‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'apres des documents nouveaux, 1740-1742 (volume 2)Chapitre 10 sur 52 · Droysen,t. i, p · texte numérisé non relu

Droysen,t. i, p

2. Ibid., t. i, p. 180. — D'Arneth, t. I, p. 127. — Raùmer, t. u, p. 21.

Valori arriva, très perplexe, se demandant toujours si le bruit d'armes qui continuait à retentir de toutes parts cachait une réalité ou un jeu. Le premier entretien fut trop vague pour le tirer de peine. Le roi, loin de s'expliquer luimême, cherchait à le faire parler. « J'attends toujours, dit-il, ce que pense M. le cardinal et ce que le roi votre maître est disposé à faire pour moi... » Puis il se répandit en louanges sur le cardinal, et comme Valori laissait voir sans doute par quelque moue significative qu'à sa connaissance on n'avait pas toujours parlé sur ce ton au Rheinsberg : « Ah ! dit-il, il ne faut pas prendre garde à ces petites plaisanteries qui m'échappent, c'est le langage de mon caractère ; j'en suis fâché ; mais essentiellement je le dispute à tout le monde pour une véritable estime et même une vénération pour un aussi grand homme doué de tant de qualités singulières. Ma foi, monsieur, c'est le plus grand homme que la France ait eu jusqu'à présent. » « Quant à l'armement, ajoute Valori (transmettant sans délai le compliment au cardinal luimême), il me dit que je devais être tranquille,

que cela ne dérangeait en rien les vues que nous pourrions avoir, que je serais un des premiers informé de ses raisons et des motifs qu'il croyait être bien fondés, et que le roi ne devait en prendre aucun ombrage. » Tout cela était si peu clair qu'en terminant, Valori disait encore . « J'incline à croire qu'il s'entend avec le grandduc et que Votre Eminence est prévenue '. »

La seconde conversation fut plus significative. Frédéric demanda nettement si l'intention de la France, comme son intérêt, n'étaient pas d'enlever la couronne impériale à la maison d'Autriche et de la donner à l'électeur de Bavière, et, dans ce cas, si le roi ne serait pas heureux de son alliance ? Notez qu'à la même heure on offrait en son nom la même couronne au grand-duc.

« Je répondis, dit Valori, qu'il m'était impossible de rien conjecturer des sentiments de Son Eminence, mais que je me croyais suffisamment autorisé à l'assurer que le roi répon-

1. Valoti an cardinal, 10 décembre 1740. (Correspondance de Prusse. Ministère dos affaires étrangères.)

drait avec plaisir aux démarches qu'il voudrait faire pour se lier avec lui; et sur ce qu'il ajouta qu'il avait plusieurs projets qui étaient tous très convenables aux intérêts de la France, je lui demandai s'il voulait me faire la grâce de m'en communiquer un et que je le ferais partir par courrier. — Il dit qu'il fallait savoir avant ce que pensait M. le cardinal, que je pouvais lui mander qu'il avait envoyé le comte Truchsess en Angleterre, mais que, dès qu'il aurait des sûretés de traiter avec Sa Majesté, il le ferait revenir. — Je lui dis ensuite que le bruit était public à Vienne qu'il avait pris des engagements avec le grand-duc et qu'il l'avait même assuré de trois voix pour la dignité impériale. — Il me répondit qu'il s'en fallait de beaucoup, que sa voix était encore à louer, mais que, s'il ne trouvait pas jour à s'allier avec le roi, il chercherait des amis pour seconder ses vues, que, pour lui, ià lui serait assez indifférent qui fût empereur, et qu'à cet égard il ne se conduirait que relativement à ses intérêts ou à ceux de ses alliés, mais qu'il me répétait encore que son amitié n'était pas à mépriser, qu'il était en état de se-

conder toutes les espèces de vues que le rof pouvait avoir, que son agrandissement ne pouvait porter aucun ombrage, et que, par la position où il était, il devenait son allié naturel dans le Nord... qu'enfin nous avions ensemble de bonnes choses à faire.

