Ceux-ci l’ont appelé avec Field : un talent de chambre de malade ; ils ont exagéré les côtés faibles de son âme et ont mis en avant quelques compositions écrites dans des circonstances particulières. Chez nous, même, cette opinion a des adhérents; on ne saurait trop la combattre, car elle est l’origine d’une exécution à contresens. Que de pensionnaires jouant Chopin avec ce qu’on appelle du sentiment, ne se doutent pas qu’il y a là un aliment fort et généreux qu'elles détériorent à plaisir. Ce sentiment soi-disant a les caractères suivants : 1° On exagère les rubato; 2° on retourne pour ainsi dire la pensée en accentuant les notes qui doivent être faibles, et vice versa; 3° on frappe les accords de la main gauche un peu avant les notes correspondantes du chant. — Chopin a sans doute des côtés négatifs mais qui servent de fond, pour ainsi dire, aux côtés positifs de son génie. [l s’est un peu éparpillé dans les salons
parisiens ; il ne répondit pas peut-être à ce qu on attendait de lui, sous le rapport d'œuvres plus considérables ; étant donnée la richesse de son talent, il nous a déçus un peu, nous aussi bien que Schumann. Mais, en revanche, mettant toute son âme en de petites choses, il les a finies et perfectionnées d’une manière admirable, et l’exécutant ne doit pas exagérer ses côtés faibles; au contraire, ainsi qu'il sera dit au chapitre « sur le style », il doit les recouvrir comme d’un reflet des parties plus puissantes.
Ceux qui s'élèvent contre la musique de Chopin sont en général des natures peu musicales et qui critiquent aussi bien les autres maîtres, ainsi que l'utilité même de la musique. Ces mêmes Zoiïles, parfois, entendant le dermier prélude ou la polonaise (op. 53), se sentent emportés et demandent : Est-ce bien du Chopin ?
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Orlowski s'exprime ainsi : « Il est seulement rongé par le mal du pays. » Il était rongé aussi par d'autres maux, et aussi sans doute par ce « ma] de vivre », commun alors à presque tous les es-
prits élevés. I] nous est le plus sympathique dans is
les œuvres où ces maux se font jour en plaintes douces ; les nocturnes en fa mineur, en so! mineur, l'étude en do #, la valse en /a mineur, les préludes, etc., lui valurent la sympathie de tout cœur sensible, des femmes principalement. — « Chopin, a dit quelqu'un, c’est une plainte qui a du charme. »
On a exagéré pourtant en cherchant dans ses préludes les traces de cette misanthropie, de cet ennui de vivre, auxquels il était alors en proie (c'était pendant son séjour à l’île Majorque). Il s'est passé chez lui, ce qui est commun à tous les maîtres. Haydn n'était pas heureux dans son ménage ; Beethoven fuyait le monde et les hommes; et cependant la gaieté résonne dans les œuvres du premier et le second nous enchante par la tranquille majesté de ses chants, où on chercherait en vain les traces de ses ennuis de ménage. Pourquoi cela? C’est que l'homme est autre dans la vie de chaque jour, autre quand l'inspiration divine descend en lui. La joie qu'il éprouve à créer le rend indifférent au monde entier, l'emporte loin de la terre et des soucis !
Cela est vrai pour Chopin avant tous; pour | 3
Chopin qui, dans la vie privée, n'’aimait pas à profaner ce qu'il avait au fond du cœur en le partageant avec des indifférents, et qui aurait cru au dessous de sa dignité de montrer le véritable état de son âme; — du moins, il ne l’a fait que très rarement.
Très peu de préludes présentent ce caractère de désenchantement, et celui qui est le plus marqué sous ce rapport, le prélude n° 2, doit être rendu, selon Tarnowski, à une époque bien antérieure à son séjour à l’île Majorque. On connaît, par les mémoires de M" Sand, l’histoire d’un prélude que Chopin aurait composé, alors que la pluie battait les vitres de la maison où il était seul, attendant ses amis, sortis pour une promenade et qu’il s'imaginait ne plus jamais revoir. Bien que ce prélude, d’après la tradition universellement adoptée, soit celui en si mineur, je dois ajouter que l’idée qu'il contient n'est . développée tout à fait que dans le prélude 15° en ré bp, à côté duquel le premier n’est qu’une ébauche.
Le fond du tableau, ce sont toujours les gouttes de pluie qui tombent à intervalles régu-
liers, et qui, par leur retour constant, amènent lesprit à un état de tristesse et d'absence; un chant rempli de larmes s'élève au milieu du murmure de la pluie, — puis, passant en wt Ë mineur, la mélodie monte des profondeurs de la basse jusqu'à un crescendo prodigieux, 1ndice de l'épouvante que cette nature si funèbre met au cœur de l’homme. Ici encore, la forme ne permet pas aux idées de devenir trop sombres; malgré la mélancolie qui vous saisit, un sentiment de tranquille grandeur vous relève. Que dire encore des autrès préludes, remplis de bonne humeur et de gaieté (N° 18, mi hp majeur. — N° 271, si bp. — N° 23, fa majeur) ; ou bien le dernier en ré mineur, n'est-il pas énergique et fort, celui qui se termine comme par trois coups de canon ?
