‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 4 sur 48 · I . Journal de polie · texte numérisé non relu

I . Journal de polie

génération aura peine à croire, et ce dont l'Académie n'a point à se vanter. « S'il n'en est pas, qui est-ce qui en est donc? » disait un petit souverain d'Allemagne, et chacun de nous est prêt à faire la même réflexion. Mais que, après avoir attendu si longtemps pour se mettre en avant (sans doute parce qu'il connaissait la nature des obstacles qu'il devait rencontrer), il ait choisi pour les braver le jour où il aurait à prendre la place d'un prince de l'Eglise, c'est de quoi il y a lieu aussi d'être surpris. L'éloge du cardinal de Fleury, au point de vue religieux, présentait déjà plus d'une difficulté; mais, dans la bouche de l'auteur des Lettres philosophiques, c'eût été une étrangeté touchant à l'inconvenance. Le roi, pourtant, dit-on, désirant entendre bien parler de son ancien maître, avait paru donner son agrément à une candidature si mal appropriée à la circonstance; mais il fut bientôt averti du scandale par les réclamations de tout le parti religieux, encore très puissant à la cour, et représenté ù l'Académie même par l'archevêque de Sens, Languet, auteur d'une Vie de Marie Alacoque, et parle théatin Boyer, évêque

démissionnaire de Mirepoix. Ce dernier venait, en outre, detre chargé de présenter à la signature royale toutes les nominations aux dignités ecclésiastiques et, à ce titre, il se croyait investi d'un droit de contrôle à L'égard de toutes les fonctions qui pouvaient exercer une action sur l'état des mœurs et de l'esprit publics, et l'Académie, au premier chef, lui paraissait de ce nombre.

A la vérité, aux scrupules qu'on faisait naître dans la conscience du roi, Voltaire pouvait se flatter d'opposer l'attrait du charme qui touchait son cœur; car, par l'intermédiaire d'un ami commun, le duc de Richelieu, il s'était assuré du concours très empressé de madame de la Tournelle. Mais cette alliance elle-même n'était pas sans inconvénient; carelle avait déterminé sur-lechamp l'hostilité déclarée du ministre Maurepas, toujours mal vu de sa cousine, et qui trouvait l'occasion favorable pour la contrarier. Maurepas, le plus léger, le plus frivole des ministres qui aient jamais pris part au gouvernement d'un État, avait dans son département les rapports avec les théâtres et les gens de lettres, et tout

en continuant à composer pour son compte et à collectionner des chansons obscènes, il n'en prit pas moins parti avec éclat pour la religion et la morale outragées.

A toutes ces oppositions combinées, Voltaire fit tête avec toutes les ressources que pouvait lui fournir la prodigieuse variété de son esprit, servie par une souplesse de conscience au moins égale. Le plus loyal, le plus légitime de ses moyens de défense, celui qui, en bonne justice, aurait dû vaincre toutes les résistances, ce fut l'immense succès qu'il sut obtenir pour sa pièce de Mérope, représentée pour la première fois le 21 février de cette année. Jamais triomphe dra malique ne fut plus complet, et le mérite en fut d'autant plus grand que la pièce, réellement belle, était d'une sévérité très rare au théâtre, puisque le mot mémo d'amour n'y était pas prononcé. Le nom de l'auteur fut salué par des cris d'une admiration frénétique : « On m'est venu prendre, écrit Voltaire lui-même, dans une cache où je m'étais tapi, et on m'a mené de force dans la loge de la maréchale de Villars. où était sa belle-tille. Le parterre était fou : il

cria à la duchesse do Villars do me baiser, ol il a fait tant do bruit, qu'elle a dû en passer par là. J'ai été baisé publiquement, comme Alain

CJiartier par Marguerite d'Ecosse; mais il dormait, et, moi, j'étais fort éveillé1. »

Quelque austère pourtant que fût une pièce de théâtre, ce n'était pas là un titre qui suffit pour désarmer l'opposition des Boyer et des Languet. Voltaire, qui ne s'y trompait pas, prit, sans hésiter, le parti de leur envoyer à l'un et à l'autre une profession de foi franchement et même dévotement catholique : « Il y a longtemps, monseigneur, écrivait-il à Boyer, que je suis persécuté par la calomnie et que je la pardonne. Je sais que, depuis Socrate jusqu'à Descartes, tous ceux qui ont eu un peu de succès ont eu à combattre les fureurs de l'envie. Quand on n'a pas attaqué leurs ouvrages ou leurs mœurs, on s'est vengé en attaquant leur religion. Grâce au ciel, la mienne m'apprend à savoir souffrir. Le Dieu qui l'a fondée fut, dès qu'il daigna être homme, le plus persécuté de

1. Desnoiresterres. Voltaire ri lu société au xviu0 siècle, I. II. p. 262. Barbier, Journal, février 171:!.

tous les hommes. Après un tel exemple, c'est presque un crime de se plaindre. Corrigeons nos fautes et soumettons-nous à la tribulation comme à la mort... Je puis dire, devant Dieu qui m'écoute, que je suis bon citoyen et vrai catholique, et je le dis uniquement parce que je l'ai toujours été dans le cœur... Mes ennemis me reprochent je ne sais quelles Lettres philosophiques; j'ai écrit plusieurs lettres à mes amis, mais jamais je ne les ai intitulées de ce litre fastueux : celles qu'on a imprimées sous mon nom ne sont pas de moi; j'ai des preuves qui le démontrent. »

Et à Languet : « J'ai écrit contre le fanatisme, qui, dans la société, répand tant d'amertume, cl qui, dans l'état politique, amène tant de troubles; mais plus je suis ennemi de cet esprit de faction, d'enthousiasme, de rébellion, plus je suis l'adorateur d'une religion dont la morale . fait du genre humain une famille, et dont la pratique est établie sur l'indulgence elles bienfaits-. Comment ne Faimerais-je pas, moi qui l'ai toujours célébrée?... Vous dans qui elle est si aimable, vous suffiriez à me la rendre chère...

