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ne serait plus là pour surveiller et contenir. Livrée, d'ailleurs, à une ardeur ambitieuse, qu'elle prenait peut-être elle-même pour un amour véritable, elle éprouvait tous les tourments de l'absence, elle s'inquiétait de tout : des nominations faites sans son concours à la cour et à l'armée el dont les titulaires pouvaient lui paraître animés de mauvais sentiments contre elle ; de la légèreté naturelle au rieur du roi : de sa correspondance avec sa sœur de Flavacourt, dont elle ignorait le contenu; des mille pièges que le hasard et la liberté des camps pouvaient tendre à la fidélité d'un amant. « Parlezmoi franchement (écrivait-elle à Richelieu dans une orthographe qui était celle de toutes les belles dames du temps), le roi a-t-il l'air d'être occupé de moi? En parle-t-il souvent? S'ennuiel-il de ne me pas voir? Vous pouvez fort bien démêler tout cela. Pour moi, j'en suis très contente : l'on ne peut pas être plus exact à m'écrire, ni avec plus de confiance et d'amitié ; mais je n'en tirerais nulle conséquence, le moment où l'on vous trompe esi souvent celui où l'on redouble de jambes pour mieux cacher son jeu...
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Il faut que je sois présente, car c'est tout différent... En vérité, cher oncle, je n'étais guère faite pour tout ceci, et, de temps en temps, il me prend des découragements terribles; si je n'aimais pas le roi autant que je fais, je serais bien tentée de laisser toLit là. Je vous parle vrai, je l'aime on ne peut davantage ; mais il faut que je prenne part à tout, c'est un tourment continuel, car cela m'affecte plus que vous ne croyez. C'était si antipathique à mon caractère, qu'il faut que je sois une grande folle pour m'être venue fourrer dans tout cela. Enfin c'est fait, il faut prendre patience... Arrangez lout comme vous., voudrez, pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche1. »
Toute la question était de trouver un prétexte honnête pour une équipée qui ne l'était guère. Ce fut une dame du plus haut rang", une mère de famille, qui se chargea de le fournir. La princesse douairière de Conti, dont le fils commandait en Italie, était une femme d'esprit, très ambitieuse pour tous les siens, à qui on per-
I. Lettres autographes de madame de Cbâteauroux à Richelieu, rmiservées à la bibliothèque de Roueu, 3 juin 1711.
suada aisément qu'elle ne nuirait pas à leurs intérêts, en se compromettant un peu pour deviner et prévenir les désirs secrets du roi. Sa Mlle venait d'être mariée récemment au jeune duc de Chartres, que son service retenait à l'armée. Les nouveaux époux, séparés dans les premiers jours de leur union, se montraient fort épris l'un de l'autre. La princesse annonça que, leur rapprochement important au bonheur futur du ménage, elle conduirait elle-même sa fille à Lille, et, par occasion, elle proposa de faire route avec elle à plusieurs dames, parmi lesquelles elle comprit, avec mesdames du Roure, d'Egmont et de Bellefond, les duchesses de Châteauroux et de Lauraguais. Elle avait compté, sans doute, que le motif vertueux du voyage, conforme aux pieux sentiments de la reine, ferait passer sur la nature suspecte et mélangée delà compagnie. Personne, cependant, ne s'y méprit. « On voit bien tout de suite, dit le chroniqueur Barbier, qu'il s'agit de commencer une cour des femmes à l'armée du roi. » Aussi, quand il fallut aller demander à la reine un agrément dont une personne de la qualité
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de la prinCesse ne pouvait se passer, l'explication n'eut pas lieu sans quelque embarras. « La princesse de Conti, dit Luvnes. a dit à la reine qu'elle savait bien les discours qu'on tenait dans le public... qu'on disait qu'elle menait avec elle mesdames de Châteauroux et de Lauraguais : mais qu'il n'y avait pas de proposition faite de sa part ni de celle de ces dames, ni rien de concerté. » La reine n'ayant rien répondu, son silence passa pour un consentement.
