CHAPITRE V
Frédéric se détermine à rentrer en guerre. — Motif de cette résolution. — Inquiétude que lui cause le traité de Worms.
— Avant de se mettre en campagne, il veut se mettre en sûreté du côté de la Russie et de la Suisse. — Double mariage de sa sœur Ulrique avec l'héritier de la eouronne de Suède et de la princesse d'Anhalt-Zerbst avec le grandduc héritier de Russie. — Tentative pour former une ligue de princes allemands dévouée à l'empire. — Concours demandé dans ce dessein à la France dans des conditions qui ne peuvent être acceptées. -- Débats à ce sujet entre Frédéric et Valori. — Arrivée à Francfort de Chavigny, envoyé en mission extraordinaire auprès de Charles VII.
— Il entreprend de constituer la ligue des princes allemands sous la direction de la France. — Projet de traité rédigé dans ce sens. — Frédéric refuse d'y adhérer, mais se décide à entrer directement en relation avec Louis XV par l'intermédiaire d'un envoyé secret, le comte deRottenbourg.
Caractère et antécédents du comte. — Situation où il trouve les esprits à Versailles. — Le ministère es1 divisé entre ceux qui désirent la paix et les partisans d'une action plus décisive. — Louis XV, conseillé par madame delà Touruelle, incline vers les résolutions énergiques. — Traité d'alliance offensif conclu avec l'Espague contre la Sardaigne. — .Madame de la Tournelle est créée duchesse de Châteauroux. — Le fils du prétendant au trône d'Angleterre s'échappe de Rome et vient offrir de servir contre l'Angleterre. — Rottenbourg, introduit par Richelieu chez Louis XV, offre l'alliance du roi de Prusse. — Négociation secrète sur les conditions de cette alliance. — Difficultés qu'elle rencontre. — Louis XV se déride a agir sans attendre la conclusion du traité avec la Prusse. — Déclaration de guerre à l'Autriche et à l'Angleterre. — Louis XV va prendre le commandement de l'armée de Flandre.
La pensée que Frédéric ne voulait pas laisser pénétrer à Voltaire élait, au fond, déjà arrêtée dans son esprit. Deux incidents, survenus pendant qu'il semblait ne s'occuper que de ballets '■I d'opéras, avaient fixé ses incertitudes, et sa résolution d'agir était prise.
La première de ces causes déterminantes était la ci inclusion si longtemps attendue, si vive-
ment disputée, mais enfin réalisée, «l'un traité d'alliance entre l'Autriche et la Sardaigne, sons la garantie de l'Angleterre. Ce trait/' venait, en effet, d'être signe le 13 septembre (pendant le séjour môme de Voltaire à Berlin), dans le camp du roi George à Worms, par les plénipotentiaires des trois puissances. L'enchère ouverte par Charles-Emmanuel était close, et le lot de l'alliance piémontaise adjugé à l'Autriche comme au plus offrant des deux compétiteurs.
Ce résultat, incertain jusqu'à la dernière minute de la dernière heure, avait été précédé de péripéties vraiment comiques. Comme la reine de Hongrie persistait à se refuser aux concessions qui lui étaient demandées, Charles-Emmanuel, voulant en finir, eut recours pour la faire céder à un procédé très simple, mais franc jusqu'à l'effronterie. Il se fit remettre par le marquis de Senneterre le traité que proposait la France, tout rédigé et n'attendant plus que la signature; mais il prévint en même temps l'ambassadeur que cette signature, encore laissée en blanc, ne serait donnée par lui que si, dans un
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délai dont il fixait le jour final, l'Autriche n'avait pu être amenée aux sacrifices qu'il exigeait. En même temps, un exprès allait de sa pari avertir le roi d'Angleterre que, si, à ladite dale, l'Autriche n'avait pas entendu raison, tout serait consommé sans retour avec la France. Il mil alors en panne et attendit le retour du courrier dans l'attitude vraiment convenable à un tilsde la maison de Savoie qui voulait toujours, disait le proverbe italien, avoir son pied chausse de deux souliers à lu fois.
j'uis, pendant ces jours d'attente, le roi se promenait familièrement dans ses jardins a\ec l'envoyé français, qui, ne voulant pas manquer l'instant critique, n'avait garde de le perdre de vue. — « Convenez, lui disait-il en riant, que ma situation est singulière. A l'heure qu'il est, je ne sais pas avec qui je suis. Si mon courrier est arrivé à temps, je suis l'allié de l'Angleterre, sinon je suis avec vous. — Laissez-moi espérer, répondait l'ambassadeur, dans les hauteurs de la reine de Hongrie et la dureté de la cour de Vienne. — Ah! dit le roi, sur ce point vous avez raison; on ne peut rien ajouter à la hau-
teur avec laquelle on pense à Vienne1.» La hauteur fléchit pourtant devant la nécessité, et, moyennant la cession des duchés de Plaisance et de Pavie, plus quelques autres parcelles de territoire sans importance, plus aussi un subside de 200,000 livres sterling' promis par l'Angleterre, Charles-Emmanuel fut décidément enrôlé parmi nos ennemis. « Croyez à tout mon regret, disait en son nom le marquis d'Ormea, en congédiant Senneterre, qui venait lui annoncer son départ; ce sont de ces choses affligeantes comme il en arrive dans la vie. Que puis-je pour votre service? » Et ses yeux, dit Senneterre, parurent baignés de larmes -.
