‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 9 sur 48 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

1° Votre Majesté saura que le sieur Bassecour, premier bourgmestre d'Amsterdam, esl venu prier M. de la Ville, ministre de la France, de faire des propositions de paix.

L;i Ville a répondu que, si 1rs Hollandais avaient des offres à faire, le roi son maître pourrait les écouter.

2" N'est-il pas clair que le

I RÉDERIC.

1° Ce Bassecour est apparemment celui qui a soin d'engraisser les chapons el les coqs d'Inde pour Leurs Hautes Puissances?

2° .r.iiiinin

a sagesse de

parti pacifique l'emportera infailliblement en Hollande, puisque Bassecour, l'un <l«'s plus déterminés à la guerre, commence à parler de paix? N'est-il pas clair que la France montre de la vigueur el de la sagesse?

:;° Dans ces circonstances, si Votre Majesté parlail eu ma ître, si cl le donnail l'exemple aux ] (rinces de l'empire d'assembler une armée de neutralité, n'arracheraitelle pas le sceptre de l'Europe des mains des Anglais, qui vous bravent et qui parlent hautement de vous d'une manière révoltante, aussi bien que le parti des Bentinck, des Fagel, des Ubdaui?

Je les ai entendus et je ne vous dis rien que de très véritable.

•i° Nevouscouvrez-vous pas d'une gloire immortelle eu vous déclarant efficacement le protecteur de l'empire? Et n'est-il pas de votre plus pressant intérêt d'empêcher que les Anglais ne fassent votre ennemi le grand-duc roi des Romains?

5° Quiconque a parlé seulement un quart d'heure au due d'Arenberg, au comte

la France; mais Dieu rai préserve a jamais de l'imiter

3° Ceci serait plus beau dans une ode que dans la réalité. Je nie soucie fort peu de ce que les Hollandais el Anglais disent, d'autant plus que je n'entends poinl leur patois.

i" La France a plus d'intérêt que la Prusse de l'empêcher ; et, en cela . cher Voltaire, vous êtes mal informé ; car on ne peut faire une élection de roi des Romains sans le consentement unanime de l'empire. Ainsi vous sentez bien que cela dépend toujours de moi.

On les s ' Boevra, Biribi,

MISSION DE VOLTAIR

dr Harrach, .m lord Stairs, ;'i tous 1rs partisans d'Autriche, leur a entendu dire qu'ils brûlent d'ouvrir la campagne (mi Silésie. Avez-vous, en ce cas, Sire, uu autre allié que la France? et, quelque puissaut que vous soyez, un allié vous est-il inutile? Vous connaissez les ressources <lc la maison d'Autriche, et combien de princes sont unis à elle. Mais résisteraient-ils à votre Puissance, jointe à celle de la maison de Bourbon?

6° Si vous faites seulement marcher des troupes àClèves, n'inspirez-vous pas la terreur et le respect, sans crainte que l'on ose vous faire la guerre? N'est-ce pas, au contraire, le. seul moyen de forcer les Hollandais à coucourir sous vos ordres à la pacification de l'empire et au rétablissement de l'empereur, qui vous devra deux fois son trône et qui aidera a la splendeur du vôtre?

7° Quelque parti que Votre .Majesté prenne, daiguerat-ellese confier à moi comme a son serviteur, comme à celui qui désire de passer ses jour.? à votre cour? Voudra-t-elle que j'aie l'honneur >lr l'accompagnera Baireuth?

A l.a façon de Barbari.

Mon ami.

Y"ii> voulez, donc qu'en vrai dieu dr machine, J'arrive pour le dénoùment ; Qu'aux Anglais, aux Pandours, a ce peuple [insolent, .Taille donni r la discipline?

Mais examinez mieux ma mine; .le ne ^m* fias assez méchant.

1° Si vous voulez venir a Baireuth, je serai bien aise de vous y voir, pourvu que le voyage m1 dérange pas votre santé. Il dépendra donc de vous de prendre quelles m e sures vous juge r e z à propos.

et, si elle a cette bonté, veutelle bien nie le déclarer, afin

que j'aie le temps, de me 1 (réparer pour c e voyage? Pour peu qu'elle daigue m'écrire quelque chose de favorable dans la lettre projetée, cela suffira pour me procurer le bonheur ou j'aspire depuis six ans de vivre auprès d'elle.

8" Si, pendant le court séjour que je dois faire cet automne auprès de Votre .Majesté, elle pouvait me rendre porteur de quelque nouvelle agréable à ma cour, jela supplierais de m'honorer l nue telle commission.

'.!" Faites i"iil ce qu'il vous plaira ; j'aimerai toujours Votre Majesté de tout mon cœur.

\ ni. [Ail;! .

8° Je ne suis dans aucune liaison avec la France: j<' n'ai rien à craindre ni à espérer d'elle. Si vous voulez, je ferai un panégyrique de Louis XV, où il n'y aura pas un mot de vrai; mais, quant aux affaires politiques, il n'en est aucune a présent qui nous lie ensemble; el d'autant plus, ce n'est point a moi a parler le premier. Si l'on me demande quelque ebose, il esl temps d'y répondre; mais vous qui êtes si raisonnable, sentez bien le ridicule dont je me chargerais si je donnais des projets politiques à la France sans à-propos, et, de plus, écrits de ma propre main.

