‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 29 sur 48 · Mémoire* de Luynes, t. V, p. 442; t. VI, p · texte numérisé non relu

Mémoire* de Luynes, t. V, p. 442; t. VI, p

encore et moins disponibles par la mésintelligence qui régnait entre les généraux des deux nations. Dans le camp français, au contraire, l'harmonie était complète : Saxe et Noailles, marchant de concert, conseillaient et guidaient toutes les démarches du roi. Sous la conduite de ces bons directeurs, Louis parut plusieurs fois dans la tranchée à l'heure et aux lieux les mieux choisis pour être vu des soldats sans être trop exposé de sa personne. Au bout de huit jours, la place capitula et le roi put rentrer à Lille en triomphateur, pendant qu'on prenait de nouvelles dispositions pour lui ménager devant Ypres, autre place forte de la même région, un succès pareil. Désormais on pouvait lui dire que la victoire marchait sur ses pas, et le coup d'éclat qu'attendait Frédéric était fait.

Aussi la conséquence se fit-elle tout de suite sentir, aussi bien à Versailles qu'à Francfort, par la conclusion presque immédiate des deux traités encore en suspens. En partant pour l'armée, le roi avait confié la tâche de continuer les pourparlers avec Rottenbourgau cardinal de

Tencin et au contrôleur général Orry, que la crainte Je partager le sort d'Amelot ralliait à la politique prussienne et belliqueuse. Derrière ces négociateurs en titre se tenaient, à peine cachées sous un voile très transparent, madame de Tencin, toujours inséparable de son frère, et la duchesse de Châteauroux, retirée avec ses sœurs à Plaisance, dans la maison de campagne de l'intendant général Pàris-Duverney. Un échange de courriers presque quotidien entre Lille et Versailles allait chercher ou rapporter les instructions du roi rédigées de concert avec le maréchal de Noailles. Il n'était guère de dépêche ministérielle qui ne fût aussi accompagnée soit d'un billet tendre, daté de Plaisance, soit d'une chronique de la cour écrite de la main de madame de Flavacourt. Cette sœur cadette des demoiselles de Nesle était la seule dont la vertu fût épargnée par la médisance, et elle devait à cette bonne renommée l'avantage d'être agréable à la reine, pendant qu'elle plaisait au roi par la finesse et la grâce de son esprit. Frédéric, de son côté, était tenu au courant des moindres incidents de celte

négociation en partie double, à Versailles par Roltenbourg, à Lille par Chambrier, qui, comme tout le corps diplomatique, avait suivi au camp le cortège royal l.

Il ne tarda pas à être évident qu'à mesure que la campagne française était plus active et plus décidée et que Louis XY s'y compromettait plus résolument de sa personne, Frédéric, de son côté aussi, hésitait moins à se prononcer. Ses scrupules comme ses exigences diminuaient à vue d'oeil. L'accueil fait aux envoyés flamands surtout le transporta d'une véritable admiration : <( Yoilà qui est vert et nerveux, s'écriat-il ; c'est parler en roi et en maître. » Tout sembla dès lors chez lui céder au désir de mettre sa main dans celle du roi de France et de la serrer d'une assez forte étreinte pour pouvoir l'entraîner ensuite où il lui conviendrait de le conduire. Le 12 mai, il avait déjà fait assez de concessions pour qu'il crût pouvoir écrire luimême à Louis XY : « Je me flatte que Yotre Majesté sera contente de la facilité avec laquelle

1. Madame deTencin à Richelieu, 24 mai 1144. (Collection déjà citée.)

je me prête aux points qu'elle a paru désirer, et je me ilatte qu'elle le sera encore davantage quand je combattrai pour sa gloire et pour le repos de l'Europe. » A cette lettre en étaient jointes deux autres également autographes : l'une était pour le maréchal de Noailles, et, après lui avoir fait compliment sur les talents qu'il avait déployés à Deltingue et que la fortune avait mal récompensés : « Je dois vous avouer, ajoutait-il, que je remarque une différence sensible, dans la façon dont s'explique un roi qui agit par soi-même, de ce qu'il fait lorsqu'il ne se fait entendre que par l'organe de ses ministres... il n'y a rien de plus capable d'établir une confiance parfaite entre nos cours que la façon sincère et cordiale avec laquelle le roi de France s'explique envers moi. » L'autre missive allait plus droit encore à la même adresse, car elle visait au cœur; c'était à madame de Chàteauroux elle-même que le souverain le plus illustre de l'Europe ne craignait pas d'écrire de sa main royale : « 11 m'est bien flatteur, madame, que c'esl en partie à vous que je suis redevable des bonnes dispositions

