Voltaire à Frédéric, 16 novembre 1743. (Correspondance
générale.)
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mais une action en sens contraire était encore exercée par plus d'un des ministres russes, entre autres par le chancelier Bestuchef, tout dévoué à la politique austro-anglaise. Avec l'humeur capricieuse de la princesse, on ne savait jamais la veille quelle serait sa disposition du lendemain. Heureusement un incident inattendu, survenu à peu près au même moment et dont Frédéric sut habilement profiter, lui permit d'aller droit à son cœur et de gagner tout à fait ses bonnes grâces. Arrivée au trône par la surprise d'une insurrection militaire, Elisabeth craignait à tout instant d'être à son tour victime d'une de ces péripéties si fréquentes à la cour et dans les armées russes, qu'on s'y attendait toujours et qu'on ne les comptait plus. Dans cet automne de 1743, on lui persuada qu'on était sur la trace d'une conspiration ourdie par des officiers supérieurs pour rendre la couronne au jeune Ivan, l'enfant qu'elle en avait privé et qui grandissait misérablement relégué dans une province éloignée avec ses parents. Une instruction criminelle fut commencée, et, dans l'enquête qui suivit, on crut reconnaître, non seule-
ment que le complot était sérieux, mais que l'origine en remontait à l'année précédente, et que l'un des premiers instigateurs n'était autre qu'un envoyé de Marie-Thérèse, le marquis de Botta, alors ministre à Saint-Pétersbourg' et récemment transféré à Berlin dans la même qualité. La dénonciation était-elle fondée? Botta avait-il réellement cherché à assurer le succès de sa mission diplomatique en intronisant un roi à sa dévotion? On peut en douter; mais, en tout ras, si le fait n'était pas certain, il était possible et même vraisemblable ; car Botta, dans cette supposition, n'aurait fait que suivre l'exemple donné par le Français La Chétardie, dont Elisabeth elle-même avait profité. Aussi la tsarine, que ce souvenir rendait facilement soupçonneuse, n'eut-elle pas de peine à se laisser convaincre, et, sans se soucier de recueillir trop soigneusement les preuves de la trahison prétendue, elle en demanda justice avec hauteur à la cour de Vienne. Marie-Thérèse, comme tous les souverains qui ont l'instinct de l'autorité et en connaissent les conditions, n'aimait pas à abandonner ses serviteurs : elle défendit éner-
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giquement son représentant, cl La querelle devinl très vive entre les deux souveraines.
Frédéric, ail cul if à tout, saisit le joint et intervint à temps pour envenimer le débat. « 11 faut prendre la halle au bond, écrivait-il1 sur-lechamp ;i Podewils et à Mardefeld, sou ministre à Saint-Pétersbourg-... C'est l'heure du berger;... il faut que j'aie la Russie, cette fois, ou je ne l'aurai jamais. » Sans se mettre en peine de s'enquérir si Botta était accusé justement ou à tort, il déclara qu'il ne pouvait gardera sa cour, accrédité auprès de sa personne, un homme dont une souveraine, sa sœur et son amie, avait à se plaindre, et engagea poliment l'ambassadeur à demander ses passeports. Il poussa même l'empressement jusqu'à faire à la tzarine des remontrances amicales sur l'excès et les dangers de sa clémence. Jamais elle ne serait en sûreté, lui lit-il dire, tant qu'elle laisserait la famille détrônée vivre paisiblement dans ses États. Il fallait au plus tôt expédier le père en Allemagne, enfermer la mère dans un couvent
1. PqL Corr„ t. 11, p. W6-408, - Droysen, t. Il, |>. 145-153.
et confier l'enfant à une famille obscure dans un pays où sou origine serait inconnue. Sans cela elle ne cesserait d'avoir à trembler pour ses jours et verrait toujours des canons pointés contre elle.
Elisabeth fut touchée jusqu'aux larmes de ces soins fraternels. « Croirait-on, écrivait-elle, qu'il y a des langues de vipère qui prétendent que je dois me défier du roi de Prusse et de sa fourberie? Je crois bien que ce sont ceux-là qui me trompent. » Dans l'effusion de sa reconnaissance, elle accorda sans hésiter son accession et sa garantie au traité de Breslau, faveur qu'elle avait toujours promise, mais jusque-là tardé à réaliser. Ce ne fut pas tout : un nouveau mariage dut sceller d'une façon définitive l'union des deux couronnes. Ce fut, cette fois, le propre neveu de l'impératrice, Pierre de Holstein- (îoltorp, fait par elle grand-duc de Russie et appelé à sa succession, qui fut fiancé à une proche parente de Frédéric, la fille de la duchesse d'Anhalt-Zerbst, sœur elle-même du nouveau prince royal de Suède. La future dut se rendre sur-le-champ :i Saint-Pétersbourg pour que la