9° Je vous aime «le tout mon cœur, je vous estime.

je ferai tout pour vous avoir hormis des folies et des choses qui me donneraient ,i jamais un ridicule dans

MISSION DE VOLTAIRE A BERLliN 95

l'Europe, el seraient, dans le rond, contraires à mes in térêts et a ma gloire. La seule commission que je puisse vous donner pour la France, c'est de leur cônseiller de se conduire plus sagement qu'ils n'ouï l'ail jusqu'à présent. Celte monarchie est un corps très fort, sans âme et sans nerfs.

Il eût été impossible, on en conviendra, d'être

moins pressé que Voltaire ne l'était par Frédéric de le suivre à Baireuth; aussi hésita-t-il un peu à user d'une permissif m si froidement donnée. <■ Je né sais,écrivait-i] à Amelot, si le roi nie mettra du voyage; ma situation pourra devenir très épineuse. » Il se décida cependant ;'i partir avec le roi. à la surprise de ceux qui. l'ayant entendu se plaindre de sa santé et des fatigues du voyage, ne trouvaient peut-être pas qu'il fût obligé de s'en imposer de nouvelles [tour so rendre à une invitation assez peu chaleureuse. ( >u sait, en effet, qu'il ne cessait de gémir de ses infirmités el qu'il est resté mourant toute

sa vie jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Pour un tempérament délicat, Frédéric, avec ses allures brusques et pressées, était un compagnon de route assez incommode; aussi Valori , qui en savait quelque chose par expérience, fit-il honneur à Voltaire de cet acte de dévouement dans ses dépêches avec une nuance d'ironie : « M. de Voltaire, dit-il, va partir avec le roi de Prusse ; il s'expose à aller un train inconnu aux Muscs... J'admire beaucoup son courage dans l'étal où il est ; car il ne parait avoir qu'un souffle de vie... Il peut être d'une grande utilité, si l'on en juge par son zèle et par la manière dont il s'est conduit ici. »

Le sacrifice était plus méritoire encore, à ce qu'il parait, que Valori ne le supposait; car, au moment où cet envoyé fermait sa lettre, il vit Voltaire entrer lui-même chez lui pour lui confesser que ce voyage de Baireuth, en retardant son retour ;i Paris, l'exposait, de la part d'une belle abandonnée, à de tendres reproches dont l'éclat pouvait être fâcheux. En conséquence, il demandait à ajouter lui-même à la dépêche annonçant son dépari un post-scriptum qu'on y

retrouve, en eti'et, lout entier écrit de sa main et qui est ainsi conçu : « Le roi de Prusse me donne Tordre de le suivie à Baireuth. J'y vais, monseigneur, uniquement pour votre service. Je vous supplie d'engager M. le comte de Maurepas à le faire entendre à une personne qui se plaint trop d'une absence nécessaire. Sauvezmoi le ridicule en faveur de mon zèle l. » Je ne sais, en vérité, pourquoi Voltaire s'est plaint dans ses Mémoires de n'avoir rencontré chez Valori, pendant le cours de sa mission secrète, que méfiance et jalousie ; ce simple détail tout intime, inséré dans une lettre officielle, montre que la confiance entre eux était complète et que l'ambassadeur même ne manquait pas de complaisance.

Au demeurant, si Voltaire, en se mettant en route, éprouvait encore quelque scrupule de se faire de fête là où il n'était pas précisément appelé, l'accueil qu'il reçut à Baireuth eut bien vite dissipé ce léger embarras. De la part de la margrave elle-même, d'abord, il n'avait rien à

1. Valori à Amelot, 7 et lu - |>tr;nhtv 1743. [Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrangères.)

il, 1

craindre ; car, depuis son premier voyage à Berlin, il ava.il dans celte princesse une admiratrice, une correspondante assidue, presque une amie. De toutes les sœurs du roi de Prusse, Frédérique-Wilhelmine, margrave de Baireulh, était la plus spirituelle, la plus aimable, la plus chère aussi à son illustre frère. Associée à tous ses malheurs, pendant leur jeunesse commune, confidente de toutes sespeines, dévouée, depuis qu'il était roi, à tous les intérêts de sa gloire, elle partageait même de loin toutes ses préoccupations et tous ses goûts. Dans la petite ville obscure qui servait de capitale à son mince Etat et qui était pour elle un lieu d'exil, elle vivait consacrée au culte des lettres, de la philosophie et des arts. Elle avait même élevé aux Muses (pour parler le langage du temps' un véritable temple dont elle a l'ail la description dans les piquants Mémoires qu'elle nous a laissés. C'était un château d'un seul étage, bâti à quelque distance de la ville, dans un site agréable et solitaire. De vastes salles dont les parois étaient revêtues de marbres rares et de boiseries du Japon conduisaient à une salle de

