Fiédéric, Histoire de mon temps, chap. v
intelligences avec un chanoine toscan du nom de Gianr.rini, connaissance particulière du grandduc, et par le canal duquel il se mettait en mesure de recevoir les communications secrètes que ce prince pourrait avoir à lui faire l.
Ce fut Maurice de Saxe qui rompit le silence : il combattit le projet de diversion proposé, par des raisons qu'il rendit les meilleures possible, mais dont aucune n'était ni la vraie ni la vraiment bonne. Il insista surtout sur le danger de diminuer, dans le voisinage du grand-duc, l'effectif des troupes françaises, déjà réduit par les fatigues et les maladies de tout genre. Il fit valoir la difficulté de se procurer les subsistances nécessaires pour une expédition si lointaine, à travers des pays ravagés parles armées ou tellement hostiles qu'on ne pouvait compter sur les ressources locales. Sa double qualité de prince saxon et de général français, l'éclat qu'il devait à son heureuse aventure de Prague, donnaient à sa parole une autorité qui pouvait lutter avec celle de Frédéric. Celui-ci répondit point par
1. Frédéric, Histoii'e de mon temps, chap. v. — D'Arneth, t. ii, p. 472 et suiv. — Pol. Con\, t. n, p. 34, 35, 71, 72.
point, faisant en quelque sorte, dit-il, le vendeur d'orviétan et débitant sa marchandise le mieux possible. Dans le cours de la discussion, il lui échappa de dire que l'on voyait bien, dans les difficultés qui lui étaient faites, l'esprit du maréchal de Broglie, toujours prêt à prendre le parti de l'inaction et de la retraite. Maurice le releva très vivement. — « Je ne sais, dit-il, d'où vient cette idée. A Pisek, il y a peu de jours, le maréchal a été seul à tenir ferme quand tout le monde voulait lâcher, et c'est un véritable homme de guerre. » Frédéric, très contrarié, se retourna vers les envoyés français. « Et vous, messieurs, dit-il, qu'en pensez-vous? N'êtes-vous pas de mon sentiment? » — Valori ne disait mot. Desalleurs, moins intimidé, répliqua : — « Je pense, sire, que M. le maréchal saura mieux exécuter les ordres du roi dont il reconnaît les talents, qu'il n'a su le recevoir quand il a eu le malheur de le méconnaître. » Le débat se prolongeait sans conclure, quand on vint avertir le roi de Pologne qu'on l'attendait pour l'opéra qui allait commencer et où devait paraître une chanteuse italienne célèbre,
la Faustine, qu'il avait fait venir pour la circonstance. La séance fut levée pour cet important motif et renvoyée au lendemain matin.
Frédéric se prêta à ce retard en souriant et même se déguisa de bonne grâce le soir, pour danser au bal masqué qui suivit le spectacle. Il a, depuis lors, raconté que le délai lui convenait, parce que, dès le lendemain matin, il en profita pour s'adresser au véritable directeur non seulement de la conscience, mais de la politique d'Auguste, au père Guarini, à qui il déclara qu'il ne voulait rien tenir que de sa main. « L'Italien, dit-il, flatté dans son orgueil, triompha sans peine des scrupules de son pénitent. » Que Guarini ait été consulté par Auguste, c'était l'ordinaire, et c'est possible. Mais, en tout cas, il ne céda qu'à une raison qui aurait fait effet sur d'autres esprits encore que celui d'un moine. Ce fut le marché mis à la main par Frédéric avec une résolution qui ne souffrait pas de réplique. C'était à prendre ou à laisser. « Après tout, dit-il, pour ma part, j'ai déjà ce qui me convient et ce qui me suffit, et je ne me bats plus pour les autres ; c'est à ceux qui veu-
lent la Moravie à la prendre. » Chacun plia devant la nécessité, sauf Maurice, qui insistait toujours sur la difficulté des subsistances et affirmait que l'intendant de l'armée française, M. de Séchelles, qui séjournait à Prague, serait hors d'état de pourvoir aux réquisitions qui lui seraient faites. « C'est ce que j'irai voir moimême. » dit Frédéric. Et. dès le jour suivant.il partit pour Prague en ramenant à sa suite Yalori tout éperdu '.
A Prague, il manda l'intendant lui-même et, le mettant sur la sellette, l'interrogea directement sur le fondement des craintes exprimées par Maurice. Sa demande très impérieuse avait déjà la forme d'une réquisition. Aux premières observations qu'on lui fit sur le danger de trop pressurer les populations : « C'est le royaume des cieux, dit-il. qui se ^aene par la douceur,