D'Arneth, p. S97 et
SS PRAdArIC II ET HAIIIB-TBfiRÉSE
cueillie du message royal, Boit dans un accès de dépit, soit peut-être pour se préparer k la résistance ; il ne restait que les plus attachés & la royauté, ceux à qui il coûtait le plus d'entrer en lutte avec elle. Quand le bruit se répandit après boire et du désir de la reine et de l'oppoBitioD des Allemands, ce fut un transport de joie et d'espérances : « Qu'elle suive son cœur, s'écriait-on ; il la conseillera mieux que ses ministres. »
Effectivement, le 11 septembre, les deux chambres recevaient l'avis d'avoir à se transporter, leurs présidents en téter dans la grande salle du ch&teau, à onze heures avant midi.
Tous se rendirent è l'appel ou, pour mieux dire, se précipitèrent dans un état d'excitation et d'attente. Quand la réunion fut complète, la reine entra, traversa d'un pas lent les rangs des députés et monta majestueusement les marches du tr6ne. Elle était vêtue de noir, sans autre ornement que la couronne sur sa tète et Pépée à son câté ; ses traits portaient l'empreinte de la douleur, mais d'une douleur sévère et sans faiblesse. Elle donna d'abord la parole au
HARIE-TBËRÈSE EN HONGRIE $3
chancelier, qui exposa en quelques mots l'état désolé de la monarchie. Puis elle se leva et s' exprimant en latin à haute vois :
« Le malheur de notre situation, dit-elle, nous fait un devoir d'entretenir nos fidèles états de l'illustre royaume de Hongrie de l'invasion faite à main armée, dans notre province héréditaire d'Autriche, du danger qui menace ce royaume même, et de proposer les moyens d'y porter remède. Il s'agit de l'existence de ces royaumes, de celle de notre personne, de nos enfants et de notre couronne. Abandonnés de tous, nous n'avons de recours que la fidélité de ces illustres états et ^ valeur de tout temps renommée des Hongrois. Nous prions avec instance les divers ordres de ces fidèles états de ne pas perdre un moment pour arrêter et mettre à exécution les mesures rendues nécessaires par cet extrême péril de notre personne, de nos enfants, de ce royaume et de notre couronne. Quant à ce qui dépend de nous, nos fidèles états peuvent compter que notre affection royale prendra soiii de tout ce qui peut assurer le maintien de l'an-
o4 PRËDËfttC il ET HARIB-THAnàSE
tique félicité et de l'honneur de ce royaume V » A deux reprises, pendant celte brève allocution, en prononçant le nom de ses enfants, la voix de la reine avait faibli. En se rasseyant, elle passa la main sur ses yeux pour cacher ses larmes. Mais quand le primat prit à son tour la parole, pour l'assurer du dévonement absolu des états, elle releva la tète pour l'écouter avec l'air qui convient, dit un narrateur contemporain, à l'innocence opprimée. L'émotion fut alors' générale, mais exprimée par des manifestations moins bruyantes que celles qui avaient pu convenir à un jour de fête .: ce fut un concours unanime de voix graves répétant après le prélat cette loyale protestation : Vitam et sanguinem conseeramus. Puis les députés se retirèrent
t. Cette harangue, si différente des paroles mises par VollAira dans la îionche de Harie-Thërèse, a Ma reproduite par Coie d'après le texte latEn conaervé aox archivea de HODgrie. La dernière pliraae est ainsi conçue : Quantum ex parle noUra est, quxmmijvepropriliinàTrgTà hujut fiticitala ef gentil décore forent, in iii amnibai benignitatem et etemetitutm nottram regiam fidèles ttatui et ordinet regnl expertuH atfU. — Ces expressiona, trâs dlfflcllea à traduire, avaleat évidemment trait d'une façon vague à la qnestion délicats . dn ritablUtement de* privilèges contesté*
MARIB^TDÉRÈSE EN HONeRIB KS
pour délibérer immédiatement sur les proposi- .tionB de la reine.