A leur tour, les deux duchesses, qui n'avaient pas encore paru à Versailles en l'absence du roi. durent pourtant se décider à quitter, un jour au moins. Plaisance, pour venir prendre congé. La reine eut encore le bon goût de les recevoir avec une politesse sans affectation, de les retenir, comme d'ordinaire, au jeu et à souper, et, pendant plusieurs heures que dura la visite, elle ne leur fournit pas une seule occasion d'ouvrir la bouche sur le sujet dont tout le monde s'entretenait derrière elles. Elle jouissait avec une malice innocente de leur confusion. — - « Madame de Châteauroux, dit encore Luynes, avait l'air assez embarrassé pendant le jeu et
après le souper. Pour madame de Lauraguais, elle ne s'embarrasse pas si aisément. La reine leur parla à foutes deux et fit très bien. » — La patience n'échappa à la douce princesse que quelques jours après, lorsque la sœur du duc de Chartres, la duchesse de Modène (qui habitait Paris pendant que ses Etats d'Italie étaient envahis) fit, à son tour, demander la permission de rejoindre son frère. Irritée alors d'être si souvent obligée de savoir ce qui lui convenait d'ignorer, Marie Leczinska répondit avec vivacité : « Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne me fait rien1. »
En conséquence, le 6 juin, une gondole à six places, contenant les deux dames avec une de leurs amies et leurs femmes de chambre, prenait la route de Lille, où, de poste en poste, des relais étaient préparés. Elles débarquèrent dans une maison attenant à celle du gouvernement, où logeait le roi, et flans laquelle leurs appartements les attendaient. Toutes ces dispositions avaient été prises par le duc de Richelieu à l'insu
1. Mémoires du duc de Luynes, t. V. p. i'i'i, 163, ÎMi. Journal il", liar/iier. I. II. juin 1 T » * .
du roi, qui, se tenant toujours prêt à partir pour Ypres d'un jour à l'autre, voulait avoir l'air de tout ignorer1. Dès le lendemain cependant, il soupait chez sa maîtresse et reprenait toutes ses habitudes comme à Choisy ou à Versailles. L'intrigue avait donc réussi à souhait et Richelieu avait tout l'honneur d'avoir pourvu à tout et préparé, sans rien dire, toutes les facilités matérielles. Mais ce que l'adroit courtisan, dans l'atmosphère factice et corrompue où il vivait, n'avait pu prévoir, c'était la réprobation publique qui se manifesta aussitôt et le murmure général qui s'éleva aussi bien dans le camp que dans la cité. Si Tencin et Richelieu s'étaient imaginé que Louis XV, en mêlant l'amour à la guerre, prendrait aux yeux des peuples quelque chose de l'allure héroïque et romanesque de Henri IV, ils ne durent pas tardera reconnaître combien les temps etles mœurs étaient changés et combien le prestige royal, déjà affaibli, était désormais impuissant à prévenir les justes sévérités de l'opinion. Le blâme
1. Dans le manuscrit communiqué par M. de Boislisle la part (irise par le duc de Richelieu au voyage de madame de
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fut universel : les tristes détails de la vie passée du roi, qu'on s'efforçait d'oublier, revinrent aussitôt en mémoire. L'émotion fut grande d'abord dans les populations flamandes, chez qui le sentiment religieux était, comme de nos jours encore, à la fois vif et austère. On leur avait parlé vaguement du raffinement de libertinage qui avait fait passer les amours royales d'une sœur à l'autre, dans la même famille. Elles crurent voir le scandale vivant et réalisé, et sous leurs yeux, dans la présence des deux duchesses toujours inséparables l'une de l'autre: car le bruit se répandit (et il circulait déjà à torl ou à raison à Paris) que leur intimité n'était due qu'à un odieux partage auquel avait consenti la nouvelle maîtresse, plus facile encore que sa sœur aînée. Une caserne qui attenait à leur demeure ayant été frappée de la foudre, on vit là un avertissement du ciel, d'autant plus mérité qu'on prétendait (ce qui, assure le duc de Luynes, était faux) que le roi venait de faire tout récem-
Chàteauroux est contestée. Le duc lui témoigna même, dit te manuscrit, sa surprise à son arrivée. La lettre citée plus haut ne laisse pourtant pas douter qu'il n'ait été du moins prévenu.
