‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 15 sur 48 · Pol. Corr., t. III · texte numérisé non relu

Pol. Corr., t. III

votre maître qu'une fois, une bonne demi-heure, et j'avais eu dès lors une grande opinion de lui; depuis, je l'ai suivi volontiers, quoique de bien loin; mais il aurait lui-même peu d'opinion de moi si je me hâtais de le juger définitivement avant le dénouement des troubles qui agitent l'empire. Pour faire court, il ne peut conserver laSilésie que par les mômes moyens qui l'ont aidé à la conquérir, et ce sera la part qu'il prendra au dénouement général qui couronnera pour jamais sa gloire et sa sûreté. Il a les cartes en mains ; mais, qu'il se le tienne pour dit, faute de savoir les jouer à propos, elles peuvent passer h d'autres... Votre maître, ajouta-t-il encore dans un autre entretien, n'a point d'amis ; l'Autriche est irréconciliable avec lui, et la Saxe fait cause commune avec elle. S'il ne veut pas être prévenu, il faut qu'il prévienne. »

En réponse, le ministre de Prusse, beaucoup moins prompt à la réplique que son souverain, insistait timidement sur les difficultés qu'opposait à une action énergique la neutralité stipulée par le traité de Breslau et dépeignait la

LOUIS XV a l'armée 169

situation faible des États prussiens répandus en Allemagne sur une ligne longue et sans défense, « comme une sorte de boudin », disaitil. Alors Chavigny, après avoir insisté sur les périls de l'abstention, se mit en devoir de lui démontrer que ceux d'une conduite active, beaucoup moins graves, étaient, en quelque sorte, imaginaires. « Je ne connais pas si peu l'intérieur de la basse Allemagne et la situation actuelle du Nord, lui dit-il, pour me figurer des fantômes là où il n'y aurait que des moulins à vent. Dès que la France se met visiblement en état d'occuper l'Angleterre et la Hollande, ce n'est pas un problème de statuer que le roi de Prusse, aussi puissamment armé qu'il est, a ses coudées franches, et je ne crois pas qu'il ait aucune inquiétude du côté de la cour de Russie, qui est hors de toute mesure avec celle de Vienne. » Enfin, Klingskrseff ayant exprimé la crainte que la France, réduite à une guerre défensive sur ses frontières, ne fût paralysée par la nécessité de sa préservation personnelle : « Je vois bien, dit Chavigny avec hauteur, qu'on ne peut donner de la confiance à qui

n'en veut pas prendre. Dieu merci ! la nôtre est fondée sur nos propres forces, et la France ne s'en est pas plus mal trouvée dans des temps plus difficiles. » Poussé ainsi l'épée dans les reins, le Prussien finit par cette confession un peu naïve : « Mon maître veut bien ne pas rester les mains dans ses poches, mais à la condition d'être sur de ne pas se brûler les doigts l. » Cette altitude visiblement intimidée montra à Chavigny qu'il avait touché juste. Jouant hardiment la carte décisive, il rédigea lui-même, de concert avec le ministre hessois, un projet d'alliance entre l'empereur, la France, la Prusse, le roi de Suède en qualité de landgrave de liesse, l'électeur palatin et le duc de Wurtemberg, pour affermir la sécurité de l'empire et l'équilibre de l'Europe sur les hases de la paix de Westphalie. Le seul fait que l'envoyé fran-

1. Chavigny à Anielot et au roi, 25 novembre, 4 décembre 1743, 14,19,29 février 1744. (Correspondance de Bavière. .Ministère des affaires étrangères.) — Les entretiens de Chavigny avec le ministre prussien furent nombreux et répétés. J'ai dû en reproduire seulement l'esprit général et les traits les plus saillants. — Pol. Corr., Klingskrteff à Frédéric, 4 février 1744, t. III, p. 30.

cais rédigeait de sa propre main un tel acte engageait d'avance la signature de la France ellemême : aussi, dans la dépêche qu'il envoyait avec le projet tà Versailles, Chavigny excusait son audacieuse initiative en alléguant la pression violente qu'exerçait sur lui le prince de Hesse, pressé lui-même par le terme de ses engagements envers l'Angleterre, puis laissant bientôt de côté ce prétexte : « Voilà, disait-il, le roi de Prusse au pied du mur. Il demandera peut-être quelque chose de plus que la Silésie, il faudra lui faire un pont d'or. » Il faut ajouter que, pour bien montrer combien il se croyait sur d'avance d'emporter à Berlin une adhésion forcée ou volontaire, il comprenait parmi les signataires futurs du traité les propres beauxfrères de Frédéric, les margraves d'Anspacb et de Bayreuth, dont les sentiments favorables à la France étaient connus1.