Ti \ FRÉDÉRIC II F-T LOUIS XV

dans lesquelles je trouve le roi de France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec le sentiment de la reconnaissance. Il est fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cœur, c'est ce que je vous prie de croire, étant à jamais votre affectionné ami. Frédéric. » — On prétend que, pour mieux témoigner son affection et sa reconnaissance, Frédéric ordonna en même temps à Rottenbourg de lui envoyer une copie du meilleur portrait qu'il pût trouver de la belle duchesse, ce que l'adroit négociateur eut bien soin de ne pas laisser ignorer à l'original '.

Dans ces dispositions soudainement devenues plus faciles, tout marcha rapidement, et les difficultés encore subsistantes furent résolues sans peine. Aucune n'avait été élevée, on l'a vu, ni de la part de la France sur l'extension

I. Frédéric à Louis XV. — Au maréchal do Noailles et à a duchesse de Châteauroux, \± niai 1744. — Vol. Corr., . III. p. 12S-131.

de territoire réclamée par Frédéric en Bohème, ni de la pari de Frédéric sur l'accroissement proportionnel que la France prétendait, celte fois, obtenir dans les Pays-Bas. Les deux souverains échangèrent donc sans discussion rengagement de ne pas poser les armes avant de s'être réciproquement assuré ces avantages. Mais, sur le point qui coûtait le plus à l'un et auquel l'autre attachait, au contraire, le plus de prix, — l'envoi d'une nouvelle armée française en Allemagne, — on se contenta des deux cotés d'un moyen terme. Frédéric exigea toujours la promesse, mais se résigna à en ajourner l'exécution. Il consentit à attendre le résultat des opérations militaires engagées à la fois et sur la frontière d'Alsace et en Flandre, et ce ne fut que dans le cas, où, comme il y avait lieu de l'espérer, l'armée autrichienne aurait été contrainte à évacuer les bords du Rhin et l'armée anglaise à se replier sur le Hanovre que la France s'engagea, au lieu de les laisser se retirer l'une et l'autre en liberté, h les poursuivre, l'épée dans les reins, jusque dans le cœur de l'empire. En revanche, rien ne put décider

Frédéric à se mettre en mouvement avant la date qu'il avait fixée (les derniers jours d'août), et, jusque-là, il exigea que la nouvelle alliance fût tenue rigoureusement secrète. Cette précaution avait bien encore une apparence un peu suspecte, et des malveillants obstinés auraient pu voir dans ce retard et dans ce mystère l'intention de se tenir encore sur la réserve, jusqu'à ce que la France eût fait la première épreuve de sa fortune : mais le temps des défiances était passé, et, le 5 juin, moins d'une semaine après la capitulation de Menin, les signatures étaient échangées, à Paris, entre Tcncin et Rottenbourg. C'était, à deux ans de distance, l'anniversaire, jour pour jour, du premier traité qui avait suivi l'occupation de la Silésie, et que la France avait si douloureusement exécuté à Prague, pendant que Frédéric le violait si cavalièrement à Breslau. Si cette coïncidence revint à la mémoire des plénipotentiaires au moment où ils posaient la plume, le Prussien peut-être dut sourire, pendant qu'un nuage passait sur le visage du Français.

