T. A MALADIF DU H
nièce, madame do Bellefonds, dans un carrosse ;i ses armes et à sa livrée et dont les stores furent baissés avec soin; elles passèrent ainsi sans être reconnues et vinrent se réfugier toutes tremblantes dans une maison do campagne des environs. C'était une demeure abandonnée et en mauvais état, où il n'y avait ni chaises pour s'asseoir, ni lits pour se coucher. « Tâchez de nous en envoyer, écrivait par lo retour du carrosse la duchesse à Richelieu, car je ne puis faire passer à ces dames la nuit blanche. Mandez-moi aussi des nouvelles du roi. Mais, au nom do Dieu, qu'on ne le tue pas, maintenant qu'il a fait ce qu'on voulait ; que la tète ne tourne pas aux gens qui ont sa vie entre leurs mains. Ne vous affectez pas, je vous prie, de ce qui m'arrive. Pourvu que le roi vive, c'est tout ce qu'il me faut. J'espère que mes amies conserveront de l'amitié pour moi l. »
Ce n'était pourtant pas encore assez pour satisfaire les scrupules de l'austérité du prélat; cotte station si voisine de la ville, et qui semblait
1. La duchesse Je Châteauroux à Richelieu, 13 août 1744. (Lettre communiquée par M. de Boislisle.)
attendre ou permettre un prompt retour, ne lui parut pas rassurante. Dans l'ordre des rites sacrés, le viatique devait être suivi de l' extrêmeonction, mais on remit la seconde cérémonie au lendemain, la première ayant fait éprouver au malade trop de fatigue : quand il s'agit de donner ce dernier témoignage de la réconciliation du pécheur avec l'Eglise, l'évêque refusa encore d'y procéder avant d'être assuré que les dames fugitives s'étaient remises en route pour une destination plus éloignée. Cette fois encore, nulle résistance ne pouvait lui être opposée. u Où voulez-vous donc qu'elles aillent? demanda-t-on au roi. — A Paris, ou Lien où elles voudront, répondit-il, pourvu que ce soit loin. » Il reçut alors l'extrême-onction devant une affluence de ministres, d'officiers et de courtisans aussi nombreux, dit une relation écrite du temps, qu'un parterre d'opéra à une première représentation. L'office terminé, l'évêque se retourna vers l'assistance : « Messieurs, dit-il, le roi me charge de vous déclarer qu'il se repent du scandale et du mauvais exemple qu'il a donnés. » Puis, faisant allusion h un bruit qui
circulait et à une nomination qu'on disait déjà faite, il ajouta : « Le roi déclare qu'il n'a point l'intention d'appeler madame de Châteauroux à la surintendance de la maison de la dauphinc. — Ni de faire sa sœur dame d'atours, » dit alors le roi d'une voix faible, mais entendue do tous les assistants; supplément de contrition assez inutile, prêtant à d'étranges interprétations et que l'évêque se défendit tout de suite d'avoir provoqué. Richelieu a raconté, depuis lors, qu'à ce moment une sévérité allait être réclamée contre lui-même, désigné comme l'instigateur des désordres du roi, et que, averti de ce qui le menaçait, il s'était placé d'avance en face du prélat, afin de lui répondre tout haut et de relever le déii. Un tel scandale n'eut pas lieu : la réparation obtenue fut sans doute trouvée suffisante, au moins pour l'édification de la cour. Mais, pour que le peuple entier pût s'associer à la pénitence publique du souverain, la galerie de planches, objet de si fâcheux commentaires, fut démolie dans la soirée et on n'en laissa aucun vestige. La justice divine parut alors satisfaite, et un temps d'arrêt s'étant manifesté dans les
progrès jusque-là constants du mal, on commença à espérer qu'elle pourrait se laisser fléchir l.