Sa confiance fut juslitiée, non que Frédéric quand h' projet lui fut remis, ne se récriât tout

I. Chavigoy à Amelot et au roi, 29 février 11 il. [Corre$~ pondance de Bavière. — Ministère des affaires étrangères.') Pol. Coït., t. III, p. 30.

de suite avec hauteur et ne déclarât même en termes assez positifs qu'il refusait d'y apposer sa signature. Il s'éleva surtout contre la prétention de la France de s'y faire admettre tant qu'elle n'aurait pas donné des gages de sa résolution d'agir plus vigoureusement qu'elle n'avait fait jusque-là. Il s'exclama aussi contre le procédé, en effet, un peu familier, qui consistait à promettre l'accession de ses beauxfrères, tous deux cadets de sa maison, sans s'être assuré de son consentement ou du leur. Il insista également sur le danger de mettre par une levée de boucliers prématurée la reine de Hongrie en garde. Mais, en réalité, le coup était porté; il avait compris que son jeu était percé à jour et qu'à persévérer dans ces ambages, il risquerait de s'embarrasser lui-même dans ses propres artifices. Désespérant désormais d'obtenir ni argent français ni troupes allemandes autrement qu'en payant lui-même le premier de sa personne, il se résigna à franchir le pas. Les résolutions hardies succédaient promptement chez lui à l'excès de la prudence. Avant même que l'original du projet de traité

fût remis entre ses mains, pendant qu'on le débattait encore à Francfort, il décidait d'envoyer à Versailles, en mission spéciale, son chambellan et son ami, le comte de Rottenbourg, avec pouvoir de négocier un traité direct entre lui et la France, où il promettrait, sous certaines conditions déterminées, et moyennant certains avantages, son entrée en campagne au printemps suivant. Il renonçait ainsi à faire agir autrui en restant dans l'ombre, afin de fixer plus à son aise le jour et le lieu de son entrée en scène. S'il ne ratifiait pas le projet de Chavigny, il l'exécutait, ce qui valait encore mieux; mais la malveillance et le dédain qu'il témoigne pour cet agent, et dans ses lettres et bien longtemps encore après dans ses Mémoires, montrent assez quelle contrariété il éprouvait de s'être vu forcer la main '.

1. PoK Corr., p. 42, 49, 31 et 52. — Frédéric à Chambrier, 18 février. — A Kliogskrœff, 5 mars. — Au prince de Hesse, 9 mars 1744. — Histoire de mon temps, en. îx. On négociait partout, dit-il, dans ce temps critique, et, si l'on ne négociait pas, on faisait du moins des projets. Le sieur de Chavigny et le sieur de Bunau, ministre de l'empereur, avaient « ébauché ensemble un Iraité d'association des

J'ai dit quelles étaientles préoccupations provenant du trouble d'une mauvaise conscience qui avait longtemps retenu Frédéric et qui le tourmentait encore au moment où il se décidait à renouer une partie belliqueuse avec la France. Il craignait toujours qu'en cas d'échec survenant dans une nouvelle campagne, la France ne s'autorisât de son exemple pour le laisser dans l'embarras, si elle en trouvait l'occasion, en se tirant elle-même d'affaire. De plus, le dégoût, presque l'horreur que les armées françaises témoignaient pour le séjour de l'Allemagne, la joie qu'elles exprimaient tout haut d'en être sorties, lui faisaient redouter que le cabinet de Versailles, se concentrant désormais dans le soin de la défense de ses frontières, ne lui remit à lui seul, en compagnie de l'impuissant Charles VII,

cercles de l'empire. Le9 termes eu étaient vagues, l'objet obscurément exposé, Touvrage entier paraissait inutile, je fis des remarques sur ce projet : rien de tout cela ne réussit ». (Texte primitif.) — Droysen, t. II, p. 237 et suir.

le soin de faire tête aux ennemis qu'il allait se créer dans l'empire. Pour se préserver de ces éventualités, qui, le cas échéant, n'auraient été que le juste châtiment de sa conduite égoïste, il imagina toute une combinaison de garanties a la fois matérielles et morales, dont on trouve l'exposé raisonné dans ses documents politiques fait h plusieurs reprises sur des modèles différents. Parfois même le résultat en est présenté sur un papier à deux colonnes portant d'un coté les avantages, de l'autre les inconvénients possibles de toutes les mesures à prendre : sorte de bilan où sont mis en regard le passif et l'actif de chaque affaire et qui se termine par une résolution définitive formant comme le solde de la balance. Il affectionnait, nous l'avons déjà vu, ce procédé commercial pour se rendre compte, dans les situations critiques, des conséquences de tous ses actes'.

Le résultat de cet examen fut que trois conditions principales lui paraissaient devoir être obtenues de la France pour qu'il consentit à

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