spectacle el de concert dont toutes les frises étaient surmontées des plus belles pointures. A la suite venait un petit cabinet décoré de laque brune, ouvrant par une seule fenêtre sur le jardin. C'était la retraite où Wilhelmine se réfugiait, pour se livrer, loin des importuns, à ses études favorites. Combien de fois et avec quelle dévotion le nom de Voltaire avait été prononcé dans cet asile de méditations savantes ou rêveuses ! C'était là, qu'après chaque envoi de France, étaient dévorés avec avidité les moindres écrits sortis de sa plume, les moindres fruits de sa verve poétique. C'était là aussi qu'étaient reçues et serrées précieusement les lettres flatteuses qu'il adressait à « la princesse philosophe, la protectrice des arts, la musicienne parfaite, le modèle de la politesse et de l'affabilité ». Le recevoir en personne dans ce lieu où on avait si souvent parlé de lui était un bien inespéré. C'était vraiment le dieu qui paraissait dans le sanctuaire.

Ce furent aussitôt de longues, d'interminables, de charmantes conversations auxquelles la princesse se prêta avec d'autanl |»ln^ d'em

pressement que le commerce de la petite noblesse allemande, telle qu'elle nous l'a dépeinte, lui imposait pour son régime ordinaire un jeune plus complet de plaisirs d'esprit. Les conlidences allèrent même assez loin, s'il est vrai, comme le rapporte Voltaire, qu'en lui racontant les malheurs de son jeune âge, elle ne se borna pas à lui parler des violences matérielles que lui avait infligées la main brutale de son père : « Elle en gardait, dit-il, des cicatrices audessus du sein gauche, qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer \ »

Le margrave, lui-même, jeune prince moins ami des lettres, mais encore très épris de sa femme et subissant entièrement sa domination, s'associa de bonne grâce à cette réception chaleureuse et il ne fut pas le seul ; car la cité, ordinairement peu animée, deBaireuth devint tout de suite le rendez-vous de tous les princes du voisinage appelés parFrédéric ou accourus pour lui faire leur cour. Toutes les puissances petites ou grandes du cercle de Franconie, tètes cou-

1. Desnoiresterres, Voltaire et la société au xvme siècle I. II, p. inl. — Voltaire, Mémoires.

ronnées ou mitrées, noblesse, magistrature, se pressaient autour du héros du jour. L'illustre Français qui vivait dans la familiarité du grand homme devint ainsi lui-même l'objet d'une curiosité universelle. Son nom était, d'ailleurs, du petit nombre de ceux qui étaient apportés dans ces pays reculés par les échos lointains de la renommée. C'était le représentant de ce génie français dont le prestige éblouissait, depuis des siècles, l'Allemagne entière. Aussi, dans une suite de fêtes brillantes, disposées avec art par le goût éclairé de la margrave, Voltaire se vitil entouré d'hommages qui lui causèrent un véritable enivrement et lui firent oublier pour un moment ses soucis et ses prétentions politiques : « J'ai suivi à Baireuth, écrivait-il tout en extase au jeune Podewils, l'Orphée couronné! J'y ai vu une cour où tous les plaisirs de l'esprit et tous les goûts de la société sont rassemblés. Nous y avons des opéras, des comédies, des chasses, des soupers délicieux. Ne faut -il pas être possédé du malin esprit pour s'exterminer sur le Danube ou sur le Rhin, au lieu de couler aussi doucement sa vie! » Son entraîne-

moin étail tel que, oubliant tout, il négligea quinze jours de suite d'écrire à madame du Chàtelet. Le crédit de Voltaire auprès de Frédéric était, d'ailleurs, si bien établi dans la pensée de tous, que les princes eux-mêmes recouraient à lui pour les grâces qu'ils voulaient obtenir. C'est ainsi que. mandé un jour par la duchesse régente de Wurtemberg, il la trouva tout éplorée et le suppliant presque à genoux de lui faire rendre son fils. qui. bien que déjà en âge de régner, étail retenu presque de force à la cour de Prusse. Voltaire promit son intercession et eut la jouissance de se faire bénir d'une princesse en séchant des larmes maternelles '.

Mais, pendanl que la royauté littéraire étail ainsi comblée d'encens el de compliments, que faisait le roi véritable el de quoi parlait-il dans ses enl reliens particuliers avec les princes qui s'étaient rendus à son appel? Évidemment, des projets d'alliance el de confédération étaienl toujours en travail dans son esprit; mais, dans

l. Voltaire à Podewils el à Aniclot, 3 octobre 1743. [Correspondance générale.