Los deux duchesses s'éloignaient cependant rapidement de Metz, précédées d'un courrier de cabinet que le comte d'Argenson avait préposé à leur garde, en apparence pour faciliter leur voyage, en réalité pour s'assurer que rien ne viendrait entraver l'ordre royal. Ce n'est pas l'histoire, c'est le roman ou le drame qui pourrait peindre d'assez sombres couleurs l'état de rage et de désespoir où était plongée l'orgueilleuse favorite, emportée ainsi, avec une hâte ignominieuse, loin de l'amant qui la couronnait la veille, dont elle s'était crue chérie, et qui la laissait chasser sans un regret, sans un regard, sans un mot de compassion. Jamais voyage ne fut plus affreux. Partout où le carrosse devait s'arrêter, la populace s'ameutait, d'insolents
1. Mémoires du dur de Luynes, t. VI, p. 30-44-01-62. — Fragments des Mémoires de la duchesse de Brancas. — Manuscrit communiqué par M. de Boislisle. Ici se rencontre une de ces contradictions entre les témoins les mieux informés que j'ai déjà signalées. Tandis que madame de Brancas accuse les médecins de Louis XV d'avoir dissimulé
railleurs venaient passer la tête aux portières. Celait un concert de sales invectives et de grossiers* jurons. A l'entrée même de certaines villes, il fallait descendre, faire à pied de longs circuits pour éviter des rues ou des places qu'on n'aurait pu traverser en sécurité. La nature ardente de madame de Chàteauroux ne fléchissait pas sans combat sous le poids de cette horrible situation. Par moments, elle voulait résister, s'arrêter, attendre un souvenir qu'elle espérait encore, un retour du caprice de la fortune. Son imagination se monte alors: le roi se guérira; il l'aime encore, il lui saura gré d'être restée à portée de son appel ; elle sera vengée, ses persécuteurs seront chassés à leur tour. Pourvu cependant que la reine, dont on annonce la venue., ne reprenne pas possession
son mal le plus longtemps possible pour ménager madame de Chàteauroux, le duc de Richelieu, dans la pièce curieuse qui m'a été confiée, dirige contre ces mêmes médecins une imputation toute contraire. 11 leur prête le dessein d'exagérer la gravité du mal pour entrer dans les vues des ennemis de la duchesse et provoquer son bannissement. Une mention, insérée par l'avocat Barbier dans son Journal, atteste pourtant que l'opinion de madame la duchesse de Brancas était celle du public contemporain. (Barbier, août 1744.)
3i8 FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV
du cœur de son époux, ou n'amène pas avec elle quelque dame qui puisse arrêter les regards du convalescent!
« Je vous assure, écrit-elle dès la première soirée à Richelieu, que je ne peux pas me mettre en tête qu'il en meure; il est impossible que ce soient ces monstres qui triomphent... Je crois bien que tant que la tète du roi sera faible, il sera dans la grande dévotion; mais, dès qu'il sera un peu remis, je parie que je lui trotterai furieusement dans la tête, et qu'à la lin, il ne pourra pas résister et qu'il parlera de moi, et que tout doucement il demandera à Lebel ou à Bachelier (les valets de chambre) ce que je suis devenue. Comme ils sont pour moi, mon allaire sera bonne ; je ne vois pas du tout en noir pour la suite, si le roi en revient, et, en vérité, je le crois. Je ne vais plus à Paris; après mûre réflexion, je reste à Sainte-Menehould avec ma sœur... Il est inutile de le dire, parce que, avant qu'on le sache, il se passera au moins deux ou trois jours, et puis je puis être tombée malade en chemin, ce qui est assurément fort vraisemblable Mais remarquez que, d'ici à ce temps, la
chose sera décidée en bien ou en mal; si c'est en bien, on n'osera rien dire, et, comme le roi ne m'a pas fait spécifier l'endroit et qu'il a dit: à Paris, ou bien où elle voudra, pourvu que ce soit loin, il est plus honnête pour lui, s'il en revient, que j'aie cru que vingt lieues étaient au bout du inonde et que je me sois retirée dans un lieu où je ne puis avoir nulle sorte de nouvelles ni de consolations, et uniquement livrée à ma douleur; et puis, dans la convalescence, quarante lieues de plus ou de moins ne laisseront pas que d'y faire, non pas pour me revoir, car je n'y compte pas de sitôt, mais pour me faire dire quelque chose... S'il en meurt, je resterai à Paris avec mes amis; mais je vous assure que je regretterai le roi toute ma vie, car je l'aimais à la folie et beaucoup plus que je ne le faisais paraître... S'il en meurt, je ne suis pas pour faire des bassesses, dut-il m'en revenir le royaume de France. Jusqu'à présent, je me suis conduit (sic) tel qu'il me convient, avec dignité ; je me soutiendrai toujours dans le même goût, c'est le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir
