I. Mémoires du <ht< de Luynes, t. V., p. 164, loi
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où Rottenbourg arrivait à Versailles ; car les actes avaient suivi de près les paroles. Non seulement le corps d'armée destiné à faire la guerre en Italie était déjà réuni, prêt à partir sous un commandant qui n'était pas moindre qu'un prince du sang royal, le prince de Conti, dont la valeur s'était signalée dans la campagne de Bavière; mais une escadre française avait reçu en même temps l'ordre de quitter Toulon pour se joindre à la marine espagnole et faire tête avec elle à l'amiral anglais Mathews, qui croisait sur les côtes du royaume de Naples depuis l'été précédent. Un engagement eut lieu le 22 février en Ire les marines rivales, et, bien que l'escadre française, n'ayant pas l'ordre précis d'attaquer, n'eut pas pris de part directe à la lutte, sa seule présence, encourageant son alliée et intimidant la flotte anglaise, força l'amiral Mathews à se l'étirer après quelques heures de combat et à délivrer ainsi momentanément le rivage italien de son inquiétant voisinage.
Cet acte d'hostilité, pourtant assez significatif, n'aurait peut-être pas encore suffi pour mettre un terme, entre les deux cours de France et
d'Angleterre, à L'état de relations équivoques que la bataille même de Dettingue n'avait pas fait cesser. Mais un incident, imprévu du gouvernement français lui-même, vint mettre tout à fait le feu aux poudres. C'était le débarquement, sur les cotes de Provence, de Charles- Edouard Stuart, fils aîné du prétendant à la couronne britannique, de celui que Louis XIV avait fait autrefois la déplorable imprudence de saluer du nom de Jacques 111. Depuis la paix d'Utrecht, toute l'Europe, y compris la France, et sauf le saint-siège, ayant reconnu la royauté protestante en Angleterre, l'héritier de la famille décime vivait retiré à Rome, dans une condition modeste, entouré d'un petit cercle de. fidèles et élevant avec soin ses deux fils, dont l'aîné paraissait doué de qualités brillantes et brûlait, dès son enfance, de se distinguer par quelque action d'éclat. Mais toutes les démarches de la famille étaient surveillées de près par ceux qui avaient intérêt à l'empêcher de troubler de nouveau la paix européenne, en particulier par les agents de l'Autriche, devenue la meilleure amie des rois électeurs de la Grande-Bretagne. Ce fut
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donc en cachette et nuitamment, après être sorti de Rome sous le prétexte d'une partie de chasse, que le prince Charles-Edouard se mit en route, vers la lin de janvier, sans prévenir personne. 11 réussil, sous un déguisement, à traverser les provinces occupées par les troupes autrichiennes, et vint prendre la mer à Livourne. Quand son départ fut connu, on supposa d'abord qu'il allait s enrôler dans l'armée espagnole sous les ordres de l'infant Philippe; mais on sut bientôt qu'il s'était fait mettre à terre à Antibes, et il fui clair qu'il venait offrir au gouvernement français ses services pour tenter en Angleterre une contrerévolution contre la maison de Brunswick. On se souvint alors que le ministre Tenein, pendant son séjour à Rome, avait vécu en relations assez intimes avec la maison Stuart et avait même obtenu, par l'intermédiaire du prétendant, le chapeau de cardinal que la cour de Rome tenait toujours à la disposition du roi légitime d'Angleterre. On supposa naturellement que la fuite du prince était combinée avec le cabinet de Versailles pour l'aider à susciler des embarras à ses rivaux el profiter des