A peine étaient-ila sortis et encore sur les marches du palais, que la légëreté de eetle nation mobile reprenait son cours. Leurs yeux étaient encore mouillés de lannes, que déj& on les entendait rire aux dépens des ministres allemands. Ua s'amusaient de l'air déconfit et effaré qui n'avait pas quitté pendant la séance ces serviteurs dans l'embarras. On prétendait avoir entendu l'un d'entre eux, k l'instant le plus toucbant, murmurer en grommelant à son voisin : « Il vaudrait mieux se confier au diable qu'il ces gens-là. » Et comme celui à qui on prAtut ce propos vint, à cet instant, k passer, peu s'en fallut que la foule ne lui fit un mauvais parti.
Uinmrrection était trop dans les instinots du pays pour que la résolution d'y recourir souffrit des difficultés. On vota donc, séance tenante, une levée de trente mille hommes d'infanterie partagée entreize régiments et, déplus, chaque noble dut s'engager soit à monter h cheval luimême, soit k fournir un remplaçant. Avec les
ES6 PRÊDÉRIC II ET MAaiB-THËRASB
recrues de Croatie, de Transylvanie, da banat de Temeswar et autres dépendances, on espérait pouvoir atteindre le chiffre de cent mille hommes. Toutes ces résolutions étaient prises avec une facilité et un entraînement tels, la joîe d'avoir trouvé un souverain qui n'obéissait pas aux préjugés de Vienne était si générale, que les confidents de Marie-Ttérèse crurent le moment propice pour aller au-devant de ses vœux secrets. Ils savaient qiiel hommage irait plus droit à son cœur que toutes les louanges et même que toutes les offres de concours. Ils insinuèrent discrètement sur les bancs dés états que, puisque la reine montrait des préférences pour la Hongrie, il fallait prendre garde de l'en détourner en négligeant d'assurer à son mari le rang qu'il avait déjà dans les autres états de la monarchie. Étrange mobilité des grandes réunions d'hommes I l'idée que tous auraient repoussée la veille parut subitement un moyen tout trouvé de faire voir à la reine que, si elle ne pouvait rien obtenir par l'intermédiaire d'un cabinet viennois, pour elle-même et pour les siens, on n'avait rien k refuser. La corégence
HARIE-THÉRESE EN UONGRIK 57
du grand-duc, proposée par le primat luimême, fut acceptée presque sans résistance; une seconde fois la diète fut convoquée au cbAteau pour recevoir son serment.
On pouvait craindre que cette nouvelle séance royale ne fit un contraste un peu triste avec la première. Les manières contraintes et hautaines du grand-duc n'avaient rien d'engageant, et l'hommage tardif qu'on lui rendait n'avait rien de personnellement flatteur. Hais l'amour a de merveilleux instincts. A peine le serment était-il prêté que, sur un signe de la reine, on amena dans la salle le petit archiduc sur le sein de sa nourrice, et la reine, le prenant dans ses bras, le présenta à l'assemblée avec un geste qui semblait dire qu'elle remettait aux mains fidèles de ses sujets tous les objets de son affection et tout l'espoir de sa race. « L'enfant, dit toujours notre chroniqueur hongrois, montrait dans ses mouvements une vivacité précoce qui le faisait ressembler à un petit écureuil. » Séduits par les grâces enfantines et touchés de la confiance maternelle, tous les assistants applaudirent et sortirent ravis d'une audience
S8 FKÉDËBiC II ET HAKIE-TUÉKÈSE
qui, loin de refroidir, avait ranimé leur zèle. 11 ne restait plus qu'une seule affaire à traiter, — à la vérité c'était la plus grande, — la question toujours pendante du rétablissement des anciennes franchises. Effectivement, dès que tout ce qui regardait l'insurrection eut été réglé, la discussion fut reprise sur la réponse à faire au message de la reine et sur les nouvelles concessions qu'il fallait exiger d'elle ; mais, bien que le débat fût encore soutenu avec insistance et même avec chaleur par bon nombre d'orateurs attardés, il fut évident tout de suite que l'ardeur générale était tombée et que l'attention distraite se portait ailleurs. Los idées belliqueuses rempHssaient tous les esprits, et chacun était pressé de retourner chez soi pour veiller à l'équipement de sa compagnie. Une proposition qu'un membre eut le malheur de Eaire, tendant à surseoir à l'arme* ment de la nation jusqu'à ce qu'on eût vaincu la résistance royale, ftit repoussée avec indignation. La reine, de son côté, satisfaite qu'on eût reDolicé à lui faire violence, se décida gracieusement à d'assez larges sacrifices, et on
ItAHIE-TUBHÈSE EN UONGHIË 69
tomba d'accord d'un compromis rédigé en soixante-dix articles qui étendait les droits des états sans désarmer absolument la couronne et qui est resté pendant plus d'un siècle la charte de la monarchie hongroise.
