D'Âmetii, t. D, p
182 FRÉDÉRIC II ET HABIE-TBËRESE
Khevenhùller se montra digne de celte confiance. Dès les premières rencontres, SéguP, étonné de trouver dans des troupes qu'on croyait abattues une ardeur et même une force numérique qu'il n'attendait pas, abandonna un peu précipitamment les positions qu'il occupait sur la rivière d'Ëns et se retira dans Lîntz, où il n'allait pas tarder à être bloqué. Il dépêcha à Prague pour demander du secours en même temps qu'il donnaitavîs de son péril à Francfort. En réponse à cet appel, le maréchal Torring rassembla tout ce qu'il y avait encore dans Prague de troupes bavaroises et se mit en route pour lui venir en aide. Mais le chemin était long et difficile ; toutes lea communications directes étantinterceplées, on ne pouvait suivre que des voies détournées, et il était douteux que ce secours, lui-même insuffisant, fût en mesure d'arriver à temps. Une seule opération eût été réellement efficace : c'eût été une puissante attaque dirigée contre le front de bataille de l'armée du grand-duc pour la forcer ou lui passer sur le corps et tomber sur les derrières de Khevenhùller au moment où il commencerait
l'expédition de HOBAVIE 183
le blocuB de Lintz. Broglie ne refusait nullement de courir l'aventure malgré son désir de ne rien risquer pendant l'hiver. Mais le succès de cette tentative, très douteux si l'armée française était seule & l'entreprendre, ne pouvait être rendu certain que par le concours de toutes les forces alliées, c'est-à-dire si l'armée prussienne ellemême se mettait de la partie. Frédéric était-il d'humeur à en donner l'ordre ? Il n'y paraissait pas disposé, et, en tout cas, le maréchal de Broglie ne pouvait se faire l'illusion qu'il aût SOT l'esprit du prince assez de crédit pour l'y déterminer *.
Le maréchal s'était en effet quelque temps refusé k croire ce qu'on lui disait de la malveillance obstinée de Frédéric à son égard et du ressentiment laissé par leur malencontreuse entre-
1. Le maréchal de Broglie au marêcbal de Belle-lsle et au marquis de Breteull, 15 jaQvioi- 1742. (MinistÈro de la guerre.) — Frédéric prétend dans, ïlIUtoire dt mon temps, et tons les historiens français ont répété après lui qa'niie opératioD d'eaeemble, de la natnre que je vieiis d'iudiqucr, avait été proposée par M et rebisée par le mitréchal. Nous ne trouvons aucnu indice ni de cette proposition ni de ce retiis, dans les correspondances soit traoçalses, soit prussiennes, qui sont ntatatenant publiées.
184 FRÉDÉRIC II BT UARIE-THËRÉSE
vue de Strasbourg; il avait même répondu, non sans quelque sufiîsance, à ceux qui lui disaient de se mettre en garde, qu'il avait vécu avec plus d'un souverain et toujours su mériter leur estime. Mais les propos qui ne tardèrent pas à lui revenir par tous les échos le forcèrent bientôt à moins de confiance. Il fallut reconnaître que sa présence à la tête de l'armée française avait eu le don de jeter Frédéric, dès le premier jour, dans un état d'irritation nerveuse qui, loin de se calmer, ne faisait que s'accroître. Du plus grand sérieux du monde, le roi prétendait que l'envoi d'un général dont il avait eu à se plaindre une fois en sa vie était, de la part du cabinet français, une offense directe et préméditée contre sa personne. On ne pouvait prononcer le nom du nouveau commandant français devant lui sans lui causer de vrais accès de rage, et lui-même ne pouvait l'articuler sans le faire suivre de quelqu'une des épithètes outrageantes et indécentes dont il possédait, on le sait, un répertoire des mieux garnis. « il suffirait, écrit Valori, de faire apercevoir au roi de Prusse que M. le maréchal de Broglie pût retirer le moindre
