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de sang-froid à un gouvernement sérieux.
Valori -arda cependant assez d'empire sur Lui-même pour se borner à recevoir la communication avec froideur et à décliner poliment l'invitation de s'en faire porteur. « Tout cela est inutile, répondit-il sans s'émouvoir: les princes d'Allemagne ne bougeront pas tant que le roi de Prusse ne donnera pas l'exemple et ne se mettra pas en devoir d'accomplir, pour venir en aide k la France, toutes les obligations du traité qui le lie encore envers elle. » Frédéric, sans se mettre en peine de répondre à cet argument ad hominem, témoigna une surprise jouée ou véritable de n'être pas mieux apprécié. « Quoi ! dit-il, je mets mon imagination à la torture pour trouver le moyen d'être utile à la France et elle ne me rend pas plus de justice? Eb bien, que la couronne impériale retourne à la maison d'Autriche; la mienne a bien su y résister pendant des siècles, et dans un moins bon état que celui où je me trouve '. »
Il était pourtant, au fond, si peu indifférent à
1. Valori ù Amelot et au roi, ;( et '■> octobre 11i:i. [Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.}
celte perspective que, pendant les deux mois qui suivirent, il ne pouvait rencontrer Valori, même dans les réunions publiques, sans revenir à la charge pour cette demande de subsides; dissimulant toujours, à la vérité, cette mendicité déguisée sous ce ton goguenard et hautain qui lui était familier, et auquel Valori répondait souvent avec une gaieté qui, sans manquer au respect, n'était pas moins piquante. « Ah! mon ami, lui disait Frédéric dans une de ces rencontres, où est le temps où vous n'auriez pas manqué la plus belle occasion du monde pour le double de la dépense que je vous demande? — Sire, répliqua Valori, voulez-vous nous prêter de l'argent? — Ah! que dirait le monde si un petit roitelet comme moi offrait de l'argent au plus grand roi du monde? Puis, deux jours après, abordant Valori à un bal chez la reine : « Bonjour! la France, que dit-elle? — Sire, la France dit qu'elle est votre servante, — Ah! c'est moi qui suis et dois être son serviteur, mais non pas son admirateur; car vous êtes des avares. des ladres, des vilains. La Saxe nous échappe, c'est votre faute. Est-il possible que vous n'aper-
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ceviez pas que L'argent donné en Allemagne vous éviteraitles dépenses de quelques campagnes au moins? les Anglais sont plus avisés. » Et, se tournant vers un de ses familiers, le comte de Rottenbourg (dont le nom va reparaître tout à l'heure dans ces pages) : « Que dites-vous de ces vilains, qui ne veulent pas donner de l'argent aux princes allemands?... Vous avez les épaules larges, mon cher Valori, vous pouvez supporter tout ce qu'on vous dit. — Que diable, sire, interrompit Valori, poussé à bout, que voulez- vous que nous fassions? Ce serait de l'argent donné en pure perte, si Votre Majesté ne sonne pas les grosses cloches ! — Et qui vous a dit que je ne m'en mêlerais pas? mais je ne veux pas être seul. — Qu'à cela ne tienne, sire, que nous y voyions Votre Majesté et tout ira bien. »
Ces prises personnelles et cet échange de propos piquants entre l'envoyé de France et Le roi n'échappaient pas à l'Anglais Hyndford, qui avait toujours l'oreille au guet : « Le roi de Prusse est de bien mauvaise humeur, écrivait-il : je ne sais si c'est parce que les représentations
de son opéra ne vont pas comme il le désire, ou parce que les Français n'ont pas passé le Rhin pour entrer en Brisgau, ou parce que les électeurs ecclésiastiques se comportent en véritables Allemands. Il ne m'honore plus de sa conversation, le marquis de Yalori est son favori; mais il lui lance de tels lardons, que celui-ci s'en montre pitjiié, quoiqu'il les supporte avec dignité. La dernière fois que j'étais à la cour, il a demandé à M. de Yalori : « Eh bien, messieurs les Français, où en êtesvous? Allez-vous passer le Rhin? — Je crois que oui, sire. — Ah! vous le passeriez bien, si les Autrichiens n'y étaient pas. » Yalori, du reste, se savait appuyé dans sa résistance par le jugement unanime de sa cour; car, s'il n'avait pas consenti à porter lui-même l'étrange projet du roi de Prusse, il n'avait pas négligé d'en envoyer le texte à Versailles. « Le roi de Prusse, écrivait au maréchal de Noailles le cardinal de Tencin, a communiqué à M. de Valori un projet qu'il a composé, en le chargeant de l'envoyer promptemerit au roi comme une marque de son
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amitié. Ce projet n'a pas le sens commun1. ■>•> On ne sait combien de temps cette controverse, toujours renouvelée, aurait duré sans aboutir, el lequel se serait lassé Le premier, ou le roi de tendre la main, ou l'ambassadeur de faire la sourde oreille, si une intervention inattendue survenue non à Berlin, mais à Francfort, n'était venue changer inopinément le terrain même de leur débat.