le public pour moi et de conserver la considération que je crois que je mérite. J'oublie de vous dire, sur ce que le Soissons se défend d'avoir parlé au roi de madame de Laurag liais, que je le croirais assez, et que j'ai pensé, dès le premier moment, que cela venait du roi, par bonté pour moi et pour que nous ne fussions pas séparées, et pour que ma sœur fût ma consolation ; mais il ne faut pas le dire, parce que cela justifierait le Soissons, et qu'en vérité je ne suis pas payée pour cela... Je suis persuadée qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui fera cent mille amitiés parce qu'il se croit des torts avec elle et obligé de les réparer. Vous me manderez quelles sont les dames qu'elle a amenées... S'il en revient, cher oncle, que ce sera joli! Vous verrez: je suis persuadée que ceci est une grâce du ciel et que les méchants périront. Si nous nous tirons de cela, vous conviendrez que notre étoile nous conduira bien loin. »
Mais, le lendemain, arrivée au lieu où elle annonçait le dessein de rester et d'attendre, comme rien ne vient, elle sent bien qu'il faut
obéir. « Ne soyez pas effrayé, écrit-elle, de ma proposition de rester ici : ma lettre n'était pas partie, que je fis réflexion que cela serait ridicule, et nous partirons demain sans faute; mais c'est assez simple que ma tète se trouve égarée par-ci par-là. Soyez tranquille, je vous promets que je vais tout de suite à Paris... Je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus... Tout ceci est bien terrible et nie donne un furieux dégoût pour le pays que j'ai habité bien malgré moi, et, bien loin de désirer d'y retourner un jour, je ne pourrai pas m'y résoudre. Tout ce que je voudrais par la suite, c'est qu'on réparât l'alfront qu'on m'a faite (sic) et n'être pas déshonorée. Yoilà, je vous assure, mon unique ambition. Bonsoir, je ne peux pas vous en dire davunte, étant mourante. »
Puis elle reprend la plume. Ne dit-on pas que sa sœur de Flavacourt accompagne la reine? « Elle mériterait bien que M. de Soissons lui donne une petite marque de sa bonté ; je n'eu désespère pas, ou elle viendra peut-être du roi. cela serait assez plaisant. Ah! mon
Dieu, qu'est-ce que tout ceci? Je vous donne ma parole que voilà qui est fini pour moi. Il faudrait être une grande folle pour avoir envie de s'y embarquer et vous savez combien peu j'étais flattée et éblouie de toutes les grandeurs, et que, si je m'en étais crue, je n'en serais pas là. 11 faut prendre son parti et n'y plus songer. Tâchez de remettre du calme dans votre esprit et de ne pas tomber malade l. »
A Bar-le-Duc, cependant, il fallut bien, bon gré, mal gré, faire halte, sans quoi on risquait de croiser un autre cortège qui arrivait en sens contraire, plus rapidement peut-être encore, et soulevant sur son passage des émotions bien différentes. C'était la reine qui accourait, incertaine si elle arriverait à temps pour recevoir le dernier soupir de son époux. A quelque distance, derrière elle, suivait le dauphin avec le duc de Châlillon, son gouverneur, puis les princesses tilles du roi, avec leurs dames. Le courrier des duchesses avait reçu de M. d'Argenson l'in-
l. Lettre de madame de Châteauroux à Richelieu. — Bibliothèque de Rouen.
struction formelle de faire tous les détours nécessaires pour éviter une si fâcheuse rencontre. Mais la difficulté de desservir sur une même route tant d'équipages à la fois, faisant changer à tout moment les itinéraires, un hasard et un malentendu amenèrent précisément ce qu'on voulait fuir : la souveraine et la favorite furent sur le point de se trouver en face l'une de l'autre sur une place publique, et Dieu sait quel tumulte en serait résulté ! Heureusement la duchesse, prévenue, eut le temps de se réfugier et de se renfermer dans une maison écartée de la ville, d'où elle pouvait entendre des acclamations qui ne ressemblaient pas à celles dont ses oreilles étaient tristement assourdies.