l'expédition de MOHATIB 185
avantage de la plus légère démarche, et même la plus avantageuse qu'il ferait, pour qu'il s'y refosàt'. »
Cette rancune persistante, pour un motif si frivole, étonnait chez un esprit essentiellement pratique et qui, méprisant à peu près également tous les hommes, ae perdait pas d'ordinaire son temps à les aimer ou à les haïr. Un observateur un peu sagace eût deviné, je le crois, que sous cette colfere d'emprunt se cachait plus de calcul que d'emportement. Au fond, ce n'était pas l'arrivée de Broglie qui irritait l'impatient monarque, c'était le départ de Belle-Isle. C'était Belle-Isle qu'il regrettait et qu'à tout prix il voulait ravoir sous sa main ; Belle-Isle, inspirateur de la guerre et décidé à tous les sacrifices pour le succès d'une entreprise où il avait mis son honneur; Belle-Isle, auteur de l'aUîance prussienne, et obligé de tout accepter de l'ami qu'il avait recherché pour ne pas paraître avoir été sa dupe. D'un autre général moins prévenu pour une œuvre qui ne aersit pas la sienne,
1. Valori. Lettre particulière, 18 tévrier 1142. — {Cor)tipoailanee de Pmm. Hinistère des affaire» iHraugèrea.)
186 FRÉDÉRIC 11 ET HIRIE-TBÉRÈSG
Frédéric ne pouvait attendre ni la même complaisance ni la même crédulité. Il avait sur Belle-Isle «ne prise qu'il ne voulait pas lâcher. Toujours est-il qu'à partir du jour où Belle- Isle fut parti et Broglie en possession, le peu de bonne volonté de venir en aide à ses alliés que Frédéric avait témoigné après la prise de Prague fut de nouveau subitement refroidi. D profita bien du désarroi de l'armée autrichienne pour s'emparer presque sans coup férir d'Olmiitz et de Glatz ; puis il se mit en route pour Berlin, où il devait célébrer les noces d'un de ses frferes. Là, tout entier aux soins de son administration intérieure, il ne pai'aissalt pas plus s'occuper des faits de guerre que s'il n'y eût pas été intéressé, à moins qu'il ne s'agît de critiquer {et toujours avec beaucoup de dédain et d'amertume) toutes les mesures qu'on prenait en son absence. « Je pars demain pour Rheinsberg, écrivait-il à Voltaire le 3 janvier, pour reprendre la houlette et la lyre et, veuille le ciel, potu* ne la quitter jamais I » Ce fut dans cette retraite pastorale que vint le chercher une lettre très pressante de Charles-Albert, le sollicitant de
tout faire pour secourir, Ségur et empêcher que, Lintz étant obligée de se rendre, la Bavière ne fût envahie. Une autre de Belle-Isle, dans le même sens, y était jointe. Celle-là était écrite à la demande de Broglie lui-même, qui, faute de pouvoir agir personnellement à Berlin, n'avait pas hésité à recourir à cet intermédiaire. Belle- Isle s'était conformé au désir de son collègue, mais en l'avertissant qu'il n'y avait pas à compter sur la docilité des Prussiens '.
Mais, avec Frédéric, on ne savait jamais à quoi s'attendre. Contrairement à la crainte générale, loin de se faire prier, il alla tout de suite, non seulement au-devant, mais au delà de ce qui lui était demandé. On ne le pressait que d'envoyer un corps de troupes avec un de ses officiers supérieurs. Ildéclara qu'il prendrait lui-même le commandement de l'opération, et qu'ayant besoin des troupes saxonnes, il allait tout de suite demander, à Dresde, au roi de Pologne, de lui prêter leur concours. Il invita
1. Le maréchal de Betle-Iale au maréchal de Brûglîe vier IliS. (Ministère de la guerre.)
188 FRéDéHIC II BT MARIE-THÉRÈSE
même Valori à le devancer de quelques heures dans cette ville pour préparer les voies aux communications qu'il avait à faire.