Oualre jours après, le 9 du même mois,

LA MALADIE DU ROI Til

pondant qu'on se préparait au siège d'Ypres et que tout promettait un succès égal, le traité d'union des princes allemands, rédigé par Chavigny, recevait à Francfort une consécration définitive. Là aussi, Frédéric retirait l'une après l'autre toutes ses exigences, à mesure qu'il voyait l'action de la France plus résolument engagée. Sur ce théâtre pourtant, où il sentait les yeux de toute l'Allemagne fixés sur lui, les accommodements et les concessions semblaient lui coûter davantage. Son orgueil résista même longtemps à la pensée d'admettre la France, à titre de partie contractante, dans la fédération nouvelle, il ne se rendit qu'à la dernière heure aux instances et à l'ultimatum impérieux de Chavigny. Il convient lui-même dans sa correspondance que, s'il se laissa fléchir, ce fut parce qu'on lui avait dit que cet agent français si habile et qui prenait le ton si haut allait être appelé à la place d'Amelot au ministère des affaires étrangères et diriger toute l'action politique d'un allié désormais indispensable. Encore, pour ménager les susceptibilités germaniques, fut-il convenu que le nom de la France ne serait

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pas prononcé dans les stipulations mêmes du traité, et que Louis XV serait seulement invité par un article séparé et secret à y apporter, après coup, sa garantie. La même précaution fut observée dans la rédaction d'une convention particulière conclue entre l'empereur et le roi de Prusse, et par laquelle étaient réglées les conveniences de Frédéric, c'est-à-dire la délimitation des territoires que Charles YII, escomptant d'avance la reprise de la Bohème, consentait à détacher de cette conquête en espérance. Ici encore, le roi de France ne fut appelé à intervenir que comme témoin des promesses et garant de la bonne foi des parties l.

Quoi qu'il en soit, malgré ces réserves, l'œuvre antipatriotique tant de fois dénoncée par Marie-Thérèse était de nouveau consommée : l'Allemagne était une fois de plus partagée en deux camps, dont l'un appelait l'étranger, l'éternel ennemi, dans ses conseils et le provo-

1. Ghavigny au roi, avril, mai 1744, passim. (Correspondance de Bavière. — Ministère des affaires étrangères.) — Frédéric à Rottenbourg et à Klingsgraeff, 13 mai 1744. (Pol. <nrr., t. III, ]i. 136-138.) — Droysen, t. II, p. 273.

([liait mémo à violer le territoire sacré du saintempire. L'ombre de Richelieu allait tressaillir dans sa tombe, tandis que le Rhin revoyait le fantôme de Louis XIV lui-même sous l'armure de son petit-fils. Cette résurrection d'un odieux passé était solennelle; aussi jamais résolution politique n'a suscité plus de controverses entre les contemporains, et n'en engendre encore aujourd'hui de plus vives entre les historiens allemands que colle que prit alors Frédéric. Et, en vérité, pour le héros futur de l'unité et do l'indépendance allemande, le fait d'avoir luimême pour la seconde fois, après une première et malheureuse épreuve, appelé l'étranger dans sa patrie, constitue bien un grief do quelque gravité et une tache dont sa mémoire a grand besoin d'être lavée. Si la première faute peut être mise sur le compte do l'ardeur irréfléchie d'une ambition naissante, la récidive commise de san«-froid dans la maturité de l'âge et la plénitude de la gloire est plus difiieile à justifier. De là un conflit sans cesse renouvelé entre les champions posthumes de Marie-Thérèse et de Frédéric, débat qui se poursuit encore sous nos

yeux, après plus d'un siècle écoulé, avec la vivacité des premiers jours. C'est comme un champ de bataille historique sur lequel Autriche et Prusse se rencontrent avec des ressentiments patriotiques aussi vivaces qu'hier encore dans les plaines de Sadowa. Il n'est pas jusqu'aux sages écrivains qui me servent de guides dans ces récits, MM. d'Arneth et Droysen, qui, parvenus à ce point de leur narration, n'échangent à mots couverts des récriminations passionnées. M. d'Arneth, écrivant avant nos malheurs, aie plus beau thème et le plus facile. C'est à ses yeux le crime de Frédéric d'avoir arrêté par une préoccupation égoïste le bras de Marie-Thérèse déjà levé pour rendre à la couronne de Charlemagne les fleurons que lui avait dérobés l'ambition française. M. Droysen relevant le gant dix ans plus tard, quand ce méfait, si c'en est un, n'avait été que trop complètement réparé, éprouve pourtant encore quelque embarras à défendre son client. Il sent le besoin d'énumérer tous les motifs qui ont pu faire croire à Frédéric qu'il était mis en défense légitime, et en droit de préserver à tout prix le fruit encore mal as-