Si la sage princesse pensa que l'abandon de quelques-unes de ses prérogatives était compensé par l'ascendant moral qu'elle avait su conquérir, elle avait raison et voyait juste, même pour un long avenir et pour sa postérité. Grâce à cette condescendance,, aussi politique que généreuse, le respect de la dynastie est resté uni dans le cœur de la race hongroise avec l'amour passionné des libertés publiques, et les deux sentiments se rattachent encore aujour^ d'hui au même souvenir et à la même date.
Nous avons vu, de nos jours, un petit-lUs de Marie^Thérëse assez mal conseillé pour essayer de porter atteinte à l'indépendance de la Hongrie et bientôt contraint de la rétablir.
Si cette tentative impuissante n'a pas ruiné le fondement même de son autorité royale, c'est qu» la noble figure de son aïeule, planant au-dessus de. cette libre contrée, y est
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restée vivante dans toutes les imaginations.
Les débats de la diëte, close le 7 octobre, l'avaient pas duré moins de trois mois. Voltaire, dans le Précis du siècle de Louis XV, en a résumé les péripéties dans une demi-page, et son récit, frappé comme une médaille, a circulé en quelque sorte de main en main, textuellement reproduit par tous les narrateurs qui sont venus après lui. Je me pennettraî d'engager ceux qui ont eu la patience de me suivre dans l'exposé b eaucQup plus long que je viens de faire, à comparer ce passage fameux avec l'exacte vérité qui est maintenant sous leurs yeux. S'ils sont curieux de pénétrer dans les secrets intimes de l'art, ils auront plaisir à voir par quels procédés savants le grand écrivain, recuejllïuit, dans une longue série d'incidents les plus saillants, ceux qui lui paraissaient mettre les situations et les caractères dans la plus vive lumière, a su les grouper pour en former une scène unique et saisissante. Des trois journées, du couronnement, dn vote de la levée en masse et du serment de corégcnce, Voltaire en a fait une seule dont l'effet
HABIË-TUÉRÈSE EN HONGRIE 61
magique parait dû à une inspiration soudaine de Marie-Thérèse. H a procédé absolument comme s'il eût été un peintre obligé de faire tenir tout un grand sujet sur une seule toile, ou comme s'il eût préparé pour le tbéàtre une tragédie classique, astreinte à l'unité de temps et de iicu. L'efTet de ce travail de composition a été heureux, puisque l'image est restée gravée dans toutes les mémoires.
Je ne sais pourtant si je me trompe; mais, tout en rendant bommage k cet habile artifice, je trouve presque autant de charme à la vérité pure, racontée sans apprêt et sans fard. Peutêtre, si Voltab-e n'eût pas été enfermé dans les dimensions étroites d'un précis d'histoire générale, il aurait lui-même senti l'avantage de se tenir plus près de l'exactitude des faits. En tout cas, j'imagine que d'autres (dont les noms ne redoutent aucune comparaison et qui aimaient à donner à leur talent de plus libres allures), — Shakespeare ou Schiller, par exemple, ou simplement Walter Scott et Augustin Thierry, mis en présence du même spectacle, s'y seraient pris d'autre manière pour le dé-
62 FRÉDÂRIC U ET MARlË-lnlIlHÈSE
crire. Ile n'auraient pas' cm en affaiblir l'iinpresBioo en faisant une place aux détails caractéristiques que Voltaire a laissés dans l'ombre. Ils n'auraient pas trouvé la majesté royale dégradée chez Marie-Thérèse par sa faiblesse touchante pour un mari qui était si loin de l'égaler. Au texte latin de sa harangue, où se tnJiit une émotion d'autant plus poignante qu'elle perce sous le voile du langage ofSciel, ils se seraient gardés de substituer une seule phrase pathétique peut-être, mais légèrement déclamatoire. Us n'aur^ent pas refusé de s'arr^r un instuit à la rivalité parfois plaisante des conseillers allemands et des députés hongrois. Ils auraient trouvé un plaisir délicat à démêler le mélange des sentiments qui agitent même les cœurs héroïques et les ressorts cachés et complexes qui préparent même un coup de théAtre. ils n'auraient dédaigné, en un mot, aucun de ce* contrastes qui font que l'histoire présente un tableau vivant et coloré, que la vertu «t le génie, quMidils y paraissent, sont des Atraa ùiis de ehaii* et d'os, non des statues uobleDUnt pofiéee, «t que, quelle que soit la
XARIE-THÉRÈSE EN aOKOHlE 63
perfection de l'art hamaiti, en fait de variété, d'éclat et de grandeur, la réalité, œuvre do Dieu, Ini est encore sapérieure.