Comme tous les actes qui, après avoir été souvent annoncés, ont beaucoup tardé, la nouvelle convention prit à peu près tout le monde par surprise. Frédéric, en particulier, qui ne s'y attendait plus, fut très péniblement affecté
l. Senneterre ;'i Amelot, 5 H 6 septembre 1743. {Correspondance de Turin. — , Ministère des affaires étranger
2.. Senneterre à amelot, 26 septembre 1743. Correspondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.) Jour nal de Charles VU. p. 102.
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de n'en avoir pas été prévenu autrement que par la voix publique. La lecture du texte n'atténua pas cette impression. Les deux souverains, qui se partageaient désormais la haute Italie, s'engageaient à se garantir réciproquement toutes leurs possessions toiles qu'elles étaient déterminées par des traités antérieurs. Or, dans rénumération de ces traités qui remontaient jusqu'à celui d'Utrecht, Frédéric chercha vainement la moindre mention du traité de Breslau et de la réduction apportée, l'année précédente, aux domaines de l'Autriche par la cession à lui faite de la Silésie. Cette omission lui parut suspecte. Dès qu'on n'exceptait pas expressément la Silésie des possessions garanties à Marie- Thérèse , c'est qu'elle prétendait encore l'y comprendre ou l'y faire rentrer. De plus, les dispositions ostensibles étaient complétées par d'autres secrètes dont le mystère même était inquiétant, et il ne fallut pas beaucoup de peine à la police active et vigilante du cabinet prussien pour se procurer la connaissance d'un certain article 13, en vertu duquel le roi de Sardaigne s'engageait, « dès que l'Italie serait
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délivrée d'ennemis, à fournir les troupes nécessaires pour assurer la sûreté des États de la reine en Lombardie, afin qu'elle pût se servir d'un plus grand nombre des siennes en Allemagne ».
« Voilà donc, s'écria Frédéric, la reine de Hongrie qui veut retirer ses troupes d'Italie pour les employer en Allemagne. Contre qui sera-ce ? Contre la Bavière? Elle a si bien humilié l'empereur, qu'elle possède son patrimoine. On peut en conclure qu'elle médite une nouvelle guerre, et ce ne peut être que contre moi. . . Le roi d'Angleterre, ajouta-t-il, par les engagements pris à Breslau, devait me communiquer tous les traités qu'il ferait et n'a garde dem'ouvrir la bouche de celui-ci. La raison est claire : ce qui est forgé à Worms et ratifié à Turin renverse tout ce que le roi d'Angleterre avait stipulé à Breslau. » — Ainsi raisonnait Frédéric, ainsi raisonne-t-il encore, vingt ans après, dans ses Mémoires. Voyait-il juste? Etait-ce la mauvaise conscience, qui soupçonne toujours chez autrui les torls dont elle se reconnaît coupable? Ftailce le génie politique, qui devine l'orage dans le
nuage à peine encore visible à l'horizon? Quoi qu'il en soit, il fut confirmé dans ses craintes par la nouvelle d'un autre traité conclu presque immédiatement après entre Marie-Thérèse et Auguste de Saxe, et qui semblait, en effet, remettre entre les mains de l'Autriche la clef d'une des portes de la Silésie.
Mais ce qui contribua plus que toute chose à le convaincre qu'il pénétrait la pensée de sa rivale et ses projets de revanche, ce fut une démarche dont le caractère, à la vérité très provocant, semblait indiquer chez elle un redoublement de hauteur et de confiance. Marie-Thérèse n'avait jamais reconnu, on le sait, la légalité du vote fédéral qui avait porté Charles VII au trône, acte vicié, suivant elle, dès l'origine, parce que le souverain légitime de la Bohème n'avait pas été appelé à y concourir. Mais cette réserve, bien que constamment renouvelée dans toutes les publications autrichiennes, n'avait pas empêché le cabinet de Vienne d'ouvrir à plusieurs reprises l'oreille ;ï des propositions faites au nom de l'empereur lui-même. On s'était donc habitué à n'y voir qu'une clause de style
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dont la répétition même atténuait l'importance. Marie-Thérèse choisit le lendemain du traité de Worms pour reproduire subitement sa protestation avec un éclat inaccoutumé. Cette fois, ce n'était pas seulement l'élection de Charles VII, c'étaient tous les actes émanés de l'autorité impériale ou fédérale depuis deux années qui étaient déclarés nuls et non avenus, y compris la convocation de la diète actuellement réunie à Francfort, dont l'existence était, par là même, dénoncée comme irrégulière; le tout accompagné des invectives accoutumées contre l'alliance conclue avec l'ennemi de la patrie et la violation flagrante des constitutions germaniques. Ce défi, jeté en face à tous les pouvoirs établis, eût déjà été un acte en soi très audacieux ; mais ce qui en accrut le retentissement et le scandale, ce fut que le nouvel archevêque de Mayence, archichancelier de l'empire, mais créature connue de l'Autriche, en ayant reçu communication eu ordonna ce qu'on appelait la dictature, c'est-à-dire l'insertion aux procèsverbaux de la diète. La seconde autorité de l'empire entrait ainsi en quelque sorte en corn-
plicité d'insurrection contre le corps même qu'elle était censée diriger.