surédc sa première victoire. La faute est donc à Mario-Thérèse d'avoir poursuivi obstinément dos revendications stériles et laissé échapper ainsi la magnifique conpensation qu'elle aurait pu s'approprier sur le Rhin aux applaudissemonts de toute l'Allemagne. D'autres écrivains enfin, plus libres d'esprit et jugeant de plus haut, n'hésitent pas à considérer l'appel fait par Frédéric à la France, à cette heure critique, comme un dos incidents passagers du grand duel qui commençait, ce jour-là, entre deux puissances entre qui le partage était impossible ; combat singulier dont on définitive l'unité allemande a été le glorieux résultat. C'est une tle ces feintes retraites, une de ces marches en arrière, qui, dans un jour de bataille, peuvent être rendues nécessaires par les accidents de terrain, et qu'on n'a pas le droit de reprocher au vainqueur quand, en définitive, il a su assurer par là le succès de la journée '.

Nous laisserons, si le lecteur le permet, les patriotes allemands vider entre eux ce débat

l. ûroysen, t. IF, p. 297 et suiv. — D'Ame th, t. II, p. 399 et

SLIÎV.

dont le spectacle est pour nous plus douloureux qu'intéressant. Je me bornerai seulement à faire remarquer que, si Frédéric, par égard pour une opinion nationale déjà très en éveil, reculait devant le fâcheux elfet moral de la signature de la France insérée dans une convention entre princes allemands, il n'éprouvait du moins pas plus de scrupule que d'hésitation ta en infliger à ses compatriotes toutes les conséquences matérielles, sous la forme des maux inséparables d'une invasion à main armée. S'il eût tenu en quelque manière à les ménager, il aurait peutêtre pu se contenter de l'appui indirect que lui aurait prêté une attaque dirigée par la France contre les alliés étrangers ou les possessions non allemandes de l'Autriche. Mais, loin de là, l'entrée des bataillons français, tambour battant et mèche allumée, sur le territoire allemand, c'est cela même dont il faisait le point capital et presque la condition sine qua non de la nouvelle alliance. Même après l'affaire conclue, il ne perdait pas de vue cet objectif, et il ne songeait qu'à faire par avance le plan de campagne de l'armée envahissante, qu'il chargea Rottenbourg

d'aller porter à Lille ; il allait même jusqu'à désigner d'avance, pour l'exécuter, le général le plus à son gré.

Un visiteur de distinction, qui vint le trouver à Pyrmout deux jours après la signature du traité, le trouva tout entier livré à cette préoccupation. C'était un officier supérieur français dont le nom a déjà figuré dans ce récit, l'ancien maréchal général des logis de l'armée de Prague, Mortague, un des fidèles de Belle-Isle, qui, n'ayant pu s'entendre avec son successeur, s'était fait attacher, en qualité de général auxiliaire, à Tétat-major de Charles VIL Dépêché de Francfort en mission temporaire au camp royal, Mortagne, à son retour, ne crut pas pouvoir passer auprès de Pyrmont, où Frédéric achevait sa cure, sans venir saluer le protecteur de son ami. Frédéric, craignant sans doute qu'un entretien confidentiel avec un officier qui venait de quitter Louis XV ne trahit le mystère qn'il tenait à garder encore, ne le reçut pas en audience publique, mais lui donna rendez-vous dans un hois voisin de la petite cité thermale, où il vint le trouver à cheval, sans escorte.