Le soulfevemenl armé de la Hongrie en faveur de Marie-Thérèse produisit en Europe une im^ presuon considérable. Plus d'un de ceux qui avtiient vu la courageuse princesse partir pour ce pays encore réputé semi-barbare s'imaginait qu'elle n'échapperait pas aux périls qu'elle allait braver. Ce fut un étonnement général de la voir, au contraire, prête à revenir suivie d'une foule guerrière que sa voix avait fait lever du sol. Les vieilles provinces héréditùres d'Autriche dont le dévouement commençait à fléchir devant l'adversité, rougissaient de se voir préoher d'exemple par la t«rre classique de la révolte et de l'indiscipline. Les pays qui craignaient d'être le théâtre des combats s'alarmaient de voir fondre sur eux un flot d'hommes plus semblables à une invasion qu'& une armée. En France, les imaginations naguère exaltées par
Ci FRÉDÉRIC II ET HAniE-THÉRËSE
l'espérance de ]a conquête de rAllemagne étaient ébranlées, presque retournées, et la sympathie pour l'illustre vaincue remplaçait dans beaucoup de jeunes tètes, et surtout dans des cœurs de femmes, la séduction jusque-là exercée par la victoire. En Angleterre, c'était bien plus encore ; l'admiration touchait à l'enthousiasme. Des souscr^tions furent immédiatement ouvertes pour subvenir à l'armement des populations fidèles, et la vieille duchesse de Marlborongh, la fameuse amie de la reine Anne, sortant de sa retraite à plus de quatre-vingts ans, s'inscrivait la première pour quarante mille livres sterling (un million) tirées des épargnes accumulées qu'elle devait aux récompenses nationales jadis accordées à son épous. M. d'Arneth nous dit bien, k la vérité, que l'eiïet de toutes ces démonstrations fut moral plutôt que matériel, et qu'en définitive, cette levée en masse tourna comme toutes les démonstrations du même genre, qui font plus de bruit que de besogne et dépensent plus d'encre et de paroles qu'elles ne mettent d'hommes en ligne. Hais l'espérance à elle seule est une
HARIE-TDËRÉSE EN nONGHIB 63
force, et l'avoir Uât renaître pour une cause qui semblait perdue, ce n'était pas, même & défaut d'autre, un médiocre résultat.
Ce qui disposait les esprits h ce retour d'opinion, c'est que la confiance inspirée par les premiers succès des alliés diminuait insensit^lcment, à mesure que se ralentissait l'activité qui avait caractérisé leurs premières mesures. Une méfiance mutuelle, qui est le mal ordinaire des coalitions, se glissait dans leurs rangs, et, par suite, l'hésitation et l'incertitude dans leurs résolutions. Les Français furent les premiers à murmurer, non sans motif, du mauvais état où ils trouvaient les troupes bavaroises, de l'insuffisance de leurs préparatifs et de leurs armements. Us se plaignaient tout baut que rien ne leur avait manqué tant qu'étant en territoire neutre ils pourvoyaient eux-mêmes à leurs besoins, et que tout, au contraire, leur faiefùt défeiut depuis que, arrivés chez le souverain dont ils étaient les auxiliaires, c'était de lui et de ses intendants qu'ils devaient attendre leur subsistance.