ment ses dévotions aux fêtes de la Pentecôte. Il semble que les corps de garde, où d'ordinaire on ne se pique pas de vertu, dussent se montrer plus accommodants; mais probablement on jugea, entre militaires, que le roi n'avait pas encore assez payé de sa personne pour se passer toutes ses fantaisies ; peut-être aussi le maréchal de Noailles, piqué du peu de compte qu'on tenait de ses sages conseils, ne prit-il pas assez de soin de cacher sa désapprobation. Toujours est-il que l'armée se montra aussi mécontente que le peuple : « Il n'y a pas. écrivait le maréchal de Saxe, un capitaine d'infanterie qui n'en parle (de madame de Châteauroux), et celui qui a fait le sacrifice de la faire venir le payera cher. » Des huées, assaisonnées de grossiers quolibets, accueillaient partout les duchesses sur leur passage, et, le soir, elles entendaient repéter en chœur, sous leurs fenêtres, une vieille chanson soldatesque dont les deux premiers vers (les seuls qu'on puisse citer) :
Non, madame Enroux, .l'en deviendrai fou.
rimaient au nom de Chàteauroux.
L'impression était trop vive pour ne pas être bientôt connue à Paris, où les instigateurs de l'expédition, qui ne s'y attendaient pas, s'en montrèrent fort contrariés. On essaya, pendant quelques jours, d'empêcher les bruits fâcheux de se répandre en arrêtant à la poste les lettres de l'armée qui en apportaient les échos. En même temps, Tencin faisait dire h madame de Châteauroux qu'il fallait qu'elle s'appliquât à regagner le public et lui en indiquait le moyen, suivant lui, infaillible, qui n'était autre que de répandre des charités, d'aller régulièrement à la messe et d'y paraître avec une grande modestie. Quelques esprits plus libres et ne doutant de rien essayaient, au contraire, de payer d'audace et de tout justifier avec effronterie. « Voyez le sot préjugé, dit d'Argenson dans son Journal, de combattre des plaisirs qui ne font tort à personne! » Enfin, quand il devinl impossible d'arrêter les mauvaises langues, on se résigna à mettre tout le scandale sur le compte des indiscrétions du maréchal de Noailles. « Il faut bien, écrivait madame de Tencin à Richelieu, que le maréchal de Noailles
parle sans ménagement contre le voyage de madame de Châteauroux, puisque toutes les lettres qui viennent de l'armée ne sont pleines que de murmures contre ce voyage, et Ton remarque, ce que j'avais prévu, qu'il est plus désapprouvé à mesure que ceux qui le désapprouveni sont plus ou moins attachés au maréchal. » — C'était une manière d'aigrir le roi contre son nouveau favori en le représentant comme le censeur et le trouble-fête de ses plaisirs '.
Madame de Châteauroux (il faut être juste pour tout le monde) fit tête à l'orage avec une certaine noblesse. Elle tint surtout à honneur de faire voir qu'elle était venue non pour distraire ou endormir, mais pour exciter, au contraire, l'ardeur militaire qu'elle seule avait su réveiller chez le roi. Elle lui apportait l'aiguillon de l'amour, non la langueur de la volupté. Le départ annoncé pour Ypres ne dut pas être retardé d'un seul jour : « Prenez vos arrange-
I . Mémoires de Luynes, t. V, p. 170. — Correspondance du car dinalet de madame de Tencin avec Richelieu, 7, 19, 23 juin 17 41 p. 341, :îi!>. 359. - Journal de d'Arqenson. t. IV, p. 103.
ments au plus tôt, écrivait le 11 juin Louis XV au maréchal de Noailles ; car le beau temps le demande à cor et à cri, et, quoiqu'il fasse très beau et très bon ici, je suis prêt à partir aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité. » — Effectivement, le 16, il arrivait au camp, et, le 25, un courrier apportait à Lille la nouvelle que la place avait capitulé.