Quand cette résolution généreuse fut connue, ce fut une admiration universelle, et vingt lettres aussitôt écrites allèrent porter à Francfort, à Prague et à Lintz les louanges du héros qui sacrifiait son repos et exposait sa personne pour le bonheur de ses alliés. Il n'y avait que Valori, qui, ne comprenant pas bien la mission qu'il allait remplir et trouvant qu'on disposait un peu lestement de sa lourde personne, témoignait quelque inquiétude. Les explications très insuffisantes que lui donna Frédéric, en lui laissant prévoir des difficultés de plus d'un genre, ne faisaient qu'accroître son trouble. « Je veux le commandement, lui dit le roi, parce que votre maréchal de Broglie ne me convient pas. » Puis quelques mots, sur la direction que devait prendre l'expédition projetée, achevèrent de le confondre, u Hy a bien à réfléchir sur tout ceci, écrivait-il h Belle-Isie au moment de monter en voiture. Mais, pour faire des représentations et des explications, il
l'expédition de MORAVIE 189
fant avoir affaire à un prince qui vous écoute ; mais il dit : « Je vous prie de retenir ceci » , et il vous plante là. C'est la manœuvre qu'il a faite aujourd'hui avec moi à Chariottenbourg avec tant d'empressement de me faire partir qu'avant de se mettre à table, ilne m'a pas donné à diner. . , n est donc vrai, monseigneur, que je pars cette nuit pour cette belle négociation. Il faut que je me prépare en cinq ou aix heures de temps sans savoir jusqu'où ce prince me mènera... Il est impraticable de suivre un prince qui, n'ayant pas d'équipage du tout, ne se soucie pas de ce qne devient un ministre à sa suite. » Et, h son ministre, il écrivait encore: « Je ne puis vous dire tout ce que je souffre de cette commission : je prévois des désagréments infinis à la façon de penser de ce prince ' sur le maréchal de Broglie... M. de Belle-Isle est le seul qui soit en état de contenir ce prince, et nous touchons peut-être au moment de lui voir faire des écarts terribles. Ne croyez pas qu'on puisse répliquer à ce qu'il dit. Quelque raison qu'on ait, il enfile un -discours véhément et décisif et vous laisse & vos réflexions, qui ne sont pas toujours à
190 FRÉDÉRIC II ST MARie-THËRÈSI
son avantage : mais il faut revenir & céder '. » Valori ne se trompait pas : l'entrevue qu'il allait préparer à Dresde fat, effectivement, des plus orageuses, et pour lui, en particulier, des plus pénibles. Le premier jour qui suivit l'arrivée du roi de Prusse se passa au milieu de fêtes et de splendeurs de tout genre : festin , bal et spectacle, que le frivole Auguste IH se plut à prodiguer autant pour faire éclater son luxe que pour faire honneur à son hôte. Mais, le lendemain, Frédério demanda une conférence où durent assister, avec Auguste : son ministre, le comte de Briihl; le général I^ustowski, commandant de ses troupes ; son frère, le comte de Saxe, venu tout exprès du camp Ërançais ; les deux représentants de la France, Valori et Desalleurs, ministre français k Dresde ; enfin, le maréchal de Schmettau, officier supérieur, qui jouissait de la confiance personnelle de Frédéric. Devant cet aréopage, qui était tout oreilles pour l'entendre, Frédério déroula un plan qui n'avait absolument rien de commun avec ce