Puis les résultais des arrangements équi-
06 FRÉDÉRIC 11 ET MAHIB-THÉ RËSE
ques et provisoires adoptés par Belle-lBle ne tardbrent pas h se montrer plus fAcfaeux encore qu'on ne l'avait prévu. En décernant k l'électeur le commandement suprême desforces coalisées, Belle-Isle avait bien compté que son ascendant personnel suffirait pour rendre cette suprématie purement nominale, et ce calcul eût été probablement justifié si, comme il l'espérait, il fiit arrivé k temps pour prendre part aux premières opérations militaires. Mais, en attendant sa venue, les troupes françaises n'étant commandées que par un officier général qui n'avait pas m6me de titre déânitif, ce qui ne devait être qu'une apparence devetiait une réalité et le mécompte était d'autant plus regrettable que l'électeur, se sentant peu fait pour commander, déléguait tous ses pouvoirs il son ministre favori, le maréchal Torring, auesi peu capable que lui, mais beaucoup plus présomptueux. Or, l'absence de Belle-Isle, qui ne devait finir qu'après l'élection de l'empereur, se prolongeait bien malgré lui de jour en jour, sans terme défini; car i'arcbevêque de Mayence, de qui dépendait la convooaUon de la diète, inventait prétexte sur
MARIB-THÉRèBE EN HONSRIB 87
prétexte et entassait retard sur retard, afin de laisser les événements se dessiner et la fortune se prononcer avant loi entre les compétiteurt. Irrité de ces délais, tourmenté de se voir partagé entre deux devoirs ég:alement impérieux, Belle-Isle essayait de suppléer à l'aotîon qu'il ne pouvait exercer, en adressant tantdt à ses lieutenants, tantAt à l'électeur et k son ministre, une correspondance active et intarissable, mais dont le ton impérieux compliquait les difficultés mêmes qu'il voulait trancher et aigrissait entre les deux armées les rapports qu'il aurait fallu adoucir '.
La conséquence immédiate de cette défaillance dans le commandement fut de fure abandonner, contre toute attente, la marche directe sur Vienne, à laquelle, dans la capitale aussi bien qu'au dehors, tout le monde était préparé. «•n faut toujours faire, dit à ce sujet, avec raison, Voltaire, ce que l'ennemi craint ; >* et la terreur
i. Le marquis de Beanvan h BeUe-Isle, 10 Beptembre, 1S octobre 1741. — aeUe-I*le à Beanvku, 10 octobre. (CormjMnâanet de BavUre. Miniatère dea affaires étrangèree. — Corw du Minutera de la gutm, paiiitn.y
68 FRÉDÉRIC II ET HABIE-THÉRÂSB
répandue chez lea Viennois indiquait bien, en effet, que c'était là, au cœur même de l'ennemi, qu'il fallait porter le coup décisif. Frédéric, dont le coup d'œil se trompait rarement et qui n'a jamais laissé échapper la fortune, donna, & plusieurs reprises, le conseil de saisir cette occasion, soit dans des lettres pressantes, soit par l'organe de son envoyé auprès de l'électeur, le maréchal de Schmettau. Il ne fut point écouté : tout le mois de septembre, les armées piétinèrent sur place devant Lintz, et, quand elles se mirent en mouvement, au commencement d'octobre, ce fut en laissant Vienne sur leur droite pour aller entreprendre Ja conquête de la Bohème et le siège de Prague.
Très justement contrarié de cette faute, qu'il trouvait plus contraire encore à la saine politique qu'à l'art militaire, Frédéric en a, depuis lors, imputé la cause à un sentiment de jalousie mesquine du cardinal de Fleury, qui craignit, suivant lui, de donner à l'électeur, en le rendant mf^tre de la capitale de l'Autriche, un triomphe trop éclatant. On a même prétendu que le marquis de Beauvau, envoyé de France à Munich,
HAniE-THÉHËSE EN HONfiRlE 69
avait eu ta maladresse de laisser échapper devant le ministre prussien l'aveu de ce misérable calcul. J'ai eu entre lesmains la correspondance intiiDc du marquis do Beauvau avec Belle- Isle et avec le ministre, et je n'y ai rien trouvé de pareil, même sous forme d'insinuation. Le marquis, suivant l'électeuT à l'année, se désole au contraire habituellement de le trouver si peu propre au poste suprême auquel il aspirait '. Il est probable que la correspondance de l'envoyé prussien est muette également sur ce sujet, sans quoi M. Droysen, qui parait en avoir eu conununicatioQ, n'aurait pas manqué de conûrmer une accusation qui, comme toutes tes calomnies prussiennes, a fait fortune, surtout parmi les historiens français, et dont Voltaire luimême n'a pas craint de se faire l'écho. Les raisons qui motivèrent delapart des alliés une résolution si fâcheuse, sans être beaucoup meilleures, sont moins machiavéliques : ce fut, d'abord, le bruit
1. D&ns cette coirespondaDce, le marquis de BeiiiTaii paraît lODJonrs d'avis de la marche bot Vienne, c'est constamment B«Ite-Iale qui la déconseille. {Corre^ndance de Bavière, 11 octobre, et paaim). Ministère des aCfaireB étraogère*. Voir l'appejidice A fc la fin da volame.