L'œuvre la plus désespérée, La plus triste est la célèbre marche funèbre. Le glas des cloches qui se répète nous pénètre d'horreur, et sert d'accompagnement à un chant lamentable et déchirant, mais qui oserait dire que cela est maladif? Celui qui, une fois dans sa vie, s’est trouvé dans la position d'esprit dépeinte ici si
dramatiquement, celui-là comprend ce qu'il y a de grand dans ces gémissements, et de majesté dans cette douleur! La note d'espoir ne fait pas non plus défaut, dans la partie moyenne en ré b majeur.
Passons maintenant aux plus caractéristiques des œuvres de Chopin, aux mazurkas; là encore nous aurons à combattre l’idée qui les fait considérer comme trop tristes, trop en mineur.
La propension à la mélancolie, à la réverie, n’est pas une faiblesse par elle-même; une nature délicate non plus ne dit pas une nature faible. Chopin, Polonais par sa mère, ne pouvait se soustraire à ce qui est le caractère même de notre peuple. Nos paysans aiment les danses en mineur, ils reviennent souvent et quelquefois opiniâtrement à cette note un peu monotone, qui cependant chez eux, indique si bien le fond généreux et aimant de leur être. Eh bien! c’est notre défaut cela! c’est une faiblesse, si vous voulez; nous aimons beaucoup de cet amour chrétien qui s'adresse à la nature entière. Bénis soient cependant les maîtres et les poètes qui
ont su faire résonner dans leurs œuvres cette note intime de nos cœurs!
On pourrait blâmer Chopin de s'être complu dans les motifs populaires à notes tristes; n’oublions pas qu'il a rendu avec autant de bonheur ce qu'il y a de chevaleresque et de guerrier dans ces chansons, et ce qui est le plus difhicile à rendre. Un étranger qui voit nos danses, est forcé d’avouer que ce sont là jeux d'un peuple honnête et guerrier!
Malgré ses souffrances continuelles, Chopin ne se laissait pas abattre. Une de ses dernières œuvres est l’allegro de concert (op. 46) plein de vie et de gaieté, et qui ressemble un peu à l'introduction de sa fantaisie sur thèmes nationaux (op. 13).
On peut dire que sa maladie et la faiblesse de son corps n’eurent d'autre effet que de rendre ses créations plus rares, d’espacer ses moments d'inspiration poétique ; dans ces momentslà, il oubliait tout, et devenait autre. C’est à ces moments que nous devons la fantaisie en Ja mineur; c’est alors qu’il écrivit sa fameuse
polonaise (op. 53), le type d’un chant guerrier.
La légende s’est attachée: à cette polonaise, Quand il se mit au piano pour exécuter son œuvre pour la première fois (1), il lui sembla tout d’un coup que la chambre se remplissait des guerriers qu'il avait évoqués dans son chant, et il s'enfuit épouvanté devant les produits de sa propre imagination. Cette légende nous donne la clef de son caractère, elle nous donne, pour ainsi dire, Chopin tout entier; le corps trop faible, trop énervé, ne pouvait supporter ce que produisait l’âme, restée saine et forte.
A cette époque cependant, comme nous le disions tout à l'heure, la création devenait plus difficile; la pensée avait plus de peine à se faire Jour au milieu des détails qui l'encombraient. Les efforts du maître recèlent encore quelque temps ces difficultés de création; nous ne les voyons pas dans la Berceuse, dans la sonate en si mineur, dans la barcarolle. Ce n'est que depuis sa rupture avec Georges Sand,
(1) C'était dans une tour isolée du château de Nohant.
et dans le court espace de temps qui s’écoula jusqu’à sa mort, que l'on sent une âme brisée, une pensée qui a de la peine à s’exprimer clairement. Ainsi dans ses derniers nocturnes, dans la sonate pour violoncelle, et dans cette dernière mazurka composée sur son lit de mort, et qu'il ne put noter de sa main défaillante. Cette époque si douloureuse a produit pourtant encore une pensée grande et triomphale, une protestation contre la maladie, contre la faiblesse du corps, un cri de l’âme qui se sent encore forte, c’est la polonaise fantaisie op. 61. L'idée mère de cette polonaise, cachée sous . une forme trop vague, malheureusement, était de démontrer les souffrances, la chute et le triomphe prochain de son peuple. Cela ne prouve-til pas qu'en dépit de la faiblesse du corps, son esprit se nourrissait toujours d’une foi vive et d’une espérance inébranlable ?