La duchesse entonna alors un véritable chant de triomphe; c'est son œuvre, ne pourrait-elle pas elle-même, sur place, aller en partager l'honneur? Qui oserait encore l'insulter après un tel exploit? — « Assurément, cher oncle, écrit-elle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me fait grand plaisir. Je suis au comble de la joie : prendre Ypres en neuf jours, savezvous bien qu'il n'y a rien de si glorieux ni de si flatteur pour moi, et que son bisaïeul, tout grand qu'il était, n'en a jamais fait autant? Mais il faudrait que la suite se soutint sur le même ton et que cela allât toujours de cet air-là. Il faut l'espérer, et je m'en flatte, parce que vous savez qu'assez volontiers je vois tout en couleur de rose et que je crois que mon étoile,
dont je fais cas (et qui n'est pas mauvaise), influe sur tout. Elle nous tiendra lieu de bons généraux et de ministres. // n'a jamais si bien fait que de se mettre sous sa direction... Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir l'entrée du roi dans Ypres ; elle voulait que je le demanda (sir) a.u roi; je n'ai rien fait, parce que je ne sais pas s'il ne vaudrait pas mieux que je n'y alla pas (sic), parce que, comme nous avons dit ensemble, si vous vous ressouvenez, avant notre départ, qu'il fallait que je fus (sic) reçue avec distinction ou n'y point aller, et je le pense... Dites-moi ce que vous en pensez cl au plus vite '. »
C'était chanter trop tôt victoire: avant que cette lettre eût reçu de réponse et pendant que la duchesse n'attendait qu'un signal pour aller partager les triomphes de son amant, un événement inattendu venait jeter le trouble et la confusion dans cette campagne, jusque-là si heureu-
1. Apostille du roi à une lettre du maréchal de Noailles du 11 juiu 1744. Rousset, t. II. p. iiO. — Lettre autographe de madame de Châteauroux a Richelieu, 27 juin 17ÏÏ. Bibliothèque de Rouen.)
semenl et si méthodiquement poursuivie, qu'on l'aurait prise pour une parade bien exécutée. Tandis qu'on ne pensait qu'à la soumission de la Flandre, au désappointement de l'Angleterre, aux ridicules terreurs de la Hollande, le prince Charles de Lorraine, à la tête de quatre-vingt mille Autrichiens, trompant la vigilance de ce vieux Coigny, dont Frédéric se méfiait à si juste titre, passait le Rhin entre Mayence et Philippsbourg et s'avançait à grandes marches vers l'Alsace. Ce coup de théâtre changeait tout. Il ne s'agit plus pour le roi de France d'aller recevoir en vainqueur 1rs clefs des cités aisément conquises : c'est l'honneur de sa couronne, c'est l'intégrité de son royaume qu'il lui faut défendre de cette main encore si peu accoutumée à tenir l'épée. On ne lui avait fait connaître de la guerre que les émotions qui donnent du prix à la victoire. Elle lui apparaît tout d'un coup sous son aspect le plus redoutable, celui de la conquête et de l'invasion.
« Il faut avouer, disait Frédéric à Valori, dans un de ses derniers entretiens, en lui parlant des princes ecclésiastiques d'Allemagne, que vos prêtres sont d'étranges gens... Mais, si vous voulez que je vous parle à cœur ouvert, il faudrait entrer chez eux d'un autre ton que vous ne faites et vous montrer irrité de leurs mauvais procédés; car je vous avertis qu'ils ne font que sonner le tocsin contre vous et l'empereur dans toute l'Allemagne. »
Frédéric avait raison de donner aux agents français l'éveil sur les desseins de ces prélats couronnés, dont il avait lui-même plus d'un motif personnel de se méfier. En effet, tandis qu'à Francfort on s'occupait de former une coalition militaire dont la France était l'âme et dont le roi de Prusse devait être le commandant, un travail contraire était poursuivi par l'Autriche avec le même succès, au nom de la foi menacée, auprès des princes ecclésiastiques, et, comme
les plus considérables de ces souverains mitres tenaient sous leurs lois les deux rives du cours inférieur du Rhin, c'était à leur connivence qu'était dû le passage inopiné du fleuve par le prince Charles et l'invasion du territoire français qui en étail la suite.