^0 FRÉDÉRIC II ET MARlG-TBËnÈSE
qui ae lépandît que la reioe de Hon^e, abandonnant B«8 possessions italiennes, rappelait toutes les troupes qu'elle entretenait au delfc des Alpes pour les ramener sur Vienne en traversant la Bavière. L'électeur s'effraya de la pensée qu'il allait être fH*ia à revers pendant qu'on passerait sur le corps de ses États. L'électrice, épouvantée d'être laissée seule à Munich, supplia qu'on gard&t les armées à portée de la secourir. Quand celte panique, assez ridicule, fut dissipée, l'automne était avancé, la saison s'assombrissait, et les fortifications de Vienne étaient mises en état de défense. Ce fut Betle- Isle qui insista alors pour qu'on ne tentât pas une entreprise dont l'échec eût été mortel pour la cause commune. Peut-être, aprfes l'épreuve qu'il venait de faire de la timidité de l'électeur, ne se souciait-il plus de lui confier une opération qui voulait être menée comme un coup d'audace. Si, à ce motif de défiance, il joignit une arrière-pensée plus cachée, ce ne put être que celle-ci, qui ne devait être plus tard que trop bien justifiée. En portant contre Vienne tout l'effort de la campagne, on dégageait par
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là même la Silésie, carU était certain que le maréchal Neipperg, qui défendait encore la partie méridionale et quelques place» forte» de cette province, se mettrait tout de suite en devoir de se replier pour venir proléger la capitale. Etait-on sàr que, dans cette retraite, il serait poursuivi bien vivement par l'armée prussienne? Frédéric, une fois maître du lot qu'il s'était adjugé, mettrait-il beaucoup d'ardeur à venir de sa personne porter aide à ses alliés? Pour maintenir avec lui une action combinée, n'était-il pas plus prudent d'aller le chercher dans le Nord, où il avait besoin d'appui, que de l'attendre dans le Midi quand il n'aurait plus rien h craindre? C'est la pensée que je crois lire à travers les lignes dans cette réflexion que je retrouve plus d'une fois soua la plume du maréchal : « Il faut songer que pour le roi de Prusse tout est déjà fait, tandis que pour nous tout est encore à faire. »
A ces causes de dissentiment qui gênaienl la conduite des opérations militaires s'en joignaient d'antres plus gravM que fuuit naiirv le partage anticipé des dépouilles de l'eiuteôii
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commun. Sur ce point, nulle difficulté ne venait du côté de la France, qui n'élevait aucune prétention personnelle. Mais il n'en allait pas de même entre la Bavière, qui se portait héritière de tout le patrimoine autrichien, et la Prusse, qui en voulait sa part. Pour le moment, à lavé rite, la Silésie suffisait à Frédéric, mus à la condition d'y joindre quelques lisières de territoire et plusieurs places fortes qu'il jugeait nécessaires pour assurer la défense de sa nouvelle possession. C'était là un point qui ne pouvait être réglé que par un traité à débattre entre les deux prétendants, donnant Heu à plus d'une contestation.