Peut-on, en définitive, compter Chopin au nombre des désespérés en littérature et en poésie ? Non; car il n’a jamais oublié, au milieu des plus grandes souffrances, l'idéal vers lequel montait son âme. Cet idéal n’a pas toujours
servi de guide aux maîtres de la nouvelle école. Schumann lui-même ne nous présente-t-1l pas, dans ses fantaisies, trop de fièvre parfois, trop d'idées diffuses et sombres (1)? Et l’école réaliste actuelle, où a-t-elle placé son idéal? Ne l'a-t-elle pas remplacé par le doute et par le culte de Ia matière? Si nous rencontrions ces symptômes et ces tendances dans Chopin, nous ne pourrions nier que son œuvre n'ait une influence négative. Mais cest le contraire que nous remarquons, et quelques œuvres qui forment exception ne sauraient infirmer notre opinion. C'est en nous appuyant sur ce que nous croyons avoir démontré, que nous allons étudier les meilleures conditions techniques et spirituelles d'exécution, des œuvres du maître.
(1) Au point de vue de la facture, ces tendances consistent en abus de passages chromatiques, de dissonances, et dans l’indication, contraire aux usages reçus, de jouer les dissonances piano — ce qui agace singulièrement les nerfs. |
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ELUI qui a vu le portrait de Chopin peint 08 Ary Scheffer, qui a regardé longuement cette figure frêle et délicate, respirant un tel air de grâce native et de distinction, celui-là comprendra un des côtés les plus caractéristiques de ses créations; il comprendra que Chopin est toujours un hôte des régions éthérées et idéales, que le raffiné, l’élégant sont des besoins de sa nature, que beaucoup de choses lui paraissent rudes qui ne choquent point le grand nombre. Sans parler de ses habitudes, de ses manières, qui le faisaient appeler « le prince » par Liszt, nous trouvons dans ses compositions et dans la tradition de son jeu. des caractères qui le distinguent de tous les
autres artistes. Son toucher était en général plus doux que celui adopté ordinairement; il n'employait que rarement la force; il évitait soigneusement ce qui n’est que brillant et destiné à l'effet; il recherchait des qualités plus élevées et souvent incomprises de la foule.
Aussi le jeu de Liszt ne le satisfaisait pas toujours; ses auteurs favoris étaient les plus délicats et les plus purs de forme. Heine l’a appelé «le Raphaël de la musiqué »; il préférait à tous, Mozart, qui mérite aussi ce surnom. Sur son lit de mort, il priait encore la princesse Marcelline Czartoryska et le violoncelliste Franchomme de jouer à sa mémoire les sonates de Mozart. Les œuvres grandioses de Beethoven le choquaient par leurs duretés; et même dans l’immortel Don Juan de Mozart, son chef-d'œuvre favori, il trouvait des passages désagréables à son oreille.
De là, nous voyons que Chopin a dû placer très haut l'idéal du jeu de piano. Sans entrer encore dans l'analyse de son beau style, nous pouvons affirmer, au dire de tous les contem-
porains, que son exécution était parfaite rien
qu'au point de vue matériel ; son toucher tellement beau, qu'un accord seul suffisait parfois à transporter d’aise les auditeurs. Rien d'étonnant à ce qu'il exigeât cette même perfection de ses élèves. Aussi les premières leçons étaient-elles pour ceux-ci un véritable martyre; le toucher paraissait toujours trop sec ; le moindre détail qui. ne répondait pas à l'idéal du maître était sévérement repris.
La base de cette méthode d'enseignement consistait donc dans ce raffinement du toucher; cela seul suffirait à la distinguer de toutes les autres. Tous, il est vrai, reconnaissent l'utilité d’un bon toucher, mais le gâtent souvent par l'abus d’exercices mal compris. Toute la personne de Chopin était pénétrée du sentiment du beau et de l'exquis; et il en est de même de ses œuvres admirables. |
Beethoven et Liszt lui-même, joués habilement, mais avec un toucher moins raffiné, peuvent encore plaire et ne pas perdre leur caractère; tandis que Chopin, rendu d’une main malhabile ou trop lourde, n’est pas loin de la caricature, surtout dans /a Berceuse ou les
nocturnes. Bien que dans les derniers temps de sa vie, il fût devenu, par suite de sa maladie, déjà par trop sensible à toute note un peu dure, on ne saurait nier que cette préoccupation constante d’un toucher délicat, ne fût le résultat d’une profonde conception de l'idéal digne des plus grands éloges, et plus rare à cette époque-là qu’elle n’est aujourd’hui.
Chopin considérait comme condition première d’un bon toucher, une bonne tenue de la main; il était très difficile à ce sujet. Bien qu’il y eût des virtuoses remarquables à cette époque, la méthode d'enseignement était loin de la perfection qu’elle a atteint de nos jours, et, sous ce rapport, Chopin a devancé l’école allemande actuelle, et l’a surpassée peut-être sous certains rapports. [Il préparait la main avec un soin infini, avant de lui confer la reproduction des idées musicales. Pour donner à la main une position avantageuse et gracieuse en même temps (ce qui dans son esprit allait toujours ensemble) 1l la faisait Jeter légèrement sur le clavier, de manière que les cinq doigts s’appuient sur les notes : mi, fa #, solH, laf, et si,
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