divisions croissantes dont, d'après la vivacité de certains débats parlementaires, on devait supposer que l'Angleterre était travaillée. C'était vraisemblable, mais ce n'était pas, ou du moins ce n'était qu'à moitié vrai. Tencin, par ses relations privées, avait bien été vaguement averti des projets du prince et avait pu y donner quelques encouragements plus vagues encore. Des relations subsistaient aussi depuis longtemps entre le cabinet français et plusieurs chefs jacobites d'Angleterre, et, pour profiter à l'occasion du concours plus ou moins efficace que ces seigneurs ne cessaient d'offrir, quelques préparatifs étaient déjà faits, à petit bruit, à Dunkerque, afin de leur faire passer, si besoin était, des munitions, des subsides, peut-être même un corps auxiliaire de débarquement. 31ais l'aventure, si on se décidait à la tenter, devait suivre et non précéder la déclaration d'une guerre ouverte, et rien au fond n'était encore à cet égard définitivement arrêté. Il ne manquait pas de gens, en effet, à Versailles (on peut le voir par des lettres du maréchal de Noailles), assez au courant de l'état véritable
des choses en Angleterre pour avertir que L'opinion nationale y était toujours très prononcée en faveur de la succession protestante,
ot qu'aucun homme ni aucun parti aspirant sérieusement au pouvoir n'était prêt à se compromettre en se ralliant à un prétendant catholique. La diversion espérée n'aurait donc, suivant toute apparence, d'autre effet que de rallier les dissidents autour du trône de George et de faire cesser ainsi les dissentiments mêmes dont on se proposait de profiter. En tout cas, le dessein d'une si grosse affaire devait être mûri longuement el en secret avant d'éclater, et la venue prématurée de Charles-Edouard en France ne pouvait que compromettre le mouvement en le précipitant1.
1. Il parait bien, malgré les dénégations que lit alors, comme on va le voir, le gouvernement français, que le projet de tenter une contre-révolution en Angleterre fui agité dans le conseil, dès le commencement de 1744, puisque une patente du 13 janvier investit le comte de Saxe du commandemenl a exercer, le cas échéant, en Angleterre, au nom de Jacques III. .Mais rien n'indique que >-i' dessein, encore vague, eûl reçu avanl la venue du prince Edouard même lin commenceujenl d'exécution. Une réunion de bâtiments de transporl etmê] lelroupes aurait-elle déjà eu
Mais, si l'équipée du prince était de celles qu'on eût désiré prévenir, une fois accomplie il était difficile, à peu prés impossible même, de la désavouer. Nul doute, en effet, qu'cà peine avisé de sa venue, le chargé d'affaires d'Angleterre, encore présent à Paris, ne vint réclamer au nom des traités formels l'éloignement de ce visiteur suspect. L'expulsion violente d'un prince par ordre d'un roi a toujours, même de notre temps, un caractère qui répugne : c'était bien pis dans les idées monarchiques d'alors. Dans l'état des rapports des deux pays, était-ce bien la peine de s'exposer à une sorte de réprobation publique pour maintenir, pendant quelques jours encore, une paix nominale qui n'empêchait déjà pas de se battre sur terre comme sur mer, et dont on se proposait de faire disparaître, du soir au lendemain, même l'apparence? Fallait-il montrer cette déférence à un gouver-
lieu à Duukerque, ce n'était encore qu'une menace simple d'hostilité contre le gouvernement anglais et qui ne soulevait pa9 de question dynastique. — L'opposition faite par Noailles un projet est consignée dans ses lettres au roi, 10 février 11 il. et à Chavignv, :; mars. [Mémoires de Noailles, édition Petitot, t. III. |.. li.;:!-:!.',!.