Du jour, en effet, où la nouvelle du péril du roi avait été apportée à Versailles, la reine n'avait eu qu'un vœu et qu'une pensée, c'était de voler auprès de lui. Mais telle était la règle impérieuse à laquelle, comme toute autre, elle obéissait, telle peut-être aussi sa crainte de n'être pas bienvenue même auprès d'un lit de mort, qu'elle n'avait pas osé bouger avant d'en avoir demandé par un courrier exprès à Metz
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l'autorisation formelle. La permission ne lui fat accordée que le jour où le roi fit l'aveu complet de ses fautes et comme un complément de son repentir.
L'ordre de départ fut aussitôt donné ; mais nulle hâte n'était possible avec les interminables formalités de l'étiquette de cour, et plus de vingt-quatre heures durent être encore employées à mettre d'accord l'ordre régulier du service avec les convenances particulières aux dames qui devaient accompagner la reine. Madame de Flavacourt, entre autres, appelée par tour à cet honneur, réclamait son droit, et il fallut un peu d'art pour l'y faire renoncer. Puis le voyage rapide n'étant pas dans les habitudes royales, d'autres délais furent nécessaires pour mettre en état de courir la poste de vieilles berlines qui, depuis longtemps, ne servaient plus. Bref, ce ne fut que le 17 août, après la messe, que la reine put se mettre en route, avec tant de voitures de suite, qu'il fallait lui préparer quatre-vingts chevaux de poste à chaque relais.
L'annonce de son départ rendait publique e1
certaine, à Paris, la nouvelle qui ne circulait jusque-là que mystérieusement et à l'état de rumeur douteuse. Tous les témoignages contemporains sont unanimes pour attester que ce fut comme une commotion électrique qui se communiqua d'un bout de la cité, et presque de la France, à l'autre; on vit alors combien le sentiment du dévouement monarchique, bien que déjà affaibli, était vivant encore dans le cœur des Français et toujours prêt à se ranimer dès que le souverain ne faisait pas lui-même tout ce qu'il fallait pour l'éteindre. Le coup qui menaçait Louis l'atteignait à l'heure où, après une longue attente, il n'avait encore fait que promettre à ses peuples de se montrer digne de leur affection. La nation entière apprit pourtant avec désespoir que cette espérance pouvait lui être enlevée, et la pleura d'avance, comme si elle eût déjà été réalisée. Frappé au moment où il allait combattre pour la délivrance du sol national, on le regardait déjà comme une victime de la cause qu'il n'avait pas eu le temps de servir. « On s'écriait, dit Voltaire: « Il péril » pour avoir voulu nous défendre! » Ce fut une
alarme, un désespoir universels. La foule, groupée autour des bureaux de poste à l'heure de l'arrivée des courriers, s'arrachait les lettres qui apportaient des nouvelles. L'émotion fut portée au comble lorsqu'on apprit la rupture du lien scandaleux qui était le seul grief qu'on eût encore à reprocher à l'auguste malade. A distance, on ne pouvait savoir ce que de tristes détails laissaient déjà soupçonner aux témoins plus rapprochés, et ce que la suite ne devait que trop faire voir; c'est que ce repentir, plutôt imposé qu'éprouvé, venait d'une pusillanimité servile, non d'un sérieux réveil de conscience. On y vit un acte de générosité chrétienne qu'on célébra dans les églises, où les fidèles accouraient, à toute heure, pour demander grâce à la Providence. Ce sentiment était tellement général, tellement répandu dans toutes les classes, que ce fut un poète populaire, Vadé, auteur de chansons grossières, qui imagina de joindre, ce jour-là, au nom de Louis l'épithète de Bien-Aimé: surnom qui devait lui rester toute sa vie, alors même que la différence du mot et de la réalité en fit une étrange dérision.
Le passade rapide de la reine dans les mêmes lieux, au milieu des mômes populations que venait de traverser la courtisane, fut une véritable ovation. Partout où elle s'arrêtait, on se précipitait pour baiser la trace de ses pas, ou se jeter sur sa main pour l'inonder de larmes: on eût dit le triomphe de la vertu, et la morale outragée rentrant dans ses droits,. Insensible à ces hommages, uniquement préoccupée de l'accueil qui l'attendait, tressaillant toutes les fois qu'un courrier envoyé ou un voyageur parti de Metz pouvait lui apporter quelques nouvelles, la reine se donnait à peine le temps de respirer et fit route quarante-huit heures de suite sans s'arrêter. Elle arriva à AIetz le 18 août, à minuit, pour apprendre avec autant de joie que de surprise qu'une amélioration inattendue s'était manifestée dans l'état du roi .