L'émotion fut grande, moindre pourtant qu'elle n'aurait dû être; car, l'empereur ayant vivement réclamé contre la décision du chancelier, exigé la radiation immédiate de l'acte de Marie-Thérèse et fait appel, pour l'obtenir, au concours de tous les princes, — el surtout de ses électeurs, dont l'honneur, disait-il, était mis en cause en mémo temps que la dignité qu'il tenait d'eux, — lesréponses furent d'abord lentes à venir, puis timides et embarrassées. On y découvrait sans peine, avec le dessein de témoigner encore au pouvoir du jour un respect au moins apparent, le désir de ménager d'avance celui du lendemain. Frédéric seul bondit de colère et exprima son indignation avec sa verve et sa vivacité accoutumées : c'était, à ses yeux, la résurrection du joug odieux el trop longtemps supporté de la maison d'Autriche; on ne pouvait trop s'empresser de le secouer. A Podewils, qui, toujours prudent, lui conseillait de concerter sa réponse avec les autres membres du collège électoral : « Non, disait-il, je
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veux qu'on parle fort; vous êtes la plus grande poule mouillée que je connaisse : je veux qu'on parle sur le plus haul ton; je veux lire moimême la note que vous écrirez à l'empereur. Avant tout, il faut parler tout liant do la liberté de l'Allemagne, que la reine de Hongrie veut opprimer. Il faut sonner le tocsin contre relie reine... Il faut faire là-dessus un carillon de Ions les diables '. » Sonner les cloches à toute volée, c'était presque annoncer que les canons allaient partir.
Ou peut donc tenir pour assuré qu'à partir de ce moment la nécessité de rentrer en lice pour prévenir à temps le triomphe complet suivi du retour offensif de Marie-Thérèse ne lit plus doute dans l'esprit de Frédéric. Mais, avant de se découvrir, plusieurs précautions lui paraissaient indispensables à prendre pour sa sûreté personnelle ; ce qui explique suflisammcnt qu'il ne se souciait pas de livrer prématurément le secret de ses desseins à la bruyante et vaniteuse inexpérience d'un négociateur tel que Voltaire.
I. Pol. Corr., t.. Il, p. 139-440. — Frédéric à Podewils, 6 et 1 octobre 17 ri.
En premier lieu, la prudence lui commandait, au moment daller braver, au sud de ses Etats, un ennemi toujours redoutable, de commencer par préserver ses derrières de toute atteinte du côté du Nord, et il croyait ne pouvoir obtenir cotte sécurité qu'en se ménageant, sinon l'appui, au moins la neutralité bienveillante de la Suède et de la Russie. La paix conclue récemment entre ces deux puissances, dans des conditions très défavorables à la Suède, ne rendait que plus nécessaire de s'assurer des bonnes intentions de toutes deux, puisqu'on ne pouvait plus espérer de faire diversion à l'hostilité de l'une avec le concours de l'autre. En outre, le jour où il se hasarderait à rentrer en lutte avec la plus grande, la plus illustre, la plus allemande (si on ose ainsi parler) des puissances du saintempire, il aurait voulu, cette fois, ne plus être le seul parmi les princes allemands à soutenir le choc. Le temps n'était plus où, ne respirant que l'audace de la jeunesse et n'ayant, en fait de réputation, que tout à gagner et rien à perdre, il s'était lancé en avant sans appui, sans allié, à la garde de Dieu et de son épée, au
milieu de la surprise et du blâme universels, au risque de n'être plus, le lendemain, si la for- Lune le trahissait, qu'un aventurier malheureux. En possession maintenant d'une renommée qui faisait l'orgueil de l'Allemagne, fixant les regards de toute l'Europe, de telles équipées ne pouvaient plus lui convenir. S'il devait reparaître sur les champs de bataille, il prétendait que ce fût à côté et pour la défense de l'empereur légitime et entouré d'un cortège de princes dévoués comme lui à la cause du droit. Son projet de faire lever officiellement par la dicte une armée d'empire proprement dite avait échoué devant l'impossibilité de mettre cette vieille machine en mouvement et ne pouvait, à son grand regret, être repris. Mais, au moins, on pouvait former une ligue d'un certain nombre de princes et d'Etats volontairement rassemblés pour soutenir le drapeau impérial et qui, partageant l'Allemagne en deux camps, enlèverait à la résistance de Marie-Thérèse le vernis de patriotisme dont elle se plaisait ta se couvrir. Ce serait la guerre civile peut-être, mais c'était, à ses yeux et pour son honneur,