‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'apres des documents nouveaux, 1740-1742 (volume 2)Chapitre 38 sur 52 · D'Araetb, t. n, p · texte numérisé non relu

D'Araetb, t. n, p

Khevenhùller se montra digne de cette confiance. Dès les premières rencontres, Ségur, étonné de trouver dans des troupes qu'on croyait abattues une ardeur et même une force numérique qu'il n'attendait pas, abandonna un peu précipitamment les positions qu'il occupait sur la rivière d'Ens et se retira dansLintz, où il n'allait pas tarder à être bloqué. Il dépêcha à Prague pour demander du secours en même temps qu'il donnait avis de son péril à Francfort. En réponse à cet appel, le maréchal Torring* rassembla tout ce qu'il y avait encore dans Prague de troupes bavaroises et se mit en route pour lui venir en aide. Mais le chemin était long et difficile ; toutes les communications directes étant interceptées, on ne pouvait suivre que des voies détournées, et il était douteux que ce secours, lui-même insuffisant, fût en mesure d'arriver à temps. Une seule opération eût été réellement efficace : c'eût été une puissante attaque dirigée contre le front de bataille de l'armée du grand-duc pour la forcer ou lui passer sur le corps et tomber sur les derrières de Khevenhùller au moment où il commencerait

le blocus deLintz. Broglie ne refusait nullement de courir l'aventure malgré son désir de ne rien risquer pendant l'hiver. Mais le succès de cette tentative, très douteux si l'armée française était seule à l'entreprendre, ne pouvait être rendu certain que par le concours de toutes les forces alliées, c'est-à-dire si l'armée prussienne ellemême se mettait de la partie. Frédéric était-il d'humeur à en donner l'ordre ? Il n'y paraissait pas disposé, et, en tout cas, le maréchal de Broglie ne pouvait se faire l'illusion qu'il eût sur l'esprit du prince assez de crédit pour l'y déterminer *.

Le maréchal s'était en effet quelque temps refusé à croire ce qu'on lui disait de la malveillance obstinée de Frédéric à son égard et du ressentiment laissé par leur malencontreuse entre-

1. Le maréchal de Broglie au maréchal de Belle-Isle et au marquis de Breteuil, 15 janvier 1742. (Ministère de la guerre.) — Frédéric prétend dans, YHistoire de mon temps, et tous les historiens français ont répété après lui qu'une opération d'ensemble, de la nature que je viens d "indiquer, avait été proposée par lui et refusée par le maréchal. Nous ne trouvons aucun indice ni de cette proposition ni de ce refus, dans les correspondances soit françaises, soit prussiennes, qui sont maintenant publiées.

vue de Strasbourg; il avait même répondu, non sans quelque suffisance, à ceux qui lui disaient de se mettre en garde, qu'il avait vécu avec plus d'un souverain et toujours su mériter leur estime. Mais les propos qui ne tardèrent pas à lui revenir par tous les échos le forcèrent bientôt à moins de confiance. Il fallut reconnaître que sa présence à la tête de l'armée française avait eu le don de jeter Frédéric, dès le premier jour, dans un état d'irritation nerveuse qui, loin de se calmer, ne faisait que s'accroître. Du plus grand sérieux du monde, le roi prétendait que l'envoi d'un général dont il avait eu à se plaindre une fois en sa vie était, de la part du cabinet français, une offense directe et préméditée contre sa personne. On ne pouvait prononcer le nom du nouveau commandant français devant lui sans lui causer de vrais accès de rage, et lui-même ne pouvait l'articuler sans le faire suivre de quelqu'une des épithètes outrageantes et indécentes dont il possédait, on le sait, un répertoire des mieux garnis. « Il suffirait, écrit Valori, de faire apercevoir au roi de Prusse que M. le maréchal de Broglie pût retirer le moindre

avantage de la plus légère démarche, et même la plus avantageuse qu'il ferait, pour qu'il s'y refusât *. »

Cette rancune persistante, pour un motif si frivole, étonnait chez un esprit essentiellement pratique et qui, méprisant à peu près également tous les hommes, ne perdait pas d'ordinaire son temps à les aimer ou à les haïr. Un observateur un peu sagace eût deviné, je le crois, que sous cette colère d'emprunt se cachait plus de calcul que d'emportement. Au fond, ce n'était pas l'arrivée de Broglie qui irritait l'impatient monarque, c'était le départ de Belle-Isle. C'était Belle-Isle qu'il regrettait et qu'à tout prix il voulait ravoir sous sa main; Belle-Isle, inspirateur de la guerre et décidé à tous les sacrifices pour le succès d'une entreprise où il avait mis son honneur; Belle-Isle, auteur de l'alliance prussienne, et obligé de tout accepter de l'ami qu'il avait recherché pour ne pas paraître avoir été sa dupe. D'un autre général moins prévenu pour une œuvre qui ne serait pas la sienne,

i. Valori. Lettre particulière, 18 février 1742. — (Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrangères.)

