Mémoires du duc de Luynes, I. IV, p
L'irritation de Voltaire, comme on le pense bien, fut portée au comble et se traduisit, ainsi que c'était son ordinaire, par un déluge d'épigrammes, en vers, en prose, par écrit ou en conversation, plus mordantes les unes que les autres, et chacune d'elles contenant une plaisanterie qui emportait la pièce. La meilleure, sans contredit, fut celle qui, dénaturant la signature connue de Boyer [F ancien évêque de Mirepoix), faisait de lui, par un sobriquet qui lui resta toute sa vie, Fane évêque de Mirepoix. Naturellement, toutes ces facéties étaient expédiées par chaque courrier à Frédéric, très curieux de tout ce qui faisait rire à Paris, et aussi de tout ce qui lui permettait de rire aux dépens des Parisiens. Voltaire, d'ailleurs, veillait habituellement à ne le laisser en ce genre chômer de rien ; seulement, cette fois, les envois de Voltaire ne furent pas complets; car il eut soin de n'y pas comprendre les lettres édifiantes qu'il avait écrites, avant le combat, aux représentants de l'Eglise à l'Académie, pour les fléchir. Mais Frédéric, qui avait plus d'un collectionneur à son service, les avait eues de pre-
'lli FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV
mière main, et, en répondant à Voltaire, soidisant pour le consoler de son échec, il ne manqua pas, suivant son habitude charitable, de lui retourner le poignard dans la plaie. Dans des vers moins mal tournés que ne l'étaient d'ordinaire ses essais de poésie française, il le raillait sans pitié de ses accès subits de dévotion.
Depuis quand (disait-il). Voltaire, Êles-vous donc dégénéré?
Chez un philosophe éclairé Quoi! la grâce efficace opère!
Par Mirepoix endoctriné Et tout aspergé d'eau bénite, Abattu d'un jeûne obstiné, Allez-vous devenir ermite?
Je vois Newton du hàiit des deux, Se disputant avec saint Pierre, Auquel un partage des deux Pourrait enfin toïtiber Voltaire.
Mais quel objet nie frappe, ô dieux !
Quoi! de douleur tout éplorée, Je vois la triste ClnUelet :
« Hélas, mon perfide me troque, Dit-elle, il me plante là, net, Pour qui? Pour Mari*; Alacoque! »
« C'esl ce que je présume du moins, ajoutait-
i!. pàf là lettre que nous avez écrite à l'évêqUe de Sens... Les Midas mitres triomphent donc de Voltaire et des grands hommes! Je crois que la France est le seul pays où les ânes et les sols fassent à présent fortune. » En terminant cependant, pour adoucir la plaisanterie par un témoignage de contiance, il lui envoyait l'avanlproposdeson Histoire de la campagne dé Silésiè, à laquelle il travaillait déjà dans ses momenl s perdus. Ce n'était qu'une première ébauche, et il y exposait, avec une crudité naïve (fort adoucie dans les textes suivants), les motifs d'ambition et de pure convoitise qui l'avaient déterminé à se jeter sans droit sur le patrimoine de Marie- Thé
erese
On conçoit, à la rigueur, que Voltaire avait trop d'aiï'aires h Paris et trop besoin de trouver appui à Berlin pour ne pas prendre ces cruelles consolations en bonne part. On peut admettre aussi que la communication confidentielle d'un document tout à fait intime était de la part d'un souverain une faveur dont il fallait le remercier.
I . Frédéricà Voltaire. Correspondance générale, 21 mai 1743.
Mais était-il nécessaire pourtant de pousser la reconnaissance jusqu'à se montrer plus indulgent pour le spoliateur de Marie-Thérèse que ce moraliste si peu délicat ne l'était pour lui-même, jusqu'à se mettre en peine de tranquilliser sa conscience sur des scrupules qui ne la troublaient guère; en un mot, jusqu'à prendre devant lui le rôle du renard de La Fontaine devant le lion, et à l'assurer qu'en mettant la main sur la Silésie, il lui avait fait en la cro- <l liant beaucoup d'honneur?
C'est pourtant à ce raffinement d'adulation que Voltaire ne craignit pas de descendre dans sa réponse aux compliments aigres-doux de son protecteur. « Je vous avouerai, lui dit-il, grand roi, avec une franchise impertinente, que je trouve que vous vous sacrifiez un peu dans cette belle préface de vos Mémoires. Pardon, ou plutôt point de pardon : vous laissez trop entrevoir que vous avez négligé l'esprit de morale pour l'esprit de conquête. Qu'avez-vous donc à vous reprocher? N'aviez-vous pas des droits réels sur la Silésie, au inoins sur la plus grande partie? Le déni de justice ne vous autorisait-il
pas assez ? Je n'en dirai pas davantage : mais, sur tous les articles, je trouve que Votre Majesté est trop bonne et qu'elle est bien justifiée de jour en jour. » Suivait naturellement une invective contre Boyer sur lequel il avait soin pourtant de concentrer prudemment toute sa colère. « Le choix que Sa Majesté a fait de cel homme, disait-il, est le seul qui ait affligé la nation. Tous les autres ministres sont aimés, le roi l'est : il s'applique, il travaille, il est juste, il aime de tout son cœur la plus aimable femme du monde. Il n'y a que le Mirepoix qui obscurcisse la sérénité du ciel de Versailles et de Paris... il répand un nuage bien sombre sur les belles-lettres. Il est vrai (ajoutait -il, arrivant au point tout à fait délicat) que ce n'est pas lui qui a fait Marie Alacoque; mais, sire, il n'est pas vrai que j'aie écrit à l'auteur de Marie Alacoque la lettre qu'on s'esl plu à faire courir sous mon nom. Je n'en ai écrit qu'une à l'évêque de Mirepoix, dans laquelle je me suis plaint a lui très vivement et très inutilement des calomnies de ses délateurs et de ses espions... Je ne ûéchis pas le genou devant Baal. »
La réplique n'eût pas été difficile à Frédéric, qui avait toutes les pièces en main, s'il lui eût convenu de pousser plus loin la plaisanterie ; mais il y avait longtemps qu'il n'avait plus rien à apprendre sur la valeur des désaveux de Voltaire, pas plus que suc la sincérité de ses compliments. Satisfait de s'être diverti au point de le piquer jusqu'au sang, il pansa luimême la blessure, en pi niant ce jugement qui lil fortune et courut Paris : « La France est un singulier pays : elle n'a qu'un bon général, c'est l>elle-Isle ; qu'un bon ministre, c'est Chauve^ lin: qu'un grand poêle, c'est Voltaire: elle va trouver moyen de se priver de tous 1rs trois. l»
Effectivement, Frédéric voyait juste et le séjour de la France ne devait plus être longtemps possible a Voltaire. Avec son intempérance de langue plus déchaînée que jamais, sa bile en mouvement, son exaspération croissante contre toutes les autorités ecclésiastiques, il allait (huit à s'attirer une lettre de cachet de la