J'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion de décrire dans quel état d'alarmes et d'incertitude avaient vécu, depuis le commencement de la guerre, ù Trêves, à Mayence, à Cologne, les archevêques électeurs placés entre les puissances rivales, comme entre l'enclume et le marteau, et partagés entre la crainte que leur inspirait, leur puissant voisin de France et leur sympathie invétérée pour l'apostolique maison d'Autriche. Belle-Isle, au jour de son entrée triomphale, avait profilé du premier de ces sentiments. Marie-Thérèse, depuis nos défaites, rentrait en pleine jouissance et possession de l'autre. A leur penchant naturel pour la pieuse princesse se joignaient, chez ces fidèles serviteurs de l'Eglise, une méfiance trop bien justifiée contre le prince philosophe qui s'était emparé sans scrupule d'une province catholique,
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et le remords d'avoir indirectement, par leur vote dans l'élection impériale, contribué à son succès. Les victoires inespérées de l'Autriche étaient attribuées par eux à l'intervention de la main divine. « On voit bien que ce n'est point en vain, disait l'électeur de Trêves au résident français, que Dieu est appelé dans l'Ecriture le Dieu des armées, et c'est de lui, et non de vos arrangements diplomatiques, que la paix pourra venir. »
Ce n'était pas la moins étrange conséquence de ces scrupules de conscience que de rapprocher ceux qui les éprouvaient de la protestante Angleterre et de leur faire accepter, et même rechercher, les subsides d'un parlement où le papisme était en horreur. Telle était pourtant la complexité de la situation créée par le mélange des intérêts religieux et politiques en Allemagne, que, dès la fin d'avril, plusieurs traités étaient secrètemonl intervenus entre le cabinet anglais et les princes évèques, en particulier ceux de Cologne et de Mayence, en vertu desquels le concours de leur petit contingent militaire et la libre entrée de leurs Etats étaienl assurés à la
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ligue austro-anglaise, moyennant le payement de sommes considérables prélevées sur le trésor britannique. Ces arrangements devaient rester ignorés jusqu'au jour où ils pourraient être mis à exécution sans trop de péril pour les personnes ou les possessions des prélats, et la raison d'Etat mettant, à ce qu'il parait, leur conscience à l'aise sur le devoir chrétien de la sincérité, aucun d'eux ne faisait difficulté d'opposer aux questions qui pouvaient leur être faites à cet égard les dénégations les plus formelles. — « L'électeur m'a juré hier, écrivait l'agent français à Trêves, qu'il n'avait aucune connaissance du traité survenu entre l'Angleterre et les évêques de Mayence et de Cologne ; il me l'a juré au moment où il venait de recevoir le lion Dieu. >> — Le ministre français à Francfort, Blondel, envoyé tout exprès auprès des deux évèques pour vérifier les bruits qui circulaient, n'obtint pas, en réponse à ses interrogations directement posées, des assurances moins positives. « — ■ Est-il vrai, dit-il à l'évèque de Cologne (propre frère, on se le rappelle, de l'empereur), que vous ayez traité avec le roi de la Grande-
Bretagne? — C'est faux, dit l'électeur. — Parlons franchement, dit en souriant Blondel, ne serait-ce pas avec l'électeur de Hanovre? — Pas davantage. » — Mais Blondel dut remarquer que les réponses étaient faites d'une bouche pincée et d'un Ion sec et dur qui ne présageait rien de bon.
A Mayence, mêmes protestations et plus explicites encore de la part du prélat, même méfiance de la part du diplomate. Blondel ayant cru remarquer un mouvement inusité dans la ville, une artillerie plus forte et plus nombreuse que d'ordinaire sur les remparts, des provisions plus abondantes dans les magasins que n'en exigeait l'effectif des troupes épiscopales, en un mot, tous les signes de l'attente et de l'arrivée prochaine d'une force étrangère, exprima à l'archevêque ses soupçons. « — Pour qui me prenez-vous? dit celui-ci; il faudrait que la tète m'eût tourné pour vouloir, dans la faiblesse où je suis, faire le don Quichotte, contre mon devoir envers l'empereur, l'impératrice et mon électoral... Si vous trouvez dans ma ville des magasins autres que ce qui est indispensable
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pour la subsistance de ma cour, je vous les donne. Voilà le vrai sur ma parole de prince, de prêtre, d'archevêque et d'électeur. Je ne tolérerai le passage du Rhin ni au-dessus, ni audessous de Mayence. » — Ce qui n'empêcha pas que, le 2 juillet, le prince Charles de Lorraine ne fit jeter un pont à Wassenau, sous le canon même de la ville, employant à ce travail • les charpentiers et des bateliers du port, sans que l'évèque. qui prétendait avoir tout ignoré, essaya! aucune résistance. — « Des représentations tant que vous voudrez, dit-il à Blondel, mais pour des hostililés, je suis votre serviteur \ »
L'opération du passage du fleuve, tentée en même temps par un autre corps autrichien en amont de Mannheim n'ayant, comme on peut le voir, rien de tout à fait imprévu et n'ayant pas duré moins de trois jours à accomplir, rien n'eût été si aisé, si les précautions eussent été
1. Correspondance de Trêves, 11 juin, 12 août. — Correspondance de Cologne, 10 juin. — Correspondance de Mayence, 29 mai, 2 juillet 1744 et passim. (Ministère des affaires étrangères.) — Droysen, t. II, p. 287.