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nemenl contre lequel on étail déjà prêl à sortir en armes? « Je ne doule pas, écrivait Amelol à Valori, qu'on ait appris à Berlin l'évasion subite de Rome du fils aîné du prétendant, et il est vraisemblable que le jugement qu'on en aura porté sera que son départ n'a pu se faire que de concert avec la France. Il est néanmoins très vrai que, bien loin que le roi y ait aucune part, Sa Majesté n'en a été nullement prévenue... On doit s'attendre que la cour de Londres en fera grand bruit. Mais, outre qu'on ne voit pas que personne puisse trouver à redire à ce que le fils du prétendant, ennuyé de son oisiveté, pendantque toute l'Europe est en armes, veuille faire une campagne, nous ne sommes plus avec la cour de Londres dans une position qui doive nous obliger de chercher à la tranquilliser et à calmer la mauvaise humeur qu'elle en pourra concevoir. » Et il ajoutait peu de jours après : « Le chargé d'affaires d'Angleterre est venu demander l'expulsion du prétendant, conformément aux traités. On lui a répondu que les traités étaient réciproques, et qu'on ferait droit à la demande de l'Angleterre quand elle aurait
réparé les contraventions sans nombre qu'elle se permettait tous les jours1. »
C'était en réalité offrir ses passeports à l'agent anglais : il ne tarda pas à les demander, et, quinze jours après, la déclaration de guerre officielle paraissait dans toutes les gazetles d'Europe. Comme conséquence, les préparatifs qu'on faisait déjà à petit bruit à Dunkerque furent suintement et publiquement accrus. Un véritable corps de troupes fut rassemblé, dans le dessein de traverser le canal sur des bâtiments de transport, et puis, sous la protection d'une escadre, de remonter la Tamise aussi haut qu'il serait possible dans le voisinage de Londres. Le comte de Saxe en eut le commandement, sons la direction nominale du jeune Stuart, à qui on donna officiellement le titre de prince de Galles-,
1. Ainelot à Valori, 15, 28 février 1744. (Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.) — Le tuaréchal de Noailles au roi, 10 février 1744. — Rousset, Introduction, [i. t:\x\in.
2. Mémoires et Correspondance du comte de Saxe, Paris, 1794. — L'instruction donnée au comte do Saxe porte en propres ternies qu'il sera sans difficulté subordonné an roi Jacques et au prince de Halles son fils. Elle porte la date de février 1744, quelques jours après l'arrivée de Charles-Edouard. Tous les détails de l'évasion de Charles-
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Rottenbourg, en arrivant, trouvait donc sur ce poinl Le vœu de Frédéric satisfait d'avance, peut-être au delà même de ce que* «on maître désirait, et dans des conditions que sa prudence et sa perspicacité politique auraient peut-être désapprouvées, Mais, si cette partie de la besogne était faite, c'était la moindre; si ce qui regardait l'Angleterre était réglé, restaient les rapports avec l'Allemagne, qui présentaient les difficultés les plus délicates; restait la rupture officielle à provoquer envers l'Autriche, les deux corps d'armée à faire expédier au delà du Rhin, les indemnités à assurer pour Frédéric m Bohême. Réllexion faite, ce ne fut à aucun ministre, mais à Richelieu, qui ne Tétait pas, qu'il se décida à faire les premières ouvertures. Richelieu, sans hésiter, en porta la confidence à madame de Châteauroux, à Choisy, où, pour le moment, cette dame suivait la cour. Il ne !il point difficulté de pénétrer dans son appartement, bien qu'il fût prévenu qu'elle v était seule
Edouard si» trouvent dans une dépêche de Robinson a Carterel du 25 janvier [Correspondance de Vienne. — Record Office , ce qui montre avec quel soin les agents autrichiens surveillaient les démarches du préteudanl cl de sa famille.
avec le roi. « Que voulez-vous? lui dit le prince, un peu surpris d'être dérangé dans un tête-àtête. — Vous entretenir, sire, d'une affaire qui presse el qui me surprend autant qu'elle vous surprendra vous-même. » Puis il fit part de la confidence qu'il avait reçue en ajoutant que Frédéric désirait traiter l'affaire de roi à roi, sans passer par les ministres. Louis XV, bien que flatté d'être regardé pour la première fois comme maître chez lui, et traité de tête politique, se défiait trop de lui-même, et aussi de Frédéric, pour accepter la responsabilité de conduire ù lui seul une négociation avec le fourbe le plus réputé d'Europe. Consentant à tenir pour le début au moins le ministre Amelot h l'écart, il désigna Noailles et Tencin pour l'aider à engager conversation'.
