‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 7 sur 48 · M 1 S S I 0 \ I) E A' 0 L T A IRE A P. E R L · texte numérisé non relu

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grammes, furent seuls mis dans la confidence; Avec quel empressement Voltaire adopta la pensée de transformer son exil en mission confidentielle, c'esl ce que devineront sans peine ceux qui savent combien les hommes de lettres même les plus illustres, fatigués d'être traités de rêveurs et de vivre de spéculation, sont souvent pressés de descendre des hauteurs sereines de la pensée pour se mêler au théâtre agité et subalterne de la vie active. Notre siècle a vu plus d'un exemple de ce genre d'impatience qui n'a pas toujours été justifiée, et Voltaire, s'il eût vécu de nos jours, n'eût point fait exception. Il se croyait, d'ailleurs, sincèrement très propre à traiter d'affaires avec les princes et les gens en puissance, l'art qu'il savait mettre dans son langage lui faisant illusion sur ce qui lui manquait en fait d'adresse et de sagacité véritables. Aussi, dans son contentement, il ne s'arrêta pas à regarder trop près de quelle nature était la tâche qu'on voulait lui confier et si elle ne tenait pas de l'espion plus que de l'ambassadeur. Il ne prit pas le temps de remarquer qu'en le chargeanl de sonder, sons un taux

prétexte, les intentions du roi de Prusse, — c'est-à-dire de lui soutirer sa confiance pour en abuser, — on ne le chargeait pourtant, dans le cas où il trouverait ces intentions favorables, d'aucune proposition à lui soumettre et d'aucun pourparler à engager : il ne demanda pas de lettres de créance el pas mémo d'instructions. Deux choses cependant apportèrent quelque retard à cet empressement : d'abord, le désespoir de sa savante amie, madame du Châtelet, qui, même pour quelques semaines, ne pouvait se décider à se séparer du compagnon de sa vie intime comme de ses travaux, et d'un amant qui était en 'même temps son collaborateur en mathématiques. Elle craignait toujours, d'ailleurs, qu'une fois en sûreté auprès du roi qui le comblait de caresses, l'infidèle ne fût pas pressé de lui revenir et ne trouvai sur son chemin quelque motif d'oubli ou de consolation. Voltaire avait bien dit à Frédéric on lui annonçant sa venue : « Madame du Châtelet ne pourra m'en empêcher, je quitterai Minerve pour Apollon. » Quand Minerve fut avertie, elle lit éclater tant de colère, suivie d'un tel déluge de

larmes, que toul Paris le sul el s'en divertit. « Elle a pleuré toute la journée, dil une chronique du temps, d'être obligée de quitter son Adonis. » Pour la calmer, il fallut l'initier ellemême à la confidence el lui promettre surtout qu'aucune correspondance ne passerait que par ses mains '.

Le règlement des frais de voyage et des honoraires ne fui |>as non pi us sans difficulté. Celle fois, comme ce n'était pas Frédéric qui prenait l'initiative de l'invitation, il n'y avait pas moyen de compter sur lui pour les déboursés, et, d'ailleurs, Voltaire savait par expérience que Frédéric n'était ni large ni accommodant sur ce chapitre< «Je reçus, dit-il, dans ses Mémoires, l'argent que je voulus sur mes reçus de M. de Montmartel. » Mais il n'ajoute pas qu'il demanda el qu'il obtint, après quelque négociation. unsupplémenl de viatique sous une autre forme. Ce futunmarchéde fournitures pour les armées en campagne, accordé à ses cousins, MM. Marchand père et lils. cl dans lequel il fui. chacun

l. Journal de police. — Voltaire, Mémoires,

le savait, largement intéressé. Ces négociants avaient déjà l'entreprise des fourrages; mais ils prétendaient qu'ils y perdaient et demandaient en dédommagement qu'on leur accordât aussi celle des subsistances et des habillements. «Nous perdons considérablement, écrivait Voltaire à d'Argenson, à nourrir nos chevaux : voyez si vous avez la bonté de nous indemniser en nous faisant vêtir nos hommes... Je vous demande en grâce de surseoir à l'adjudication jusqu'à la semaine prochaine... Marchand père et fils ne songent qu'à vêtir et à alimenter les défenseurs de la France l. »

Ces délais et ces pourparlers à la veille d'un voyage dont la cause transpirait toujours plus (m moins n'étaient pas sans inconvénient, car unmécontent cherchant à se venger d'une injustice, ou un fugitif pressé de se préserver d'un péril, n'aurait pas fait tant de façons pour se mettre en route. Aussi le bruit que les sévérités du ministre et les ressentiments de Voltaire n'étaient que des feintes qui cachaient sous jeu

I. Voltaire ;'i d'Argenson, 8, la juillet 1743. {Correspondance générale.

MISSION DE VOLTAIRE A BERLIN o7

une affaire secrète commença-t-i] à se répandre avant même que tous les préparatifs dû départ, dont tout le monde parlait, fussent terminés. u Ne faites mine de rien savoir, au moins par moi, écrivait au duc de Richelieu madame de Tencin (qui vouait elle-même de faire semblant d'apprendre en confidence de madame du Chàtelet ce qu'elle savait déjà par la rumeur publique), car madame du Chàtelet est persuadée que Voltaire serait perdu si le secret échappait par sa faute. Ce secret est à peu près celui de la comédie. AmeloL a très habilement écrit à Voltaire des lettres contresignées; le secrétaire de Voltaire l'a dit et le bruit s'en est répandu jusque dans les cafés. 11 est pourtant vrai que la chose ne peut réussir que par une conduite toute contraire et que le roi de Prusse, bien loin de prendre confiance dans Voltaire, sera, au contraire, très irrité contre lui s'il découvre qu'on le trompe et que ce prétendu exilé est un espion qui sonde son cumr et abuse de sa confiance... Pour mon frère, ajoute la chanoinesse, on ne lui en a rien dit; il est vrai que, lorsqu'il en a parlé, sur la publicité, on ne lui a pas

nié... Maurepas lui a dit : « Ce n'est pas pour » négocier comme bien vous pensez. » Vous voyez par là le cas que ces messieurs font de Voltaire, et la récompense qu'il peut en attendre1. »

La comédie était ainsi percée à jour avant même qu'on eût commencé la représentation. Il devin! nécessaire d'y rendre quelque vraisemblance au moyen d'un supplément d'artifice : on résolut de donnera Voltaire un nouveau grief, bien formel cette fois, et bien public, le touc liant en apparence au point le plus sensible, qui lui permit de jeter avec ostentation feu et flamme e1 d'être cru sur parole partout où il irait porter l'expression de son mécontentement, L'occasion ne fut pas difficile à trouver; car, avec l'incroyable fécondité dont il était doué . à peine avait-il pris le temps de jouir du triomphe de Mérope, qu'il sollicitait déjà, l'autorisation de faire jouer une autre pièce, la Mort de César, cette imitation heureuse bien qu'affaiblie de l'admirable tragédie de Shakspeare. Le cen-

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