quel sens cl dans que] dessein? Était-ce pour venir en aide à la France ou pour se passer d'elle en lui fermant les portes de l'Allemagne? C'est ce que Voltaire, malgré l'étourdissement des plaisirs, aurait pourtant désiré savoir et sur quoi il essaya, plus d'une fois, d'obtenir des confidences. Mais ses tentatives furent, celle fois, très mal accueillies. Frédéric se plaignil avec amertume que la France ne savait que mendier la paix à tout le monde et qu'elle frappait à toutes les portes pour l'obtenir et (il entendre qu'il était obligé de se mettre en carde contre la tentation qu'elle pourrait avoir, pour se tirer d'affaire, d'entrer dans des arrangements contraires aux intérêts de la Prusse. Voltaire, il faut lui rendre celle justice, ne craignait pas d'user, même avec les princes, d'une hardiesse gracieuse qui lui avait plus d'une fois réussi. Il essaya donc, sans se troubler, de prendre le ton plaisanl et demanda au roi en souriant s'il n'avait pas lui-même quelque péché de ce genre sur la conscience el si on ne pourrait pas le prendre en flagrant délit de pourparlers avec les ennemis de la France.

Mais le roi s'en défendit avec une vivacité maussade. « S'il ne le faisait pas, dit-il, c'est qu'il ne lui plaisait pas de le faire ; car il en était pressé tous les jours, et s'il offrait seulement . dix mille hommes à l'Angleterre et à l'Autriche il ferait la loi à son gré dans l'empire. Que la France gardât seulement, ajoutait-il, ses frontières pendant une année, et il se chargeait à lui seul de protéger l'empereur1. »

Econduit ainsi sans façon, Voltaire essaya encore de revenir à la charge par une voie indirecte. Le jeune margrave, à qui son puissant beau-frère venait de faire décerner le titre de feld-maréchal du cercle de Franconie, brûlait de se distinguer et, avec l'ardeur naturelio ;t son Agse, accusait tout haut les lenteurs si les hésitations de la politique prussienne. Votffcire lui persuada que, s'il obtenait seulement de Frédéric la disposition d'un corps de dix mille hommes, on lui ferait aisément avancer par la France un subside suffisant pour lever luimême une force pareille; ces troupes, jointes

1. Voltaire ;'i Amelot, 13 septembre 1743. (Correspondance générale.

aux débris de celles qui restaient autour de l'empereur, pourraient former le noyau d'une petite armée qui, sous Je nom d'armée des cercles, arborerait l'étendard de la liberté germanique et à laquelle plus d'un prince de l'empire serait empressé de se rallier. Le prince entra avec chaleur dans colle pensée et en iil part à Frédéric. Celui-ci, sans le décourager absolument, lui annonça qu'il allait faire une courte visite au margrave d'Anspacb, mari d'une autre de ses sœurs, chez qui il verrait les princes du cercle de Souabe, et ajouta, d'unair mystérieux, qu'il reviendrait de là avec de grands desseins et peut-être de grands succès. Le voyage d'Anspacb eut lieu en effet et dura quelques jours, au bout desquels Frédéric revint à Baireuth et ne dit rien du tout à son beaufri-re; ce qui, dit Voltaire, l'étonna beaucoup, Force était donc bien de regagner Berlin aussi incertain qu'on en était parti, et Voltaire, sortant de son enchantement, dut faire part de son mécompte au ministre sur un ton de découragement : » Sa Majesté prussienne est partie pour Leipzig et n'a rien déterminé... Mais

toutes ses conversations me fonl voir évidemment qu'il ne se mettra à découvert que quand il verra l'armée autrichienne presque détruite.» — « Je reviens de Franconie, écrivait-il en même temps à un ami, à la suite du roi, qui est la terreur des postillons comme de l'Autriche, et qui fait toul en poste. Il traîne ma momie après lui '. »

A Berlin, Valori l'attendait avec une révélalion qui n'étaitpas faite pour le mettre en meilleure humeur : l'ambassadeur avait découvert, je ne sais comment, la perfidie royale qui avait livré à l'évêque de Mirepoix les épigrammes sanglantes du candidat refusé par l'Académie. Voltaire apprit ainsi ce qu'il devait penser des l'a nsses caresses dont il était bercé, et, comme Valori n'avait pas manqué de faire rapport de tout an ministre (qui devait déjà en savoir quelque chose), il étail clair que la mystification était complète et qu'on s'amusait à ses dépens à Versailles comme à Paris. Jamais réveil ne fut plus pénible, cl son dépit fut tel, qu'un

l. Voltaire a Amrloi, .: octobre. — A Thjériot, s octobre 1743. Correspondance générale.)

moment il songea à partir sans prendre congé : « Ce que vous mande M. de Valori , touchant la conduite du roi de Prusse à mon égard, écrivit-il à Amelot, n'esl que trop vrai. . . Ne pouvant rao gagner autrement, il eroit m'acquérir en me perdant en France ; mais je vous jure que j'aimerais mieux vivre dans un village suisse que de jouir à ce prix de la faveur dangereuse d'un roi capable de mettre de la trahison dans l'amitié même; ce serait, en ce cas, un trop grand malheur de lui plaire. Je ne veux point du palais d'Alcine, où l'on est esclave parce qu'on est aimé, H je préfère surtout vos hontes vertueuses à une faveur si funeste. Daignez me conserver ces bontés et ne parlez de cette aventure curieuse qu'à M. de Maurepas '. •>