L'empereur, comme on peut bien le penser, donnait pleinement les mains au plan de confédération imaginé par Frédéric, qui lui procurait l'espérance d'avoir, au moins nominalement, un surcroit d'argent à dépenser, et un supplément de troupes à lever en son nom. Mais, en attendant que le projet fût réalisé, il n'en continuait pas moins à réclamer et à recevoir, pour son entretien personnel et celui de sa
I. Valori à Amelot et au roi, li, 21, 31 décembre 1143. (Correspondance de Prusse. Minislère «1 is affaires étrangères.) — Le cardinal de Tencin au maréchal de Noailles, 10 octobre 1143. (Collection imprimée déjà citée.) — Frédéric a Chauibrier, 8 octobre. — Chambrier a Frédéric, 24 octobre 1143. (.Ministère dis affaires étrangères.) — Hyndford à Carteret, 7 décembre 1143. [Correspondance de Prusse. Record Office.)
petite armée, un subside annuel de plusieurs millions dont il ne cessait de demander, en criant toujours misère, que le montant fût accru. C'était chaque mois, avec le représentant de la France à sa cour, des difficultés nouvelles, et de sa part sur la quotité du payement, et de celle de l'ambassadeur sur l'emploi à faire des fonds. A chaque réduction qu'on voulait lui faire subir, à chaque augmentation qu'on lui refusait, à chaque observation qu'on osait lui faire sur l'inutilité et souvent la prodigalité de ses dépenses, il s'irritait, s'emportait, menaçant de fausser compagnie et de subir, quelles qu'en fussent Le? conditions, la loi de l'alliance austro-anglaise. Le successeur de Belle-Isle, le comte de Lautrec, s'épuisait dans ces récriminations incessantes. qui tournaient toujours à l'aigreur et pouvaient amener à tout instant une rupture inattendue. Pour y mettre un terme, pour sonder les vraies intentions du prince et contenir ses exigences, on résolut de lui dépêcher, avec une mission spéciale, un agent renommé par sa dextérité, son expérience et ses lumières. Chavignv (c'était Sun nom appartenait à cette classe de l'ancienne
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diplomatie française donl j'ai eu L'occasion, dans d'aulres écrits, de signaler les mérites obscurs cl les services modestes, et qui, éloignés des plus hauts emplois par les préjugés aristocratiques du temps, ne s'en consacraient pas moins dès leur jeunesse, el pendant toute leur vie, à l'étude de nos grands intérêts nationaux. Passant, au moins en sous-ordre, par tous les postes de quelque importance, s'élevant à tous les degrés de l'échelle hiérarchique (sauf le premier), ils acquéraient par cette longue pratique la connaissance approfondie de tous les ressorts de la politique européenne. Chavigny arrivait en ce moment de Portugal et était, par conséquent, étranger aux derniers événements du Nord; mais mêlé au début de sa carrière, cl depuis le traité d'Utrecht, à toutes les négociations qui avaient eu pour but d'assurer ou de maintenir l'équilibre du corps germanique, il ne lui fallut que quelques jours passés à Francfort pour comprendre les intrigues qui s'y agitaient et en démêler tous les iîls.