Que ce fût l'effet d'une dose inaccoutumée d'émétique administrée par un empirique, nommé Dumoulin, qu'on avait fait venir quand tous les médecins s'étaient déclarés découragés, ou simplement une de ces réactions que la nature opère souvent à elle seule dans les ma-
ladies inflammatoires, il est certain qu'au moment où on n'attendait plus que le dernier soupir et où le moindre bruit entendu dans la chambre du malade semblait être l'annonce de la fin, le mal se relâcha subitement, la fièvre tomba et la connaissance, un instant égarée, revint.
Quelques heures de sommeil apportèrent un véritable soulagement et c'est en sortant de ce repos salutaire que Louis apprit l'arrivée de la reine. Malgré l'heure avancée de la nuit, il témoigna à l'instant le désir de la voir. « La reine entra seule, dit Luynes ; le roi l'embrassa et lui demanda pardon des chagrins et des peines qu'il lui avait causés. » Le lendemain, faisant venir toutes les dames de la reine, il renouvela en leur présence le même aveu, s'excusant, en particulier, auprès de madame de Luynes de l'avoir fait souvent souffrir, sans doute en lui imposant une compagnie qui répugnait à sa vertu. Les jours suivants, l'amélioration se soutint et, avant la fin de la semaine, la guérison paraissait certaine.
La reine avait peine à croire à son bonheur.
Voir son époux repentant el rétabli, réconcilié avec Dieu, el rendu à la fois à la vie et à sa tendresse, c'était plus que, pendant ses heures d'angoisses, elle n'avait osé demander dans ses prières. Aussi ne pouvait-elle contenir son ravissement. « Je n'ai rien de plus pressé que devons dire que je suis la plus heureuse des créatures, écrivait-elle à l'ennemi de sa rivale, Maurepas, le seul ministre qui n'eût pas fléchi devant l'idole. Le roi se porte mieux. Dumoulin assure qu'il est presque hors d'affaire: il dit même plus, et je n'ose encore m'en flatter. 11 a d la honte pour moi, je l'aime à la folie. Dieu veuille avoir pitié de nous et nous le conserver! Je vous conseille de demander la permission de venir. Adieu, ne doutez pas de mon amitié: j'embrasse madame de Maurepas '. »
Elle avait raison d'être heureuse, car elle n'était pas seule à se réjouir, et son bonheur, qui n'avait rien d'égoïste, fut promptement partagé par toute la France. Dès que cette guérison, que sa piété trouvait miraculeuse, se fut
l. Lettre de la. reine à Maurepas, tirée des archives de M. de Chabrillan.
confirmée de manière à convaincre les plus incrédules, ce fut dans les rangs de la nation une explosion de joie qui tenait du délire. Il semblait que la patrie était sauvée parce que le roi était conservé. La satisfaction publique se manifesta sous toutes les formes: Te Deum, feux de joie, illuminations dans toutes les villes, cantates sur tous les théâtres, hommages de félicitations en prose et en vers, qu'on faisait passer par centaines sous les yeux du convalescent. On s'abordait partout dans les rues sans se connaître pour se communiquer l'heureuse nouvelle.
« Paris, dit Voltaire :
INe vit jamais de transports si divers.
Tant de feux d'artifice et tant de mauvais vers ! »
« Qu'ai-je donc fait, disait le roi lui-même surpris, pour être aimé ainsi? » Et dominé encore par la sérieuse impression de la mort, il promettait de reconnaître tant d'affection et de la mériter môme en prenant, dès que ses forces seraient revenues, le commandement de l'armée qui devait délivrer la France. « En attendant, faisait-il dire au maréchal de Noailles, n'oubliez pas que c'est pendant que Louis XIV
était mourant, que le prince de Condé a gagné la bataille de Rocroi. »
Noble langage et souvenir plein d a-propos. Malheureusement, on allait se convaincre que Noailles, général sage et que l'expérience avait rendu timide, n'avait ni l'audace juvénile ni le génie de Condé.