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bien prises, que do s'y opposer, et de la faire même tourner au grand dommage de ceux qui L'entreprenaient. Mais, par une disposition fâcheuse, Coigny avait confié la garde des points les plus voisins du Rhin à l'armée impériale commandée par le général de Charles VII, le maréchal de Seckcndorff, tandis qu'il se réservai! à lui-même la défense de l'entrée de l'Alsace. Seckendorff, pauvre capitaine, assez mal servi par ses troupes, se laissa prendre au dépourvu, perdit la létc, et, au lieu de résister pour garder ses positions jusqu'à l'arrivée de Coigny, qui lui en envoya l'ordre à plusieurs reprises, se mit précipitamment en retraite. Les Autrichiens avancèrent alors sans obstacle par celte route de Wissembourg el de Woerth, dont tous les postes nous sont aujourd'hui si douloureusement connus. Coigny, craignant d'être coupé de l'Alsace, se porta à leur rencontre: mais tout ce qu'il put faire, ce fut de se frayer lui-même la route jusqu'à Haguenau, laissant derrière lui, sans défense, les gorges des Vosges. C'était l'enlrée de la Lorraine, terre natale et patrimoine héréditaire des aïeux du prince
( -liai les, qui, s'y croyant attendu par beaucoup d'amis de sa famille, s'apprêtait à y rentrer en triomphateur. C'était aussi, nous ne le savons que trop, le grand chemin de Paris. Aussi conçoit-on qu'exalté par ce succès inattendu, le prince écrivit à son frère avec une effusion de joie : « Enfin nous voilà donc en Alsace! » do même qu'il écrivait la veille à l'archiduchesse sa femme *<< Quand vous saurez que j'ai passé le Rhin, n'ai tendez plus de mes nouvelles <pir de Paris' . »
Les courriers qui annonçaient ces désastres, se suivant avec rapidité, arrivèrent à Louis XV au moment où, pendant qu'on achevait sans lui le siège de la ville de Fumes, il faisait une tournée d'inspection militaire dans les ports de la Manche, passant de Boulogne à Calais el à Dunkerque. L'émotion, comme on peut penser, fut grande autour de lui; mais tous les témoignages s'accordent à reconnaître qu'il fut seul à ne pas la ressentir ou du moins à n'en rien
!. D'Arneth, t. II. p. 549. — Les opérations militaires qui suivirenl 1" passage du Rhin sont racontées en détail dans V Histoire <lr mon temps de Frédéric.
témoigner. Il était clair qu'il fallait, au plus lot, détacher un corps de l'armée royale pour venir en aide à l'Alsace envahie, et fermer la porte de la Lorraine menacée, ce qui rendait nécessaire de suspendre provisoirement en Flandre toute action offensive; mais rien n'eût été si simple que de confier ce détachement soit à Saxe, soit à Noailles, tandis que le roi serait resté avec l'autre partie de l'armée pour veiller sur les résultats déjà acquis et attendre les événements. Ce fut, en effet, le plan proposé par Noailles, toujours inquiet de n'exposer à aucun hasard la majesté royale. Mais Louis XV ne voulut pas même entendre parler de celle disposition prudente. Dès qu'un point du territoire français était entamé, il déclara hautement que c'était lui et lui seul qui voulait en chasser l'étranger. Dans les grands jours de périls, te corps d'élite qui portait le nom de la maison du roi devait figurer au premier rang' et le roi ne laissait à personne l'honneur de le commander. « C'est le roi, écrit le ministre de Prusse, Chambrier, en apprenant ;ï Frédéric cette généreuse décision, qui a voulu aller sur le Rhin, et, quand