Encore, avec rélectcur de Bavière, aurait-on pu s'entendre assez facilement, car le bon prince, d'humeur accommodante et d'un esprit pes perspicace, défendait mal ses intérêts et se laissait aisément séduire par les caresses de Frédéric; l'illusion allait même parfois jusqu'à donner un peu d'impatience à Belle-Isle. « Le roi de Prusse, écrivait-il dans un jour d'humeur, envoie journellement des lettres pleines d'affeclion et de promesses à l'électeur, accoqi-
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paf^ées des cajoleries dont il n'est pas chiche, car, suivant les expressions de sa lettre, l'électeur peut disposer du roi de Prusse, de ses trésors et de sa propre pei'sonne. Bien entendu qu'il ne lui prête pas un écu et veut lui prendre la citadelle de Glatz'. » Mais la difficulté fut plus grande lorsque intervint une troisiÈmc partie prenante : ta Saxe, enfin décidée par les exàortations de Maurice et par le tour que prenaient les événements à entrer dan» la coalition. Le concours de l'année saxonne, forte d'environ vingt mille hommes, était très précieux, surtout pour seconder l'agression qu'on allait porter en Bohème. Seulement il fallait payer cet appui à sa valeur ; aussi la France et la Bavière étaientelles décidées à s'acquitter généreusement en cédant d'avance à Auguste III toute la Moravie. Mais Frédéric était plus avare : de là des dissidences nouvelles habituellement envenimées par le caractère emporté et le dévoùment fra-
t. &elle-Iale à Aiuelot, 26 septembre 1711. {Corf^ipondanet
de l'amhmsadr à la dièle. Miaistâiv de» nffoirei étrangères.)
Ti FRÉDÉRIC H ET MARIE-TUÉRÈSE
temel de Maurice, à qui le roi Auguste confiait la défense de ses intérêts *.
Je ne sais si ce fut la connaissance des divisions de ses ennemis et l'espoir d'en profiter qui décidèrent Marie-Thérèse h laisser enfin fléchir, même sur le point qui lui tenait le plis) au cœur, sa tière obstination : mais toujotira est-il qu'& peine sortie de ses difficultés aree ses sujets de Hongrie et avant de reprendre leA hostilités avec le concours des forces nourelles qu'elle attendait d'eux, on la voit, coomie si elle eût fait k l'école de Frédéric de véritables progrès en diplomatie, engager deux négociations en sens divers, qui, ne pouvant aboutir toutes deux, puisqu'elles tendaient à des résultats contradictoires, avaient évidemment pour but principal de jeter la discorde entre les alliés. En même temps, presque le même jour, elle fit parvenir des ouvertures k Fleury et à Frédéric. A Fleory elle ofi'rait, pour le compte
1. Le maréchal de Betle-isie à Amelot, 6-18 septembre i octobre Slii,passh>i. — Manrice de Saxe àBelle-lsle, ISu) tetnbre 1741. [Correapondance de l'ambatsade à la (W*(e. - Uinietàre dea aSain» étraugârMi]
kABIE-THÉnàsE EN BONGRIG 1!»
de la France, la cession du Luxembourg, et elle se montrait disposée à céder soit à l'électeur de Bavière, soit à l'Espagne, telle partie du Milanais et des Paya- Bas dont on pourrait convenir à l'amiable, moyennant renonciation de la part de l'électeur à toute candidature k l'Empire aussi bien qu'à toute prétention sur les domaines autrichiens d'Allemagne. A Frédéric (ce qui devait plus coûter à son orgueil) elle promettait de ratifier toutes les concessions demandées dans l'ultimatum qu'avait rapporté Robinsoa.
