II
nons, » dit Frédéric en raillant; et il répéta: « Et, si on veut la Moravie, il faut savoir la prendre. » Au même moment, le maréchal de Broglie faisait avertir qu'un mouvement de l'armée autrichienne semblait menacer Prague et que l'envoi d'un renfort de ce côté serait nécessaire. Frédéric n'en crut rien; il en convient lui-même ; « mais, dit-il, le roi fit semblant d'ajouter foi à ce faux avis pour congédier des alliés suspects. »
Ces Saxons, qu'il avait tant fait pour retenir, il leur donna donc congé sans plus de façon, et, se plaignant d'être abandonné par tout le monde, il retourna en Bohème reprendre ses quartiers d'hiver. Dans cette marche en arrière, il était poursuivi par les malédictions des populations, que ses troupes avaient indignement pressurées. « Depuis les Goths, écrivait Yalori, peu suspect dans ses appréciations, on n'avait jamais vu faire la guerre dans ce goût-là. » Lui-même était sombre, irrité et se répandait en invectives contre le genre humain. Personne n'osait lui dire que sa déconvenue était la conséquence naturelle de l'étrange combinaison
qui. d après son propre aveu, avait consisté à chercher la gloire en laissant la peine à ses alliés, et à se montrer audacieux, presque téméraire, aux risques et aux dépens d'autrui l.
Mais l'équipée, sans résultat au point de vue militaire, avait eu, en attendant, pour effet d'exaspérer et de faire éclater à tous les yeux la dissidence qui existait déjà entre les divers représentants de la France en Allemagne. Belle- Isle ayant pris parti pour le roi de Prusse au moment où Broglie se plaignait de lui tout haut, ce fut le signal d'une division qui partagea à l'instant les diplomates comme les militaires. Les amis de Frédéric avec Belle-Isle, Yalori, Mortagne, d'Auhigné et Polastron, et toute la jeunesse; ses détracteurs avec Broglie, Desalleurs et Maurice de Saxe, formèrent deux camps chaque jour aux prises : la querelle fut ouverte dans toutes les chambrées et à toutes les tables d'officiers. On disputait à perte de vue pour
i. Frédéric, Histoire de mon temps, chap. v. — Pol. Corr., t. i, p. 80 à 180 passim. — Valori à Amelot, 14 avril 17*1. {Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrangères.)
savoir si le malheur de Lintz avait eu pour cause l'immobilité du vieux maréchal, qui n'avait pas secouru la ville à temps, ou l'étourderie du jeune roi, qui avait été courir au loin les aventures.
A Francfort, le débat n'était pas moins vif qu'à Prague ou à Dresde. Le nouvel empereur, pacifique de sa nature, bien que tout porté pour Belle-Isle, et tremblant devant Frédéric, se désolait de ces divisions et s'efforçait vainement de les tempérer par de bonnes paroles. « Je voudrais être coupé en deux, disait-il, pour ne me séparer de personne *. » Le chagrin qu'il en conçut, joint à la désolation de voir son rovaume de Bavière envahi, lui causa une violente atteinte de gravelle qui ne lui permit pas d'assister à toutes les fêtes de son sacre, en particulier à celle que Belle-Isle voulait lui offrir et dont la splendeur véritablement insensée fut ainsi assombrie par un sentiment de malaise général et par les plus tristes prévisions. Belle-Isle lui-même, malgré son naturel con-