1. Vdori à Belle-Isle et Amelot, 16 janvier lliS. (Corn»pondanct de PnUK. MlaÎBlAre des affairée HruDgèreB.)
l'expédition de HOhAVlB loi
qu'on attendait de lui. Il proposait, non point de charger sur le centre de l'armée du grandduc, afin de s'ouvrir la route de LÏAtz, mais de prendre au contraire cette armée en flanc sur sa droite et de se rendre maître de la ville forte d'Iglau, placée ii l'entrée de la Moravie. Une fois cette ville prise, laissant les troupes autrichiennes de côté, on traverserait la Moravie par une pointe hardie pour marcher droit sur le has Danube et jusqu'à Vienne, si c'était nécessaire. Il ne fallait pas douter, disait Frédéric, que la reine de Hongrie, menacée dans sa capitale, rappellerait à l'instant, pour sa défense, soit l'armée de Khevenhiiller, soit celle du grandduc, peut-être même toutes les deux. Dans l'une ou dans l'autre de ces hypoth&ses, ou Lintz serait dégagée, ou Ségur pourrait être secouru par l'armée de Broglie. Puis, après avoir développé cette conception hardie par des raisons stratégiques d'une véritable force et avec une précision éloquente, il ajouta, comme une chose qui irait d'elle-même, qu'il ne pouvait malheureusement consacrer à cette entreprise qu'une faible partie de ses propres troupes. D
191 PRiDËRIC II ET HARlE'THtRÈSS
fallait donc qu'on mit sons ses ordres toutes les troupes saxonnes et une division de l'aiinée française, celle qui, commandée par le comte de Polastron, était en ce moment la plus voisine du prochain théfttre du combat, c'est-à-dire de la cité d'Iglau. Bien entendu, il aurait le commandement absolu et unique de ces forces auxiliaires sans aucun contrôle des généraux saxons ou français, « car, ajoutait-il, vous comprenez bien qu'un roi de Prusse ne peut pas commander en subalterne, n
La consternation fut peinte sur tous les visages, et l'embarras d'autant plus grand que le motif de la surprise était plus difQcile à dire tout baut. L'idée en elle-même étut séduisante et digne d'un grand capitaine; mais c'était le post-scriplum qui gâtait tout : c'était ce commandement sans contrôle, ce blanc-seing pour disposer des hommes et de l'argent d'autrui demandé sur ce ton impérieux, et par qui? par le négociateur suspect qui, la veille encore, avait laissé échapper saine et sauve une armée ennemie, à la suite d'une transaction clandestine, et que la surprise de Prague avait seule
Ii'expédition de huravib 193
arrêté en flagrant délit de trahison! Ce qu'il avaitfaît hier, qui pouvait, être sûr qu'il ne le reconunoncerait pas demain? Une fois parti dbns cette direction inconnue, hors de toute portée et de toute surveillance, quelle garantie avaiton que, si Marie- Thérèse venait k sa rencontre avec des propositions à sa convenance, il ne s'arrêterait pas pour traiter avec elle de ses avantages particuliers, en laissant les troupes confiées à sa discrétion se tirer d'aftaire comme elles pourraient à cinquante lieues de leur base d'opération? A la seule pensée de se livrer «nsi pieds et poings liés à un voisin qu'il avait toujours détesté, le roi Auguste restait bouche béante, osant & peine respirer. Valori et Desalleurs échangeaient des regards inquiets, se demandant ce que le maréchal de Broglie, privé, sans cérémonie, du bras droit de son armée, penserait de ce genre d'amputation.