Il est vrai qu'elle y mettait la condition expresse etàpeu près inacceptable que le roi, en échange, engagerait sa voix électorale pour le grand-duc et qu'il tiendrait au besoin un corps de dix raille hommes k sa disposition pourl'aider dans ses dif- Ticultés. Ces deux propositions avaient an moins un point commun ou, si l'on veut, un but pareil, bien que poursuivi par des moyens opposés :
c'était l'élévation du grand-duc k l'Empire, int6* rèt de cœur et de politique de prem.ier ordre qui primait évidemment tout antre dans la pensée de la princesse. C'est comme sa signature mise au bas des deux documents. Seulement on peut se
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demander ce qu'elle aurait fait si elle avait obtenu de» deux parts une réponse affirmative. C'est un embarras qui, de la part de la France au'moins, lui fut tout de suite épargné, car le refus même d'entrer en pourparlers fut immédiat et catégorique. Ce n'est pas qu'elle n'eût tenté de ce côté de véritables efforts pour faire agréer son offre. Elle avait pris sur elle d'écrire encore de sa propre main à Fleury une lettre touchante, le suppliant, au nom de l'humanité et de l'Évangile, d'épargner le sang de ses sujets, «car(disait-elleparunealIu8ioDbeureuse au dévoùment des Hongrois), quoique femme, le courage ne me manque pas, et si cette demiëre tentative ne réussit pas, il faudra venir à des extrémités bien cruek, et j'ai bien des sujets qui sauront soutenir mes droits, et, plutôt que me voir avilie, tout hasarder et même savoir périr. » Elle promettait en même temps au cardinal, s'il consentait à écouter ses ouvertures, de lui en garder rigoureusement le secret ; pour l'en assurer davantage, elle lui faisait passer sa lettre directement par l'intermédiaire du chargé d'affaires de France à Vienne, k
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l'insu de ses propres ministres, dont elle avait lieu de se méfier, ajoutait-elle, car la plupart étaient plus Anglais que Robinson lui-même, Lettre et réponse devaient êti-e confiées à un messager obscur, sans caractère qui pût le faire reconnaître '. Avec les mêmes précautions de mystère, elle fit aborder Belle-Isie à Francfort, par deux agents peu connus, MM. de Wied et Koch, dont l'un avait déjà été employé par son . përe pendant ta guerre précédente pour les négociations du traité de 1733. Ils demandèrent un rendez-vous de nuit, en dehors de l'am-
L'accueil absolument pareil fait à ces discrètes propositions par Fleury et par Belle-Isle pré- ■ sente un caractère vraiment singulier. Ministre et ambassadeur semblent tous deux inquiets, presque épouvantés et de la démarche ellemême et du mystère qui l'enveloppe ; on dirait
1. Marie-ThérËse&Fleurjr. — Vincent à Atnelot, 27 septemhre nïl. {Cnfreupondance de Vienne. Mintatère des affaires Étrangères.]
2. Belle-Isle à Amelot, Francfort, 7 octobre tTil. [Corretpyndancede Vambatiade à la diêle. MiDistÈre des affaires étrangères J
78 PRÉDËRtC II ET HARlE^mÈHÈSB
qu'Us n'ont qu'iuie pensée, c'est d'abord de fermer la bonche à leur interlocuteur, puU, s'ils n'y réussissent pas, de se boucher les oreilles pour ne pas l'entendre et à, décidéniont, il faut finir par prendre connaissance de sa proposition, d'en faire parvenir à Frédéric un avis prompt et public avant qu'aucune indiscrétion, calculée ou non, ait pu devancer leur confidence. Avant tout, ils craignent d'être pris dans un' pi^ge et de fournir à une amitié qui coûte si cher et qui tient si peu ferme un prétexte de rupture fondée sur l'ombre d'un soupçon.
Fleury attend quinze jours pour accuser réception à Marie-Thérèse de sa lettre, c'est-àdire tout le temps nécessaire pour que Valori, avisé de tout, ait pu tout communiquer h Frédéric, puis, quand enfin il se décide à répondre, le ton est bien changé ; plus de douceur paternelle, pluB d'oTiction ni de gentille$ses; l'épttre est sèche comme si on craignait ou même si on désirait qu'elle fût interceptée : « Nous ne sommes plus libres, nous ne pouvons plus entrer dans aucune négociation que de concert avec nos alliés. » Belle-Isle, de son cAté, fit
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attendre plusieurs jours l'envoyé Koch avant de le recevoir, et à sa première audience, dès les premiers mots échangés, sans lui laisser le' temps d'achever sa communication : « Connaissez-vous, lui dit-il, le traité d'alliance qui existe entre le roi, le roi de Prusse et l'électeur de Bavière? » Et comme l'autre le regardait avec quelque embarras ; «< Je vous déclare donc, ajouta-t-il, que le roi est en alliance avec ce prince et avec l'électeur de Bavière, et que tout ce que vous proposez aux uns ou aux autres de cas princes se communique sur-lechamp... Soyez persuadé que ces princes ne se sépareront plus et qu'il faut que la reine les satisfasse tous ou se résolve à continuer une guerre qu'elle ne saurait soutenu-... Je ne connais plus à la reine de Hongrie aucun secours humain ni aucune ressource en Europe, et il n'y a que celui du ciel qu'elle puisse attendre ; mais il y a plutôt lieu de croire qu'elle en est abandonnée, puisqu'elle éprouve l'effet le plus piarqué de sa colère par l'étrange aveuglement dont ses ministres sont frappés*. »