L'affaire marcha plus vile que Rottenbourg ne s'y était attendu, car le roi ne donna aucun
1. J'emprunte le dialogue de Richelieu et du roi aux Mémoires du duc rédigés par Soulavie, bien que j'aie averti moi-même le lecteur du peu de contiance que ce recueil mérite. .Mais je suis autorisé ici par le témoignage de Frédéric, qui dit expressément de Rottenbourg : « 11 lit ses premières insinuations par Richelieu el la duchesse de Chà-
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signe de l'humeur vindicative cl soupçonneuse qu'on lui avait fait craindre. Dès le 16 mars, Rottenbourg écrivait à Frédéric : v Le moment me [tarait venu de conclure tout h fait avec la France; le roi parait sérieusement résolu ;i oublier lout à fait le passé; il a fait dire à l'empereur qu'il lui donnait sa parole royale de ne pas poser les armes jusqu'à ce qu'il lui eût fait donner satisfaction. La majorité du conseil n'est pourtant pas encore sûre : j'ai pour moi Noailles, Teneiu, Belle-Isle1? niais il faudra ménager les quatre autres (Orry, Amelot, Maurepas et d'Argenson) jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen, si faire se peut, de les bouleverser
teauroux. » — L'intervention de Richelieu est aussi expressément rapportée dans le manuscrit communiqué par M. de Boislisle; il y est même affirmé que Iloltenbourg eut, par l'intermédiaire de Richelieu, plusieurs entretiens en têteà-tête avec le roi.
1. Droysen, t. Il, p. 2G.i. — La mention de Belle-Isle au nombre des membres du conseil est singulière. Belle-Isle u'était pas ministre et môme ne l'avait jamais été, ce poste étant incompatible avec les hautes fonctions de diverses natures qu'il avait remp ies en Allemagne. Rottenbourg voulait dire, sans doute, qu'il comptait sur le concours de ce maréchal, qui, comme on va le voir, essayail alors de rentrer en grâce et s'était mis en relations suivies avec Tencin.
par le parti que je me suis t'ait dans le conseil du roi de France et qui sera tout à fait à notre dévotion. Le roi va me recevoir en audience privée chez madame de Châteauroùx. » Ce fut probablement cette confiance qui décida l'envoyé prussien à outrepasser un peu ses instructions : il ne devait qu'observer, écouter et répondre; il se résolut à passer une note qui résumait en six articles les désirs du roi de Prusse et qui ne pouvait manquer d'être soumise au conseil.
La réponse fui favorable presque sur tous les points; nulle difficulté sur le passage, dans les rapports avec l'Autriche, de l'hostilité défait à i hostilité de droit; nulle objection élevée contre les avantages territoriaux réclamés par le roi de Prusse, sous la seule réserve d'une entente préalable avec l'empereur dans le cas où il serait question d'un démembrement de la Bohème. Celte condition remplie, la France pouvait d'aulanl moins s'opposer à une nouvelle extension de la Prusse, que, renonçant cette fois, pour son compte, ;i la politique de désintéressement, ou plutôl de duperie, qu'elle avait suivie jus-
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qu'alors, elle demandait à s'étendre elle-même du côté des Pays-Bas, au moins par l'acquisition de quelques placesfortes. Mais l'envoi d'une luire armée en Allemagne rencontra, comme on (levai! s'\ attendre, plus de difficultés. La noie s'exprimait sur ce point en termes évasii's et Légèrement ironiques. « Le roi, y était-il dit, désire à cel égard se conformer à ce que le roi de Prusse désire, et, pour entrer dans ses vues autant qu'il est possible, comme il n'y a pas lieu de douter que la reine de Hongrie ne relire ses troupes des bords du Rhin dès que les opérations du roi de Prusse commenceront, alors Sa Majesté fera passer le Rhin à son armée d'Alsace pour se porter dans le centre de l'empire, afin de contenir tous ceux dont on pourrait craindre les mauvais sentiments, el faire, de concert, les opérations qu'on jugera convenables. » C'était dire à Frédéric- : .Nous irons en Allemagne quand nous serons sûrs de vous y trouver en armes. C'était lui rendre méfiance pour méfiance et exactement la monnaie de sa pièce '.