Qui l'aurait cru pourtant? les charmes d'Alcine furent encore les plus forts, et huit jours n'étaient pas écoulés, que déjà le plaisir de paraître le favori d'un souverain l'emportait

I. Voltaire à Ain. 'lut, :; octobre 1743. (Correspondance générale.) — Frédéric a Rotteubourg, 14 octobre 1743. Correspondance générale.)

sur le déplaisir d'avoir été sa dupe. Frédéric, d'ailleurs, eu était sur d'avance ; car, averti que sa ruse était éventée, il en donnait avis, en riant sous cape, à son complice de Paris : « La Barbarina, disait-il (c'était le nom d'une danseuse italienne attendue par l'opéra de Berlin), ne pourra venir qu'au mois de février, étant déjà engagée à Venise. A propos de baladins. Voltaire a déniché la petite trahison que nous lui avons faite, il en est étrangement piqué; il se détachera, je l'espère. » Le moyen, en effet, de rester fâché contre un prince qui avait aidé lui-mémo ;i mettre en musique le bel opéra de Métastase, l<i Clémence dp Titus, et qui vint offrira Voltaire d'en faire donner une représentation tout exprès en son honneur? « En quatre jours, de temps, écrivait Voltaire le 8 octobre. Sa Majesté prussienne daigne faire ajuster sa magnifique salle de machines et faire mettre son opéra au théâtre, le tout parce que je suis curieux. » Un tel procédé ne réparait-il pas toutes les injures du monde? Puis, au cours de la représentation mémo, un bon sentiment, suivi d'une bonne œuvre, vint encore contri-

buer à apaiser le ressentiment du poète. Il y avait dans la prison . de Spandau un pauvre Français enrôlé de force dans l'armée de Frédéric-Guillaume, en raison de sa belle taille, puis condamné, pour désertion, à la captivité perpétuelle, après avoir eu le nez et les oreilles coupés. Il avait fait appel à la puissante intercession de Voltaire. « Je pris mon temps (disent les Mémoires) pour recommander à la clémence de Titus ce pauvre Franc-Comtois sans oreilles et sans nez... Le roi promit quelque adoucissement, et il eut la bonté de mettre le gentilhomme dont il s'agissait à l'hôpital à six sous par jour. Il avait refusé cette grâce à la reine mère, qui, apparemment, ne l'avait demandée qu'en prose '. »

Dès lors, tout fut oublié. Frédéric, ne craignant même plus les explications, eut l'art de persuader à l'olîensé que le tour qu'il lui avait joué, loin de devoir être pris en mauvaise part, ne faisait qu'attester l'excès de son amitié et son désir ardent de le garder à sa cour. 11 lui arracha

1. Voltaire à. Thiériot, 8 octobre 1743. {Correspondance générale. — Mémoires.)

même la promesse qu'il reviendrait le plus lût possible, pour ne plus le quitter. « Choisissez, lui dit-il, appartement ou maison, réglez vous-même ce qu'il vous faut pour l'agrément et le superflu de la vie..., vous serez toujours libre et entièrement maître de votre sort. Je ne prétends vous enchaîner que par l'amitié et le bien-être1. »

Mais, en attendant le retour d'un ami si cher, il fallait bien se résigner et se préparer à son départ. Le mot d'ordre fut donné d'éblouir Voltaire, pendant ces derniers jours, par une profusion de coquetteries sans conséquence et de politesses, à la vérité, toujours étrangères à la politique. « Tout, ici, est tranquille, écrit llyndlord à Garteret, et le roi de Prusse ne semble plus occupé qu'à préparer des opéras et des bals. M. Voltaire est revenu; il est constamment avec Sa Majesté Prussienne, qui semble décidée à lui donner la matière d'un poème sur les divertissements de Berlin. On ne parle que de Voltaire. 11 lit des tragédies aux deux reines et aux princesses jusqu'à les faire fondre en larmes,

1. Frédéric à Voltaire) 7 octobre L843. Correspondance générale

MISSION DE VOLTAIRE A BEKLIiN III

il dépasse le roi Lui-même en verve satirique el en saillies extravagantes. Personne ne passe pour un homme bien élevé s'il n'a pas la tète el les poches pleines des compositions de ce poète et s'il ne parle pas en vers. J'espère cependant que Votre Seigneurie m'excusera si je prends la liberté de l'assurer, sur le ton de mon refrain ordinaire (in hiirnming), que j'ai l'honneur, etc. »

Le même Hyndford raconte pourtant que, quelque soin que mit Frédéric à ne pas mêler, dans ses représentations brillantes, la politique à la poésie et aux arts, l'habitude parfois l'emportait, et des coups de langue lui échappaient qu'il ne pouvait retenir. Ainsi, à un ballet d'opéra, un incident assez comique survint. Avant la représentation, le rideau se trouva à moitié levé, et Fou aperçut les jambes des danseuses françaises, qni essayaient leurs pas, sans qu'on put. voir leur visage. Le roi se mit à rire et dit à demi-voix, mais assez haut pour être entendu de l'envoyé de France : « Voilà le ministère de France, des jambes qui remuent et point de tète. — Voilà mon paquet, dit Valori à