La déclaration portée à Vienne par le ministère prussien y avait causé, en même temps qu'un trouble bien naturel, une surprise qui l'était moins; caries préparatifs, faits depuis six mois déjà, par Frédéric pour mettre son armée sur le pied de guerre étaient si apparents qu'il fallait, en réalité, se fermer les yeux pour no pas les voir. Mais telle était la confiance de Marie-Thérèse dans son droit et dans sa fortune, et tel aussi son désir de n'interrompre, à ancun prix, son opération agressive contre la Franco, que, jusqu'au dernier moment, elle n'avait pas voulu croire à la réalité de ces
menaces. C'était, pensait-elle, un jeu de Frédéric pour L'intimider et la décider à entrer en relation avec l'empereur en lui restituant la Bavière : « Ne vous inquiétez donc pas tant de la Prusse, écrivait-elle au général Traun, qui commandait l'armée du Rhin avant la venue du prince Charles. C'est sans doute un ennemi dangereux, mais Dieu est avec nous... D'ailleurs, ce qui le regarde n'a rien à faire avec l'armée que vous commandez1. » Vainement le prince Charles lui-même, à peine arrivé, avaitil reçu par une voie secrète, mais très sûre, avis de la conclusion du traité d'union de Francfort: cet avertissement, transmis par lui à son frère, ne fut pas écouté : c'était encore Frédéric qui faisait courir ces bruits pour répandre l'alarme. Enfin, la facilité avec laquelle s'était accompli le passage du Rhin acheva de persuader à la reine que tout désormais devait lui réussir : « Que les choses aillent seulement bien sur le Rhin, écrivait son conseiller Bartenstein, et jamais le roi de Prusse, qui suit toujours
l. Mémoires du duc de Liujnes, t. VI, /. c. — Mémoire attribut'' à llichelieu et coiumuiiiqué par M. de Boislisle.
la fortune, n'osera se mettre contre nous'. » Ce fut donc un grand mécompte lorsqu'il fallut enfin se convaincre que cette invasion du sol français, si heureusement commencée, mais si témérairement entreprise, bien loin de faire reculer Frédéric et d'intimider ses mauvais desseins, le décidait, au contraire, à faire brusquement un pas en avant et à jeter le masque. Le péril de la situation apparut alors dans toute sa réalité. Tandis qu'une puissante armée prussienne allait se précipiter sur la Bohème, menaçant Prague, peut-être même Vienne, on n'avait en face d'elle, pour lui tenir tète, que le corps d'armée qui occupait la Bavière et qui avait laimême fort à faire pour garder cette conquête et prévenir un retour offensif de son souverain légitime. La principale armée autrichienne se trouvait engagée à plus de cent lieues de son centre naturel d'action, ayant mis le Rhin entre elle et l'Allemagne et voyant arriver le gros des forces françaises commandées par Louis XV, qui pouvait, par une manœuvre heureuse, soit
i. D'Arueth, t. II, p. 392, 398,410,555.
la jeter dans le fleuve, soit lui en interdire l'accès. Le désappointement fut vivement ressenti dans le cabinet et presque même dans tous les rangs de la population de Vienne, et se traduisit, comme c'est assez l'ordinaire chez les esprits faibles, par une explosion de colère et cette attitude de fanfaronnade qui cache mal la terreur. Il n'y avait point d'épithète injurieuse qu'on ne prodiguât à Frédéric : « Voilà bien, écrivait le grand-duc à son frère, l'abominable caractère de ce monstre... Je reconnais l'infamie du roi de Prusse, qui est plus infâme que jamais ! Mais nous allons donner de toutes nos forces pour non seulement le chasser de Bohême, mais même de la Silésie et au delà, car je me flatte qu'on le rosse comme il faut, et il le mérite, n'ayant ni foi, ni honneur, ni religion. Ce serait beau d'écraser ce diable-là tout d'un coup et de le mettre hors d'état de le devoir jamais craindre'. » Et l'irritation du prince était si bien partagée par la foule, qu'il fallut mettre des gardes à la porte du ministre de Prusse pour