MISSION DE VOLTAIRE A BERLIN il

Elle nous soutient dans le malheur, dans l'oppression, dans rabandonnement qui' le suit, et c'est peut-être la seule consolation que je doive implorer, après trente années de tribulations et de calomnies qui ont été le fruit de trente ans de travaux... J'avoue que ce n'est pas ce respect véritable pour la religion chrétienne qui m'inspire de ne faire jamais aucun ouvrage contre la pudeur ; il faut l'attribuer à l'éloignement naturel que j'ai eu, dès mon enfance, pour ces sottises faciles, pour ces indécences ornées de rimes qui plaisent, par le sujet, à une jeunesse effrénée. » Notez que la Pucelle était composée depuis dix ans et circulait assez publiquement, bien que sous le manteau, entre les mains des amateurs1.

Avec Maurepas, qui était homme d'esprit, et faiseur comme lui de petits vers, Voltaire voulait essayer ce que pourrait le charme de sa conversation sur un confrère en poésie légère.

1. Voltaire à Boyer, mars 1743. {Correspondance générale.) — L'autre lettre de La même date ne porte pas de suscription; mais tous les éditeurs de Voltaire nul pensé qu'elle était adressée â L'archevêque de Sms, et uni' lettre de Frédéric qu'on trouvera plus loin confirme cette opinion.

II l'ai la voir et, après un entretien où il déploya toutes ses grâces en le comblant de compliments : « Parlons franchement, lui dit-il; vous ries brouillé avec madame de la Tournelle que le roi aime, et avec le duc de Richelieu, qui la gouverne. ^\lais quel rapport y a-t-il entre cette brouillerie et une pauvre place à l'Académie française? C'est une affaire entre madame de la Tournelle et l'évèque de Mirepoix. Si madame de la Tournelle l'emporte , vous y opposerezvous? » Maurepas, jusque-là de bonne humeur, se recueillit un moment; puis, d'un air sérieux : « Oui, dit-il, et je vous écraserai. » En sortant, Voltaire, tout déconfit et très irrité, jura, dit-on, assez haut, qu'il saurait bien venir à bout de la prêtraille, puisqu'il avait pour lui les appas de la favorite. » (J'avertis le lecteur que le mot d'appas est ici substitué à un autre beaucoup plus précis que l'écrivain, tout à l'heure si pudique, n'avait pas craint d'employer, et qui ne pourrait être imprimé en toutes lettres.) La liberté du propos, dont madame de la Tournelle eut connaissance, au lieu de la blesser, la fit sourire. Elle lil venir Voltaire, et le reçut à sa

toilette, ce qui était assez l'usage des dames du temps, mais ce qui lui permettait de se montrer dans le costume le plus approprié pour faire apprécier le genre d'avantages sur lesquels Voltaire comptait pour sa candidature. « Eh bien, monsieur de Voltaire, lui dit-elle, vous parlez de mes appas : qu'en feriez-vous si vous en étiez le maître? — Madame, dit Voltaire en se jetant à ses pieds, je les adorerais1. »

Mais Voltaire était loin de compte s'il ignorait que le roi était d'autant plus empressé à rendre des hommages extérieurs à la religion qu'il mettait dans sa conduite personnelle moins de scrupule à en observer les préceptes. Il n'eut garde d'entrer en lutte, pour un sujet qui touchait si peu son indifférence, avec des hommes qu'il respectait et de qui il avait beaucoup à se faire pardonner. Si les gens religieux, d'ailleurs,

1. Voltaire, Mémoires. — Journal de Barbier. — Le récit (Je Voltaire a fait l'objet de beaucoup de contestations; Maurepas notamment s'est toujours défendu de lui avoir fait la réponse brutale qui lui est prêtée el qui effectivement n'est pas conforme au caractère connu de ce ministre. Il esj a remarquer que Voltaire appelle toujours dans ce passage madame de la TÔurnelle, la duchesse de Cbàteauroux, titre qu'elle ne porta que quelques mois plus tard.

furent pou touchés des pieuses courbettes cl Voltaire, le public en fut à la fois diverti et dégoûté, et on eut moins de peine qu'on en eût peut-être éprouvé, sans cette fausse manœuvre, à trouver un candidat à lui opposer. A la vérité, plusieurs à qui on avait songé, l'archevêque de Narbonne entre autres, se refusèrent à une concurrence qui avait son côté ridicule, et Voltaire se flatta même un instant qu'il allait 'prendre la place par famine. Mais, en ce genre, quand on cherche, on trouve toujours. Dans le cas présent, celui qui se sacrifia fut un honnête ecclésiastique, l'abbé de Luynes, frère du duc et, par là même, très bien en cour. Le jour de l'élection, pas une voix ne lui manqua, et on l'aurait même reçu d'emblée, dans la séance, si, avec une modestie digne d'éloges, mais peutêtre un peu tardive, le nouvel élu n'avait demandé le temps de préparer son discours, le sujet qu'il avait à traiter étant dune trop grande étendue pour ne pas mériter beaucoup de réflexions1.

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