Frédéric ne pouvait attendre ni la même complaisance ni la même crédulité. Il avait sur Belle-Isle une prise qu'il ne voulait pas lâcher. Toujours est-il qu'à partir du jour où Belle- Isle fut parti et Broglie en possession, le peu de bonne volonté de venir en aide à ses alliés que Frédéric avait témoigné après la prise de Prague fut de nouveau subitement refroidi. Il profita bien du désarroi de l'armée autrichienne pour s'emparer presque sans coup férir d'Olmiïtz et de Glatz; puis il se mit en route pour Berlin, où il devait célébrer les noces d'un de ses frères. Là, tout entier aux soins de son administration intérieure, il ne paraissait pas plus s'occuper des faits de guerre que s'il n'y eût pas été intéressé, à moins qu'il ne s'agit de critiquer (et toujours avec beaucoup de dédain et d'amertume) toutes les mesures qu'on prenait en son absence. « Je pars demain pour Bheinsberg, écrivait-il à Voltaire le 3 janvier, pour reprendre la houlette et la lyre et, veuille le ciel, pour ne la quitter jamais ! » Ce fut dans cette retraite pastorale que vint le chercher une lettre très pressante de Charles-Albert, le sollicitant de

tout faire pour secourir Ségur et empêcher que, Lintz étant obligée de se rendre, la Bavière ne fût envahie. Une autre de Belle-Isle, dans le même sens, y était jointe. Celle-là était écrite à la demande de Broglie lui-même, qui, faute de pouvoir agir personnellement à Berlin, n'avait pas hésité à recourir à cet intermédiaire. Belle- Isle s'était conformé au désir de son collègue, mais en l'avertissant qu'il n'y avait pas à compter sur la docilité des P?*ussiens *.

Mais, avec Frédéric, on ne savait jamais à quoi s'attendre. Contrairement à la crainte générale, loin de se faire prier, il alla tout de suite, non seulement au-devant, mais au delà de ce qui lui était demandé. On ne le pressait que d'envoyer un corps de troupes avec un de ses officiers supérieurs. Il déclara qu'il prendrait lui-même le commandement de l'opération, et qu'ayant besoin des troupes saxonnes, il allait tout de suite demander, à Dresde, au roi de Pologne, de lui prêter leur concours. Il invita

1. Le maréchal de Belle-Isle au maréchal de Broglie, 9 janvier 1742. (Ministère de la guerre.)

même Yalori à le devancer de quelques heures dans cette ville pour préparer les voies aux communications qu'il avait à faire.

Quand cette résolution généreuse fut connue, ce fut une admiration universelle, et vingt lettres aussitôt écrites allèrent porter à Francfort, à Prague et à Lintz les louanges du héros qui sacrifiait son repos et exposait sa personne pour le bonheur de ses alliés. Il n'y avait que Yalori, qui, ne comprenant pas bien la mission qu'il allait remplir et trouvant qu'on disposait un peu lestement de sa lourde personne, témoignait quelque inquiétude. Les explications très insuffisantes que lui donna Frédéric, en lui laissant prévoir des difficultés de plus d'un genre, ne faisaient qu'accroître son trouble. « Je veux le commandement, lui dit le roi, parce que votre maréchal de Broglie ne me convient pas. » Puis quelques mots, sur la direction que devait prendre l'expédition projetée, achevèrent de le confondre. « Il y a bien à réfléchir sur tout ceci, écrivait-il à Belle-Isle au moment de monter en voiture. Mais, pour faire des représentations et des explications, il

faut avoir affaire à un prince qui vous écoute; mais il dit : «Je vous prie de retenir ceci», et il vous plante là. C'est la manœuvre qu'il a faite aujourd'hui avec moi à Charlottenbourg avec tant d'empressement de me faire partir qu'avant de se mettre à table, ilne m'a pas donné à dîner... Il est donc vrai, monseigneur, que je pars cette nuit pour cette belle négociation. Il faut que je me prépare en cinq ou six heures de temps sans savoir jusqu'où ce prince me mènera... Il est impraticable de suivre un prince qui, n'ayant pas d'équipage du tout, ne se soucie pas de ce que devient un ministre à sa suite. » Et, à son ministre, il écrivait encore : « Je ne puis vous dire tout ce que je souffre de cette commission : je prévois des désagréments infinis à la façon de penser de ce prince sur le maréchal de Broglie... M. de Belle-Isle est le seul qui soit en état de contenir ce prince, et nous touchons peut-être au moment de lui voir faire des écarts terribles. Ne croyez pas qu'on puisse répliquer à ce qu'il dit. Quelque raison qu'on ait, il enfile un discours véhément et décisif et vous laisse à vos réflexions, qui ne sont pas toujours à