On vit alors de quelle utilité peut être, dans les circonstances les plus critiques et sous
l'empire des nécessités les plus impérieuses, l'habileté et l'expérience d'un bon agent. Chavigny n'eut pas plus tôt entendu parler d'une association à former entre un certain nombre de princes allemands, que sa mémoire, richement meublée de tous les précédents diplomatiques, lui rappela sur-le-champ un souvenir qui se rattachait aux temps les plus glorieux et les plus prospères de la politique française. Une alliance de ce genre avait été conclue, en clfet, un siècle à peine auparavant, sous les auspices de Mazarin, au lendemain de la paix de Munster, entre les princes de l'Allemagne méridionale, pour la défense des libertés germaniques. Le Rheinbund, comme on l'appelait (alliance du Rhin), demeurait fameux dans les fastes du saint-empire. La France n'avait pas été seulement l'âme et l'inspiratrice de celte confédération, elle s'y était fait officiellement admettre, et son nom figurait en tête même de l'acte fédératif , en sa qualité de protectrice des petits Etals d'Allemagne et en vertu de la garantie apportée par sa signature au traité de Westphalie. ('/était là. pensa tout de suite
Chavigny, le modèle qu'il fallait suivre et le seul rôle qui convenait à la France. A la vérité. il s'agissait alors de défendre les Etats secondaires contre les envahissements de la puissance impériale détenue par la maison d'Autriche. Aujourd'hui, tout l'ordre des choses était renversé, puisque c'était l'empereur qu'il fallait défendre contre des vassaux rebelles; mais peu importait cette différence plus nominale que réelle, c'était toujours au fond l'équilibre de l'Allemagne à protéger et les usurpations de l'Autriche à combattre. Les droits comme les intérêts de la France étaient les mêmes ; ce n'était donc pas à côté et en dehors d'elle, mais avec sa participation et sous sa tutelle, que la nouvelle association, si elle voyait le jour, devait entrer en exercice.
Chavigny n'eut pas beaucoup de peine à faire entrer dans cette pensée l'empereur lui-même, qui ne désirait rien tant que de voir la France s'engager de nouveau et par un lien plus étroit dans ses intérêts, et à qui, d'ailleurs, on avait toujours le moyen de faire entendre raison en se montrant coulant sur ses réclamations pécuii. 11
niaires. Mais ses ouvertures trouvèrent de plus un accueil favorable de la part de plusieurs princes, présents à Francfort de leur personne ou par leurs envoyés. De ce nombre était le nouvel électeur palatin, l'aîné de la maison de Bavière, et qui, ayant dû à l'intervention de la France la paisible possession des duchés de Juliers et de Bcrg, craignait toujours d'en être privé si la voix de la France cessait complètement de se faire entendre en Allemagne; puis le jeune duc de Wurtemberg, élevé à Berlin et, par là même, mal vu de l'Autriche; enfin le prince Guillaume de Hesse, gouvernant le petit duché de ce nom, en qualité de régent, depuis que son frère le landgrave était devenu roi de Suède par son mariage. Celui-là surtout était un aide précieux à ménager; car il était le père d'un des gendres du roi d'Angleterre, et c'était lui qui avait incorporé dans l'armée britannique une légion de six mille Hessois, dont la valeur avait fait bonne ligure à la bataille de Dettingue. Le terme de l'engagement de ce corps auxiliaire étant expiré, Guillaume éprouvait quelque hésitation à le renouveler, et ce fut lui-même qui
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fit entendre qu'on le trouverait disposé à changer dé camp, pour peu qu'en lui offrant les mêmes conditions pécuniaires, on y ajoutât l'espérance d'élever à la dignité électorale la couronne ducale dont il devait hériter l.
Toute la question roulait donc encore ici sur l'argent à trouver et à fournir; mais elle se présentait dans de tout autres conditions que celles qu'avait imposées impérieusement Frédéric. Autre chose était, en effet, pour la France, de prendre à sa charge les frais d'une confédération où elle aurait non seulement une part ostensible, mais encore une voix décisive et prépondérante ; autre chose de laisser puiser de confiance dans son trésor pour subventionner
1. Chavigny à Amelot et au roi, novembre et décembre 1143. passim. (Correspondance de Bavière. Ministère des affaires étrangères.) — La correspondance de Ghavigny, très spirituelle, très animée, est pleine d'intérêt. Je regrette que L'importance relativement secondaire de la négociation donl il était chavgé ne permette pas d'en faire de plus longues citations. — Le cardinal de Tencin au maréchal de Noailles, 2 octobre, 31 décembre 1743, 25 janvier 1744. — Mémoires du duc de Luynes, t. V, p. 153. — Le même Luynes dit de Cfiavigny : « Il faut lui rendre la justice qui lui est due. Outre ses talents supérieurs pour la négociation, il ne m'a pas paru avoir oublié sa naissance. »