Hyndford, et, pour ce soir, c'est moi qui l'empoche1. »

Mais Frédéric était le seul qui prit la liberté d'interrompre par des traits piquants de si belles réunions. Toute la cour, d'ailleurs, fidèle à la même consigne ou subissant le même entraînement, ne semblait sensible qu'au plaisir de posséder encore l'homme de génie et troublée seulement par le chagrin de le quitter. Les princesses, plus que tous autres, étaient sous le charme, et une en particulier, la princesse Ulrique, plus tard reine de Suède. De toutes les sœurs de Frédéric, si AVilhelmine était la plus spirituelle, Ulrique était la plus jolie. C'est pour ce motif sans doute que Voltaire semblait aussi plus empressé de lui plaire, et on vit s'établir entre eux un échange de propos aimables qui semblaient parfois dépasser, chez l'une, la mesure de l'admiration, et, chez l'autre, les bornes du respect. Il est vrai qu'il est admis que c'est en ce genre surtout que la poésie a ses licences, et que ce qui se dit en vers n'est jamais compro-

1. Hyndford a Carteret, o et 29 octobre 1743. (Correspondance de Prusse. Record Office.)

.M I SSION DE Vnl.TAI l; E A BER LIN Ml

niellant. Aussi assure-t-on <juc la princesse permit au poêle de lui faire une déclaration, sous la seule condition que le mot d'amour n'y sérail pas prononcé, et c'est alors que, sur place et sur-le-champ, il improvisa ce madrigal, qui esl dans toutes les mémoires et qui est vraiment la perle du genre :

Toujours un peu de vérité Se mêle au plus grossier mensonge, Celte nuit, dans l'erreur d'un songe, Au rang des rois j'étais monté.

Je vous aimais alors et j'osais vous le dire.

Les dieux à mon réveil ne m'ont pas tout ôlé : Je n'ai perdu que mon empire.

Ulrique n'était pas de force à répondre séance tenante, sur le même ton ; aussi ne fit-elle (c'est elle qui le dit elle-même) qu'une assez chétive réplique. Mais la nuit porte conseil, et, aidée par son frère, elle renvoyait, le lendemain, une pièce plus longue, plus lourde, où elle entrait dans la plaisanterie, avec beaucoup moins de grâce, mais non sans un certain art, pour garder son rang et éloigner la familiarité. C'était Apollon, qui, informé qu'elle avait reçu des vers de

s, ai favori, l'avertissait qu'il s'était trompé d'adresse, et qu'en songe il l'avait prise pour la belle Emilie.

Quand vous fûtes ici. Voltaire,

Berlin, de l'arsenal de Mars,

Devinl le temple des beaux-arts, Mais trop plein de l'objet dont le cœur sut vous plaire, Emilie est toujours présente à vos regards.

Au sortir de ce songe heureux, La vérité, toujours sévère, A Bruxelles bientôt dessillera vos yeux.

Je sens assez de no'is la différence extrême;

\u haut de l'Hélicon vous vous placez vous-même,

Moi, je tiens tout de mes aïeux,

Tel est l'arrêt du sort suprême.

Le hasard fait les rois : la vertu fait les dieux '.

Faut-il croire que, pendant que Frédéric dictait à sa sœur cette réponse pleine de tact et de dignité, il s'amusait à en versifier à huis clos une tout autre, qui parut plus lard sous son nom, où Voltaire était traité de faquin, et où

i. I Irique a Voltaire, octobre 114:;. (Correspondance générale.

MISSION DE VliLTA I I! K A BEH LIN I 15

sa prétention d'aspirer, au moins en songe, à la main d'une princesse, «Hait comparée au rêve d'un chien qui aboie à la lune? — Les biographes de Voltaire contestent avec une sorte d'indignation l'authenticité de cette grossière boutade. Pour l'honneur du bon goût comme de la dignité royale, nous ne demandons pas mieux que d'en douter avec eux. Mais les éditeurs allemands sont moins délicats; car, dans la collection officielle des œuvres de Frédéric, les deux pièces mises dans la bouche d'Uhïque sont insérées à la suite Tune de l'autre, sans qu'ils aient l'air de se douter du joli trait de caractère, que, par ce rapprochement et ce contraste, ils prêtent à leur souverain.