» Je lui dis qu'il n'y avait pas lieu de douter que l'intention du roi ne fût de se prêter à tout ce qui pouvait contribuer à resserrer ces liens d'amitié qui étaient déjà entre eux. — « Tout » cela, mon ami, me dit-il, sont des discours que » nous nous sommes tenus jusqu'à présent; » nous ne pouvions rien faire qui vaille jusqu'à )> ce moment : voici le temps venu que je » sache si M. le cardinal veut de moi... Si l'on » veut m'avoir, la chose ne traînera pas long- » temps, et je vous donnerai mes idées ; je vou- » drais aussi qu'il me fit part des siennes. Je » vous avertis que je suis pressé et que je vou- » drais savoir à quoi m'en tenir. Personne n'est » plus que moi en état de faire le bien de la » maison de Bavière et de seconder les vues » que le roi votre maître pourrait avoir de le » faire empereur et cela sans le compromettre.

» Après nous être chamaillés quelque temps, il'. » pourra s'élever comme le modérateur. On » négociera et ilprononceracomme nous sommes » convenus. Convenez que je lui fais jouer » un personnage qui convient également à sa » grandeur et à son goût. Soyez sûr, continua- » t-il, mon cher ami, que c'est un abus de croire » que tout ceci doive se passer sans quelque » coup d'épée. C'est aux jeunes gens à entrer » les premiers en danse. iVprès tout, qu'est-ce » que cela vous fait si je m'agrandis de ce » côté-ci, et ne devez-vous pas être bien aise » que je fasse mes affaires à ce prix ? Si le » roi réfléchit, il verra que je ne suis pas un » allié à mépriser. » Puis il laissa entendre que le meilleur parti à prendre serait d'unir les deux couronnes par une alliance défensive, dans laquelle on tâcherait de faire entrer les puissances du Nord, comme la Suède et le Danemark \ »

Yalori sortit plus troublé que jamais, doutant toujours de la sincérité de son interlocuteur, et

i. Valori à Amelot, 13 décembre 1740.

très effrayé de la pensée de lui donner par un traité li^fensif une caution éventuelle contre les quences de son aventure. Rencontrant sur son chemin le ministre Podewils, il essaya fie le faire parler en feignant de savoir ce qu'il soupçonnait. « Mon cher maître, lui dit-il en ka serrant la main affectueusement, vous ne le savez pas, mais je suis informé que le roi votre maître est en correspondance avec le grand-duc et qu'ils s'entendent. » Podewils ne manqua pas de communiquer sur-le-champ à Frédéric cette prétendue confidence. « Bah! répond le roi dans une note confidentielle, cajolez-le comme vous pourrez et faites-lui espérer que je ne séparerai jamais mon intérêt de i^slui de la France. » Puis, au marquis de Beauvau. qui venait prendre avant son départ une audience de congé, il dit tout haut avec affectation, de manière à être entendu et répété ; « Je vais jouer une grande partie : si les as me viennent, nous partagerons. » Le soir, il y eut bal masqué au palais ; Frédéric y parut en domino, sans masque, prit part avec gaieté à tous les divertissements, causa assez longuement,

dans une embrasure de fenêtre, avec le ministre d'Angleterre, puis, au moment où on se séparait, il dit aux officiers qui l'entouraient : « Graissez vos bottes, nous partons *. »

Deux jours après, la frontière était franchie, et il écrivait de son quartier général placé à Schleidnitz, premier poste de la Silésie : « Mon cher Podewils, j'ai passé le Rubicon, enseignes déployées et tambour battant ; mes troupes sont pleines de bonne volonté, les officiers d'ambition, nos généraux affamés de gloire : tout ira selon nos souhaits ; mon cœur me présage tous les biens du monde, enfin un certain instinct, dont la cause nous est inconnue, me prédit du bonheur ou de la fortune. Je ne parailrai pas à Berlin sans m'être rendu digne du rang dont je suis issu et des braves soldats que j'ai l'honneur de commander. Adieu, je vous recommande à la garde de Dieu 2. »

Pendant que Frédéiic marchait sur la ea^itale delaSilésie,en suivant lagranderoute deVienne,

1. Pol. Corr., t. i, p. H* -148. -- Voltaire, Mémoires. — Frédéric, Histoire de mon temps.

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