en secret une armée dont la direction anonyme cacherait une main suspecte C'est ce que Ghavigny, d'abord dans un long' mémoire adressé au roi lui-même, puis dans un voyage rapide qu'il lit à Paris, s'appliqua et réussit à faire comprendre. « Cette ligue, disait-il, de la plus saine partie de l'empire, sous l'autorité de son chef suprême et sous la puissance du roi, serait plus politique que militaire, et son poids serait tout-puissant pour contenir les uns au devoir, y remettre les autres et imposer à tous. » L'objet propre et parfaitement défini serait de forcer la reine de Hongrie à reconnaître l'empereur et à lui restituer ses Etats, puis à soumettre le reste de ses prétentions à la diète, double hommage rendu à l'autorité qui représentait par excellence le droit germanique. Ces considérations l'emportèrent, non sans peine, à la vérité, sur la résistance de quelques-uns des ministres, en particulier du ministre des atfaires étrangères, Amelot, qui, trop heureux de s'être tiré d'Allemagne n'importe à quel prix, répugnait à y mettre le pied sous une forme et un prétexte quelconques. Tout ce qui
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venait de ce pays maudit lui paraissait suspect; il ne voyait de l'autre côté du Rhin que mensonge et perfidie. Ce prince de Hesse, par exemple, qui, allié au roi d'Angleterre et recevant do lui une solde, et même une solde assez grasse, n'en songeait pas moins à le planter là, était un monstre en politique : comment oser s'y fier? Ce fut Noailles, qui, moins découragé et connaissant mieux le terrain sur lequel il avait à combattre, fit pencher la balance en faveur des demandes do Chavigny : et encore ne put-il décider ses collègues à ouvrir la caisse qu'on leur représentant que le meilleur moyen de ne plus envoyer de soldats on Allemagne, c'était, à l'instar de Richelieu et de Mazarin, d'y solder des troupes allemandes. Bref, Chavigny revint à Francfort porteur d'un crédit ouvert de 10 millions pour faire face aux subventions et, comme disait effrontément Frédéric, aux corruptions nécessaires '.
t. Mémoire de Chavigny au roi, 13 janvier 174 .— Mémoire du maréchal de Noailles, 14 janvier. — Pleins pouvoirs donnés à Chavigny, 19 janvier. — Directions données par le ministère à Chavigny, 20 janvier 1744. {Correspondance de Bavière. Ministère des affaires étrangères.) — Rousset,
Restait à savoir de quel œil Frédéric luimême verrait une combinaison si différente de celle qu'il avait imaginée et où on ne pouvait lui offrir qu'un rôle si peu semblable à celui qu'il avait rêvé; car se passer de lui et avec lui do la meilleure ou, pour mieux dire, la seule armée qu'eût l'Allemagne, était impossible. Son abstention, prêchant d'exemple, eût inspiré un découragement et une défaillance universels. Son déplaisir pourtant n'était pas douteux; car, avec la perspicacité dont il était doué, la seule présence de Chavigny à Francfort lui avait inspiré tout de suite de l'ombrage ; le voyage de cet agent en France et son prompt retour Finquittèrent encore davantage. « Ecrivez à Chambrier, disait-il à Podewils, de bien savoir ce que fait Chavigny ;i Paris et de se donner toutes les peines du monde pour découvrir quel peut être le plan qu'il veut soumettre nu gouvernement français. » Et ordre fut envoyé
Correspondance Ou maréchal de Noailles, t. II, p. 94 et suiv. Le mémoire du maréchal au roi, cité en entier dans cette correspondance, porte la date du 10 février 1744, et correspond exactement au moment du voyage de Chavigny à Paris.
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aussi au ministre de Prusse à Francfort, le baron de Klingskraeff, de suivre de près toutes ces démarches el de sondera fond les intentions du diplomate français '.
Chavigny n'attendit pas les résultats de l'enquête et, à vrai dire, ne laissa à personne ni le temps ni la peine de le faire ; car il accepta et même rechercha tout de suite la conversation avec le ministre prussien. Il eut avec lui plusieurs entretiens confidentiels dont les termes furent d'abord assez vagues ; mais, à mesure qu'il se sentait lui-même plus sur de son fait, avant en poche le nerf de la guerre, il devint plus précis et plus pressant. Quittant le mode déférent el même un peu suppliant qu'avaient employé jusque-là Voltaire et Valori, Chavigny ne craignit pas d'élever le ton et de laisser voir à Klingskraeff qu'il avait pénétré les embarras, les inquiétudes, les visées secrètes de son maître. « Il est temps, lui dit-il, de ne plus se tromper soi-même et de ne plus vouloir tromper autrui. Je n'ai eu l'honneur de voir