La date fatale du 12 octobre lixée pour le départ arriva enfin, et Voltaire, faisant son compte à la dernière heure, dut tristemenl reconnaître qu'il s'en retournait absolument les mains vides, sans rapporter même un indice, même un soupçon des véritables intentions du roi. Il se résolut alors de tenter un dernier effort, véritablement désespéré et pourtant très

I lli FRÉDÉRIC 11 ET LOUIS XV

modeste. Il supplia le roi de Prusse, dans un dernier enlretien, de lui donner à porter un mot de sa main, un seul, propre à être mis sous les yeux de Louis XV, et qui pût attester que son langage à Berlin n'avait tendu qu'à rapprocher les deux souverains et à faire tomber les préjugés qui les éloignaient l'un de l'autre. Il demandait celte légère faveur non comme un acte utile à la politique, mais comme un service personnel, propre à lui faire obtenir à Versailles le retour des grâces royales dont on l'avait privé. « Je n'ambitionne point du tout, disait-il, d'être chargé d'affaires comme Destouches et Prior, deux poètes qui ont fait deux paix entre la France et l'Angleterre. Vous ferez tout ce qu'il vous plaira avec tous les rois du monde sans que je m'en mêle; mais je vous conjure instamment de m'écrire un mot que je puisse montrer au roi de France... Je ne demande autre chose, sinon que vous êtes satisfait aujourd'hui des dispositions de la France, que personne ne vous a jamais fait un portrait si avantageux de son roi, que vous me croyez d'autant plus que je ne vous ai jamais trompé,

et que vous êtes bien résolu à vous lier avec un prince aussi sage et aussi ferme que lui. Ces mots vagues ne vous engagent à rien, et j'ose dire qu'ils feront un très bon effet : car, si on vous a fait des peintures peu honorables du roi de France, je dois vous assurer qu'on vous a peint à lui sous les couleurs les plus noires, et assurément on n'a rendu justice ni à l'un ni à l'autre. Permettez donc que je profite de cette occasion si naturelle pour rendre l'un à l'autre deux monarques si chers et si estimables. Ils feront de plus le bonheur de ma vie : je montrerai votre lettre au roi, et je pourrai obtenir la restitution d'une partie de mon bien que le cardinal m'a ôté. Je viendrai dépenser ici ce bien que je vous devrai'. »

Comme nous ne trouvons pas de réponse à cette supplication, il est à présumer que Frédéric fut insensible, et ce qui prouve bien que même cet acte de bonne grâce fut refusé, c'est que, pour y suppléer, Voltaire fut réduit à citer, dans une dépêche postérieure adressée au mi-

1. Voltaire à Frédéric, octobre 1743. {Correspondance générale.)

IIS F R É D É R î C II E T L 0 L" I S X V

nistre, un fragment d'une des lettres royales que j'ai citées et où le nom de grand homme était décerné à Louis XV, dans un sens que la tournure de la phrase rendait manifestement ironique. Cette rigueur n'empêcha point Frédéric d'assurer au voyageur, du plus grand sérieux du monde, avant de le mettre en voilure, qu'il avait eu tort de ne pas apporter de lettres de créance, ce qui aurait permis de traiter avec lui.

Ce n'est pas là, je le sais, le compte que rendent de ce dernier entretien les écrivains qui s'en sont liés aux Mémoires de Voltaire. Tous racontent, au contraire, qu'au moment de le quitter, Frédéric lui glissa dans l'oreille ces simples paroles : Que la France déclare la guerre à l'Angleterre et je marche avec elle.. Par malheur, rien ne se trouve dans les correspondances, et, comme elles sont imprimées depuis longtemps, tous les narrateurs auraient pu prendre la peine de s'en assurer. La suite des faits fera voir, d'ailleurs, que cette exigence imposée, en effet, par Frédéric à la France, ne lui vint ;i l'esprit que beaucoup plus lard et par

suite de circonstances qui n'étaient pas encore réalisées1.

Voltaire partit donc, — il le fallait bien; — mais il s'éloignait à regret, se rendant non en droiture à Paris, où il n'avait rien à dire, mais à Bruxelles, où madame du Chàtelel, se mourant d'impatience, était venue l'attendre et où il ne parait pas qu'il fût également pressé d'arriver: car il s'arrêta de ville en ville, dans les petites cours d'Allemagne, où chacun voulait le retenir, entre autres à Brunswick, pendant deux mortelles journées dont Emilie comptait toutes les minutes. » C'est un voyage céleste, écrivait-il, où je passe de planète en planète. » El, la tournée finie, il ne demandait pas mieux que de recommencer; il proposait, au contraire, à Amelot de repartir sans débrider si on voulait le charger de lettres pressantes de Charles VII

1. Voltaire à Amelot, Bruxelles, 5 novembre 1743. (Co?-respondance de Hollande. .Ministère des affaires étrangères.) — <>n trouve Mail la Correspondance générale de Voltaire une lettre également adressée a Amelot en date du 27 octobre, cl qui est si semblable pour le fond, et souvent même pour la forme, a Celle-ci, qu'il est à présumer que l'une n'est que le brouillon dont l'autre est le texte définitif. Voir appendice A a la lin i i u Volume,

pour Ions les princes de l'empire, afin de les dérider à agir en commun sur les résolutions de Frédéric. Il ne savait pas, et personne ne lui fit savoir que, pendant qu'il cherchait ainsi à renouer les fils d'une négociation qui n'avait pas même été entamée, Frédéric faisait venir Yaloiï dans son cabinet et lui proposait d'aller, de sa personne, portera Versailles le plan d'une action commune avec la France. La comédie était jouée; la partie sérieuse allait commencer1.