L'entretien prit tout de suite une telle tournure, que Mortagne n'eut rien de plus pressé que d'en écrire le soir même à Metz pour en donner avis à Belle-Isle. « Le roi, disait-il, se croit certain de pouvoir enlever Prague par surprise, mais il voudrait être sûr que, si le prince Charles revient l'y chercher, les Français se mettront à ses* trousses pour le poursuivre. Il est inquiet qu'on ne le laisse et qu'on ne fasse la paix sans lui quand il aura levé le bouclier. Mais, après cela, il se rassure sur la parole du roi, qu'il compte sacrée, comme la sienne le sera aussi... Il m'a beaucoup demandé si le roi paraissait prendre goût à la guerre et quel était l'esprit de l'armée. Je lui ai dit là-dessus tout ce qu'il y avait à dire et lui ai rappelé ce que j'ai entendu moi-même dire à plusieurs grenadiers lorsque j'étais à Yerviers. Le roi passant, ils dirent: « S. D., nous ferons de la besogne avec ce b....- » là ! Il n'a qu'à nous mener. » Le roi m'a alors demandé de vos nouvelles, comment vous vous portiez et ce que vous faisiez. Je lui ai dit que vous vous portiez bien et qu'il me paraissait que vous étiez en panne ; sur quoi il me dit : « Est-ce

» qu'il y a toujours une cabale contre lui? » N'est-il pas bien avec le roi? » Je lui dis que vous étiez tout au mieux et bien aussi avec tous les intimes. « Pourquoi donc n'a-t-il » pas », dit-il, « le commandement de l'armée » du Rhin? car que veut-on faire de M. de " Coigny? » Je lui répondis que j'avais lieu de croire qu'on vous y désirait, mais qu'on avait tous les égards pour M. de Coigny. « Voilà des » égards bien mal placés. » Je lui répondis : « Votre Majesté pourrait les faire cesser. — » De tout mon cœur! » répondit-il1. »

En réalité, Frédéric n'avait pas attendu le conseil de Mortagne pour donner à Rottenbourg l'ordre de mettre tout en œuvre afin de rapprocher Belle-Isle des régions du pouvoir et de lui faire attribuer le commandement de l'armée du Rhin; c'était, en d'autres termes, chercher à se procurer à lui-même le lieutenant qu'il désirait. Rottenbourg, rapidement passé maître en fait d'intrigues de cour et connaissant tous les êtres du palais, n'eut garde d'aller

1. Mortagne a Belle-Islo, 7, 11 juin 17 41. [Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.)

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frapper à la porte du cabinet royal, où il aurait risqué de rencontrer quelque successeur ou quelque rival de Belle-Isle. Il trouva plus simple et plus sur de faire entrer à sa suite le protège de son maître dans le boudoir de la favorite, et ses lettres nous montrent avec quelle adresse et quelle assiduité il s'y appliquait.

Dès le 26 avril, il écrivait à Belle-Isle luimême en le consultant sur un des points du traité : « Le jour où j'ai vu notre ducbesse, j'ai été une bonne heure avec elle; nous avons beaucoup parlé de vous, et il m'a paru qu'elle s'intéresse à ce qui nous regarde et connaît bien votre mérite. » Et, deux jours après : « La duchesse m'a parlé de vous; j'ai été une heure avec elle et vous êtes dans son esprit on ne peut mieux. » Enfin, le 23 mai : « Le roi mon maître m'a envoyé une lettre pour Madame la duchesse notre amie ; il lui a écrit que j'avais à lui parler : elle m'a prié de venir la voir demain. Vous sentez bien, monsieur, que nous parlerons un peu de vous. Je lui demanderai s<m avis, et. si elle trouve convenable que je dise

au roi combien Sa Majesté désirerait, pour la cause commune et le bien de la chose en général, vous voir à la tête de l'armée qui doit agir en Allemagne. » Malgré ces assurances, il est douteux que cet habile homme eût eu l'art de dissiper complètement les préventions de la beauté régnante contre l'ami de la sœur qu'elle avait supplantée si, par un de ces retours si fréquents dans les cours, il n'eût trouvé un appui inattendu au sein du triumvirat même qui avait remplacé Belle-Isle dans la faveur royale '.

