Mai
Comme je vois par votre dépêche du
8 de ce mois, que le Comte de Panin aurait désiré, que j'eusse fait comiaître d'abord moimême au Barou Van Swieten la nécessité d'une diminution des acquisitions de sa Cour, je suis l)ien aise de vous faire savoir la raison qui m'en a empéclié. Ce Ministre vint justement me communiquer ses demandes, peu de temps après que j'eus reçu une lettre de la main propre de Sa Majesté Impériale de Russie, où cette Princesse s'exprimait dans les termes sui vans : „ J'aime „à voir la Cour de Vienne revenir à elle-même, „et je me tiens à ma façon de penser, que Votre „Majesté y a essentiellement contribué. Je veux „du bien à cette Cour de son retour, et je suis „pleinement persuadée, que, par les mêmes sen- „timens d'humanité et d'amour pour la tranquil- „lité de l'Europe, Votre Majesté se trouvera dis- „posêe à apporter de sa part toutes les facilités „convenables au succès de la négociation, qui „va s'entamer entre nous trois." — En partant
donc des principes que Sa Majesté Impériale paraissait avoir adoptés selon ses expressions, et ignorant entièrement comment on pensait en Russie sur Tétendue des propositions Autrichiennes, il ne me restait point d'autre parti à prendre, que de répondre au Baron Yan Swieten en termes vagues, en lui faisant toutefois sentir, que sa Cour paraissait avoir bon appétit et qu elle demandait une portion plus considérable que nous deux ensemble. En effet, si je m'étais permis d'entrer dans un plus grand détail avec ce Ministre, et si je l'eusse entrepris le moins du monde sur l'étendue des demandes de sa Cour, les affaires auraient pu s'embrouiller davantage, au lieu qu en me tenant à des propos généraux et vagues, j'ai entretenu cette Cour dans l'espérance, sans en rien décider, et je me suis ménagé le temps d'agir d'un parfait accord avec la Russie. Mais, après avoir été informé de sa façon de penser, j'ai également changé de langage, et je n'ai pas différé de faire connaître par mon Ministre d'Etat, le Comte de Finkenstein, au Baron Van Swieten, qui est tombé depuis malade: „Qu ayant moi-même consenti à retrancher de ma portion les villes de Dantzig et de Thorn, quoique Tune et Tautre y appartiennent incontestablement, et que la première faisait même la Capitale de la Pomerellie, il
était bien naturel que sa Cour se désistât également de quelques parcelles de ses prétentions, poiu- accélérer ce partage et rendre parfait l'accord qui devait s'établir entre les ti'ois Cours à cet égard." J'ai aussi tout lieu de me persuader quelle le fera, et que nous ne manquerons ])as de nous entendre parfaitement bien ensemble.
J'ai reçu une nouvelle dépêche du Sieur Zegelin en date du 23 d'Avril, qui contient les propositions très importantes de la Porte pour une Union plus étroite entre nous et elle, et dont vous devez déjà être informé également par votre correspondance immédiate avec ce dit Ministre. J'y ai répondu pareillement en termes vagues, et je pense que si l'Autriche s'accorde avec nous, nous n'aurons que faire de ses oifres; mais si au contraire, elle faisait de nouvelles tergiversations, nous pourrions nous concerter ensemble sur la réponse à faire aux propositions de la Porte.
Dépêche du Roi au Comte Solnxs.
Stargard, 1. Juin 177 2.
Dans mes dernières lettres de Vienne on m'a assuré, qu'on n y fera, probablement plus le diftidie, et que, si les restiictions que la Russie voudra mettre aux conditions de . la Cour de Yieime sur la Pologne, ne lui paraissent pas tro[) i)réjudicial)les, celle-ci se relâchera assez de SCS demandes, pour tinii- l'affaire par un prompt accoid. Fa\ attendant, la dite Cour prend eiîecti\ement possession des districts de la Pologne, qu'elle compte d'occuper, et je ne vois pas la raison qui nous empêche de nous conformer en ceci à son exemple. ,Je me propose de me rendre dans quelques jours d'ici à Marienwerder, pour y voir . en revue les troupes que j'y ai fait assembler. Mais quoique le secret, des démembremens projetés de la Pologne ait déjà assez transpiré, nommément en Saxe, à ne pouvoir plus en faire un mystère absolu au public, je me contenterai cependant pour le présent seulement, à faire sous main les arrangemens
nécessaires, pour pouvoii- procéder à la prise de possession dès lors que les* intentions de la Cour de Russie m'auront été communiquées à cet égard.
A en juger par les nouvelles qui me sont entrées, il me paraît très probable, que la paix entre la Russie et la Porte parviendra plus tôt à sa conclusion qu on ne l'a cru jusqu'ici. Les Turcs ne manqueront sans doute pas de mettre en avant certaines difticultés. Je me flatte cependant pas moins, qu'elles seront aplanies, et que la paix pom-ra être conclue vers la lin de Septembre.