« Ce siècle-ci, dit Frédéric dans Y Histoire de mon temps-, est bien fait pour les événements singuliers et extraordinaires ; car je reçus un

1. Voltaire à Amelot, dépèche citée. — Valori à Arnelot, y octobre 17 li. (Correspondnnre générale. Ministère des affaires étrangères.)

2. Frédéric. Histoire de mon temps, chap. xi. Nous estrayons ce passage du texte primitif dont les archives de Berlin ont donné récemment connaissance au public. La l'orme, mais non le fond, en a été altérée dans le texte définitif, le seul connu jusqu'à ces dernières années. Voici cette variante : « Sur ces entrefaites, Voltaire arriva à Berlin. Comme il avait quelques protecteurs à Versailles, il crut que cela était suffisant pour se donner les airs de négociateur; son imagination brillante s'élançait sans retenue dans le vaste champ de la politique : il n'avait point île créditif et -i mission devinl an jeu, une simple plaisanterie. ■

ambassadeur poète et bel esprit de la part de la France : c'était Voltaire, un des plus beaux génies de l'Europe, l'imagination la plus brillante qu'il y ait peut-être jamais eue, mais l'homme le moins né pour la politique. En même temps, il n'avait point de crédit if; mais aussi peux-je assurer qu'il ne s'était pas débité ambassadeur sans fondement ; sa négociation fut une plaisanterie, et elle en resta là. »

Les modernes éditeurs des papiers politiques de Frédéric ont vu dans cette appréciation dédaigneuse une leçon qu'ils ont cru devoir suivre ; aussi ont-ils retranché avec soin de leur publication tout ce qui pouvait rappeler la négociation prétendue de Voltaire; son nom même est à peine prononcé dans leur recueil, et ils ont poussé le scrupule, je dirais volontiers la pruderie, jusqu'à faire disparaître les lettres ou même les paragraphes où ce nom figurait1. Ces consciencieux serviteurs ont-ils bien fail?Ont-

1. C'est ce dont ou peut s'assurer en comparant la correspondance de Roltenbourg, insérée dans le Recueil général des œuvres du roi de Prusse, avec cette même correspondance telle qu'on la trouve daus le nouveau Recueil politique. Tous le< passages relatifs a Voltaire mit été supprimés.

ils bien compris la pensée du maître? N'ont-ils pas manqué eux-mêmes de mémoire et de reconnaissance? Les voyages répétés de Voltaire à Berlin mit été, il faut bien en convenir, sans résultat pratique, sans action directe sur la politique des cabinets et les incidents du jour. Mais, vues de plus haut et de plus loin, ces apparitions brillantes ont-elles été sans influence, sinon sur le cours immédiat des événements, au moins sur la révolution d'idées qui a si profondément modifié, depuis lors, les relations de la France el de l'Allemagne? Voltaire n'a-t-il pas, par sa seule présence, aidé Frédéric à faire, de la demeure gothique des vieux chevaliers teutons, un centre de civilisation prêt à devenir la capitale d'un grand empire? A la suite de Voltaire, le génie français pénétrait, avec sa grâce légère et frondeuse, jusque dans les sables de Brandebourg et sur les rives glacées de la Baltique. Mais, la communication une fois établie, n'est-ce pas par la route ainsi frayée que l'esprit allemand, à son tour, devait, d'un pas plus lourd peut-être, mais par une sorte de retour offensif, venir opérer parmi nous des conquêtes intel-

MISSION DE VOLTAIRE A BERLIN ! l'A

Lectuelles qui ont précédé et préparé La victoire du champ de bataille? Qu'est-ce que là puissante Allemagne d'aujourd'hui ne doit pas, en bien comme en mal, à l'influence du génie de Goethe? et Goethe lui-même, que n'a-t-il pas dû à Voltaire? Si Voltaire n'eût précédé madame de Staël à Berlin, y eût-elle été chercher, en eûtelle rapporté le livre révélateur qui, le premier, nous a fait apprécier l'originalité de la pensée germanique?

11 faudrait pourtant ne pas être plus dédaigneux que ne l'était au fond Frédéric lui-même, malgré les boutades de son humeur sarcastique; fti-, si Frédéric aimait à se jouer de Voltaire, jamais pourtant il n'a renoncé à l'honneur et même au profit qu'il croyait tirer de ses hommages. En lui fermant l'entrée de son cabinet diplomatique et de son camp, il lui gardait toujours grande ouverte celle de sa cour et de son palais. Cesamitiés philosophiques et littéraires, qu'il malmenait à ses heures, il n'a jamais cessé de les étaler avec un orgueil complaisant. C'étaient des joyaux, direz-vous, dont il aimait à parer sa couronne? Oui; mais il savait que

leur éclat, loin d'être un vain ornement pour sa puissance, en propageait le rayonnement, et qu'éblouir les hommes est le plus sur moyen de les dominer.

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