Il arrivait, en cifet, à cette coalition de courtisans ce qui est l'histoire de tous les rapprochements du même genre que nous voyons dans nos assemblées parlementaires : le succès une fois obtenu, on se disputait les dépouilles. Ce n'était pas sans une alarme jalouse que Tencin avait vu partir Noailles seul avec le roi pour rester pendant toute la durée d'une longue campagne dans cette position conlidentielle et privilégiée dont un adroit ambitieux pouvait aisé-

1. Rottenbourg a Belle-Isle, 2 i H 30 avril, ■!'■'> mai L744, Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étran* gères.'

ment tirer un profit égoïste. Les correspondances de l'armée, en particulier celles de Richelieu, qui suivaient et notaient tous les progrès de cette intimité suspecte, n'étaient pas de nature à calmer son inquiétude. Noailles, écrivait-on, mettait de l'affectation à ne pas laisser faire au roi un pas sans lui, et le roi à l'appeler publiquement son Mentor et son Turenne. Tant que dura la négociation prussienne, Tencin avait au moins la compensation d'en être chargé à lui seul et pouvait s'en promettre tout l'honneur; mais il ne tarda pas à apprendre que Xoailles, laissant entendre (ce qui était vrai) qu'il avait été consulté sur tous les points délicats, s'attribuait aussi le mérite du succès diplomatique et s'en laissait faire des compliments. Le bruit même se répandit qu'en récompense il allait être appelé au ministère des affaires étrangères, laissé jusque-là intentionnellement vacant; pour le coup, c'en était trop, c'était la résurrection du despotisme de Fleurv remis entre des mains plus vigoureuses. A tout prix, il fallait prévenir cette confiscation du pouvoir, et, parmi les moyens à mettre en œuvre, le plus simple

était de chercher à Noailles un compétiteur sur le champ de bataille. Belle-Isle était le seul sous la main : ou dut naturellement songer à lui.

Aussi voyons-nous, à partir de ce moment, se révéler dans toutes les correspondances une intimité subite, plus vive probablement que désintéressée, entre Tencin et Belle-Isle. On pourrait croire même à certains indices que cette communauté soudaine visait à d'autres intérêts encore que la politique; car, à chaque lettre adressée par le cardinal à celui qu'il appelle mon grand maréchal, est joint un petit bulletin du cours des rentes sur l'Hôtel de Ville, et le petit-tils de Fouquet, supposé par hérédité compétent en ces matières, est consulté sur les opérations à faire pour profiter de leurs oscillations. L'essentiel, pourtant, est bien toujours de faire rendre à Belle-Isle une position digne de sa faveur passée, où il puisse rallumer quelques lueurs de sa popularité éteinte et retrouver le chemin du cœur du roi. Rottenbourg est approuvé d'avoir pensé que la belle duchesse était seule capable d'opérer cette résurrection

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de* la faveur qui. dans les cours, lienl du miracle ; mais des conseils plus raffinés encore jugèrent qu'elle-même ne pouvait opérer cette merveille que de près, en personne, en parlant à l'oreille du roi et en interrompant les conférences politiques et militaires par des tête-à-tête d'un autre genre1.

Dès lors, il fut résolu qu'à tout prix il fallait que madame de Châteauroux trouvât moyen de rejoindre le roi ; d'ailleurs, faire lever sur ce point l'interdit mis par le maréchal de Noailles, c'était lui infliger un premier échec qui préparait la voie à d'autres. Quant à la duchesse elle-même, dès que le projet lui fut connu, d'assez froide qu'elle était restée jusque-là aux insinuations de Rottenbourg, elle devint toute de feu et ne pouvant se tenir d'impatience. De fait, elle se morfondait à Plaisance, excédée d'ennui, dans la retraite, et n'osant aller braver à Versailles des regards méprisants que la présence du maître

1. Tenciu à Belle-Isle, 26 avril 1744 et lettres suivantes. {Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.) — Sur la jalousie de Teuciu et de Noailles, voir la Correspondance imprimée déjà citée. — Lettre de Tencin à Richelieu, 22 mai 1744 et >uiv.

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