Extrait des nouvelles que le Roi a reçu de Paris,
Le Sieur de j\IouiTié (Dumourier) qui est revenu de Polog'ue ici, et qui est fort mécontent, soit de son rappel, soit du petit rôle qu'il a joué, a présenté deux Mémoires au Ministère. Par le premier, il a prétendu faire connaître au juste Tétat de la Confédération et l'a nommée: un composé de quarante cinq chefs, qui partagent entr'eux le commandement d'une armée de quinze cents hommes! — Il prétend, que les sommes, que la France a versées jusqu'ici dans ce Royaume, ont été inutiles, et mal employées. — 11 propose dans le second Mémoire plusieurs moyens de venir plus efficacement au secours des Confédérés. C'est, selon lui, de faire passer les subsides par les mains de l'Electeur de Saxe. — Ces réflexions faites par un officier attaché au Ministère précédent, n'ont pas laissé de nuire aux Confédérés. Le Comte Wielohoursky, alarmé de ces impressions fâcheuses, a porté ses plaintes et ses lamenta-
fions aux créatiu'es du Duc crAig-mllon. Il les a répétées plus au long à la Comtesse du Barry, et l'a sensiblement émue. Elle lui a demandé pour le consoler: „Oii était la Pologne'?" et Ta exhorté à ne pas perdre courage. On a cru s apercevoir depuis, que le Roi semblait prendre quelque intérêt à ces troubles. Il ne voit dans les Confédérés que des gens opprimés par la Russie, et qui cherchent .à se délivrer de son esclavage. — Le Roi de France est d'ailleiu's extrêmement prévenu contre cette dernière. Il la regarde comme, une puissance liante et ambitieuse, il ne peut oublier, qu elle a voulu traiter d'égal à égal avec lui.
Marienwerdev, 7. Juin 1772.
— Comme on ne saurait juger encore, si la Coin- de Vienne voudra s'accommoder de la portion qui lui est destinée de la Pologne, et sup- ])0sant qu'elle se raidisse d'obtenir les districts qu'elle compte d'obtenir, il m'importe fort de savoir le pa^ti que prendra là-dessus la Cour où vous ête^^et si le cas échéait, s'il ne conviendrait, pour couper court à toute discussion, d'étendre les portions, que nous nous sommes réservées, à proportion de celle que la Cour de Vienne se propose d'ol)teniry Ce qui pourrait se faire, si la Russie s'étendait du côté de Kiovie plus en avant en Podolie, et moi, de ma frontière de Silésie. C'est une idée que j'avance , afin de vous engager d en faii-e usage au besoin, en attendant je serai bien aise, que vous puissiez me mettre particulièrement au fait de la façon, de penser de la Cour de Russie, pour engager les Autricliiens à rendre égales les portions que les trois Cours occuperont de
la Pologne. Je ne saurais vous déguiser non plus, que je serais fort curieux crapprendre, comment la Cour de Russie envisag-e la résolution que celle de Vienne a prise, d'envoyer les troupes qu'elle a destiné à occuper ses futures acquisitions, par la Aloldavie, tandis qu'elle peut les y faii-e arriver en droiture et par un chemin plus court, par la Hongrie. Je souhaiterais de savoir ce qu'on pense là-dessus, et ce qu'il y aura à faire en tout cas, si la dite Cour, contre toute attente, s'obstinait sur ses prétentions, afin que je puisse aviser d'avance au parti le plus convenable qu'il y aura à prendre pour lors, quoique, sans contredit, le meilleur serait toujours, de ne pas être obligés de recourir à des précautions embarrassantes. Au surplus, il me parait, que nous devrions à l'exemple des Autrichiens prendre dès à présent possession des districts de la Pologne, dont nous sommes convenus de faire l'acquisition.
Extrait des lettres de Vienne du 17. Juin
Le Courrier qu'on attendait de Pétersbourgest arrivé, et quoique le Prince Kaunitz ne se soit pas encore expliqué positivement avec le Ministre de Russie, il me revient pourtant, qu'il lui a dit, mais pour ainsi dire en passant seulement: „Qu'il voyait bien qu'on voulait réduire la Cour de Vienne à rien dans Tatfaire du partage, et qu'il était fàclié de prévoir, qu'une affaire qu'on avait cru pouvoir regarder comme entièrement arrangée, allait être assujettie à de nouvelles négociations; qu'ayant cru de bonne foi, d'avoir demandé trop peu, il ne s'était point attendu, qu'on proposerait des modiiications, précisément sur les morceaiLK les plus importants de cette portion. Mais qu'une affaire, comme celle-ci, ne pouvait pas se traiter légèrement, qu'il en parlerait au Ministre de Russie plus amplement, après l'avoir bien digérée."
Du Roi au Comte Solms.