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son avantage : mais il faut revenir à céder *. » Valori ne se trompait pas : l'entrevue qu'il allait préparer à Dresde fut, effectivement, des plus orageuses, et pour lui, en particulier, des plus pénibles. Le premier jour qui suivit l'arrivée du roi de Prusse se passa au milieu de fêtes et de splendeurs de tout genre : festin, bal et spectacle, que le frivole Auguste III se plut à prodiguer autant pour faire éclater son luxe que pour faire honneur à son hôte. Mais, le lendemain, Frédéric demanda une conférence où durent assister, avec Auguste : son ministre, le comte de Bruhl; le général Rustowski, commandant de ses troupes; son frère, le comte de Saxe, venu tout exprès du camp français ; les deux représentants de la France, Valori et Desalleurs, ministre français à Dresde ; enfin, le maréchal de Schmettau, officier supérieur, qui jouissait de la confiance personnelle de Frédéric. Devant cet aréopage, qui était tout oreilles pour l'entendre, Frédéric déroula un plan qui n'avait absolument rien de commun avec ce

i. Valori à Belle-Isle et Amelot, 16 janvier 1742. [Corn* pondance de Puisse. Ministère des affaires étrangères. )

qu'on attendait de lui. Il proposait, non point de charger sur le centre de l'armée du grandduc, afin de s'ouvrir la route de Lkitz, mais de prendre au contraire cette armée en flanc sur sa droite et de se rendre maître de la ville forte d'Iglau, placée à l'entrée de la Moravie. Une fois cette ville prise, laissant les troupes autrichiennes de côté, on traverserait la Moravie par une pointe hardie pour marcher droit sur le bas Danube et jusqu'à Vienne, si c'était nécessaire. Il ne fallait pas douter, disait Frédéric, que la reine de Hongrie, menacée dans sa capitale, rappellerait à l'instant, pour sa défense, soit l'armée de Khevenhiiller, soit celle du grandduc, peut-être même toutes les deux. Dans l'une ou dans l'autre de ces hypothèses, ou Lintz serait dégagée, ou Ségur pourrait être secouru par l'armée de Broglie. Puis, après avoir développé cette conception hardie par des raisons stratégiques d'une véritable force et avec une précision éloquente, il ajouta, comme une chose qui irait d'elle-même, qu'il ne pouvait malheureusement consacrer à cette entreprise qu'une faible partie de ses propres troupes. Il

fallait donc qu'on mît sous ses ordres toutes les troupes saxonnes et une division de l'armée française, celle qui, commandée par le comte de Polastron, était en ce moment la plus voisine du prochain théâtre du combat, c'est-à-dire de la cité d'Iglau. Bien entendu, il aurait le commandement absolu et unique de ces forces auxiliaires sans aucun contrôle des généraux saxons ou français, « car, ajoutait-il, vous comprenez bien qu'un roi de Prusse ne peut pas commander en subalterne. »

La consternation fut peinte sur tous les visages, et l'embarras d'autant plus grand que le motif de la surprise était plus difficile à dire tout haut. L'idée en elle-même était séduisante et digne d'un grand capitaine ; mais c'était le post-scriptum qui gâtait tout : c'était ce commandement sans contrôle, ce blanc-seing pour disposer des hommes et de l'argent d'autrui demandé sur ce ton impérieux, et par qui? par le négociateur suspect qui, la veille encore r avait laissé échapper saine et sauve une armée ennemie, à la suite d'une transaction clandestine, et que la surprise de Prague avait seule

l'expédition DE MORAVIE 193

arrêté en flagrant délit de trahison! Ce qu'il avait fait hier, qui pouvait être sûr qu'il ne le recommencerait pas demain? Une fois parti d'ans cette direction inconnue, hors de toute portée et de toute surveillance, quelle garantie avaiton que, si Marie-Thérèse venait à sa rencontre avec des propositions à sa convenance, il ne s'arrêterait pas pour traiter avec elle de ses avantages particuliers, en laissant les troupes confiées à sa discrétion se tirer d'affaire comme elles pourraient à cinquante lieues de leur base d'opération? A la seule pensée de se livrer ainsi pieds et poings liés à un voisin qu'il avait toujours détesté, le roi Auguste restait bouche béante, osant à peine respirer. Valori et Desalleurs échangeaient des regards inquiets, se demandant ce que le maréchal de Broglie, privé, sans cérémonie, du bras droit de son armée, penserait de ce genre d'amputation.

On voudrait croire que ces soupçons partaient d'imaginations trop craintives ; mais c'est Frédéric lui-même qui paraît avoir évité de s'en justifier trop complètement. « L'expédition de Moravie, dit-il dans Y Histoire de mon temps,

était la seule que les circonstances permettaient d'entreprendre , parce qu'elle rendait ce roi plus nécessaire et le mettait en situation d'être recherché des deux partis. Le roi s'y détermina en même temps, bien résolu pourtant de n'y employer que le moins de ses troupes qu'il pourrait et le plus de celles que ses alliés voudraient lui donner *. » Il serait difficile de comprendre pourquoi, au cours d'une expédition guerrière, il tenait à être recherché des deux partis, sinon pour se ménager la possibilité de traiter avec l'un en abandonnant l'autre à son mauvais sort. Et quant à la précaution étrange d'engager le moins de ses troupes qu'il pourrait, pourquoi limiter ainsi son enjeu, si ce n'était pour laisser à ses alliés tous les risques de l'opération? Enfin c'est encore Frédéric luimême (et les correspondances nouvellement publiées confirment cet aveu) qui nous apprend qu'au même moment où il tentait cotte expédition chevaleresque, il se ménageait à Brunn, le chef-lieu de la province où il allait entrer, des

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