On voudrait croire que ces soupçons partaient d'imaginations trop craintives ; mais c'est Frédéric lui-même qui paraît avoir évité de s'en justifier trop complètement. « L'expédition de Horace, dit-il dans VBistoire de mon temps,
Digilizcdt^GoOgfe
194 PRËDÉHIG 11 ET MARIE-THÉRÈSB
était la seule que les circonstances permettaient d'entreprendre, parce qu'elle rendait ce roi plus nécessaire et le mettait en situation <^être recherché des deux partis. Le roi s'y détermina en même temps, bien résolu pourtant de n'y employer que le moins de ses troupes qu'il pourrait et le plus de celles que ses alliés voudraient lui donner '. » Il serait difficile de comprendre pourquoi, au cours d'une expédition guerrière, il tenait à être recherché des deux partis, sinon pour se ménager la possibilité de traiter avec l'un en abandonnant l'autre à son mauvais sort. Et quant h la précaution étrange d'engager le moins de ses troupes qu'il pourrait, pourquoi limiter ainsi son enjeu, si ce n'était pour laisser à ses alliés tous les risques de l'opération? Enfin c'est encore Frédéric luimême (et les correspondances nouvellement publiées confirment cet aveu] qui nous apprend qu'au même moment où il tentait cette expédition chevaleresque, il se ménageait à Brunn, te chef-lieu de la province où il allait entrer, des
1, Frédéric, Bûloire de mon temps, chap. \
L'EXPâDlTlON DE HORAViE 195
intelligences avec un chanoiae toscan du nom de Giannîni, connaissance particulière du grandduc, et par le canal duquel il se mettait en mesure de recevoir les communications secrètes que ce prince pourrait avoir à lui faire *.
Ce fut Maurice de Saxe qui rompit le silence : il combattit le projet de diversion proposé, par des raisons qu'il rendit les meilleures possible, mais dont aucune n'était ni la vraie ni la vraiment bonne. Il insista surtout sur le danger de diminuer, dans le voisinage du grand-duc, l'effectif des troupes françaises, déjà réduit par les fatigues et les maladies de tout genre. Il St valoir la difficulté de se procurer les subsistances nécessaires pour une expédition si lointaine, à travers des pays ravagés parles armées ou tellement bo&tiles qu'on ne pouvait compter sur les ressources locales. Sa double qualité de prince saxon et de général français, l'éclat qu'il devait h son heureuse aventure de Prague, donnaient à sa parole une autorité qui pouvait lutter avec celle de Frédéric. Celui-ci répondit point par
1. FrédAric, EUtoàt de mon tempt, chap. v< — D'Ameth, L n, p. «2 et BuiT. — Pol. Corr., t. il, p. 34, 33, 11, 12.
196 FBiltARlC II ET HARIE-THÉRÈSE
point, faisant en quelque sorte, dit-il, le vendeur d'orviétan et débitant sa marchandise le mieux possible. Dans le cours de la discussion, il lui échappa de dire que l'on voyait bien, dans les difîîcultés qui lui étaient faites, l'esprit du maréchal de Broglie, toujours prêt à prendre le parti de l'inaction et de la retraite. Maurice lo releva très vivement. — « Je ne sais, dit-il, d'où vient cette idée. A Pîsek, il y a peu da jours, le maréchal a été seul à tenir ferme quand tout le monde voulait lâcher, et c'est un véritable homme de guerre. » Frédéric, très contrarié, se retourna vers les envoyés français. M Et voua, messieurs, dit-il, qu'en pensez-vous? N'êtea-vous pas de mon sentiment? » — Valorî ne disait mot. Desalleurs, moins intimidé, répliqua : — « Je pense, sire, que M. le maréchal saura mieux exécuter les ordres du roi dont il reconnaît les talents, qu'il n'a su le recevoir quand U a eu le malheur de le méconn^tre. »
Le débat se prolongeait sans conclure, quand - on vint avertir le roi de Pologne qu'on l'attendait pour l'opéra qui allait commencer et où, devait paraître une chanteuse italienne célèbre,
■ D:,-:c.Jt,C.OOglc
l'expédition de MORAVIE 197
la Faustine, qu'il avait fait venir pour la circonstance. La séance fut levée pour cet important motif et renvoyée au lendemain matin,
Frédéric se prêta il ce retard en souriant et même se déguisa de bonne grâce le soir, pour danser au bal masqué qui suivit le spectacle. Il a, depuis lors, raconté que le délai lui convenaitj parce que, dès le lendemain matin, il en profita pour s'adresser au véritable directeur non seulement de la conscience, mais de la politique d'Auguste, au père Guarini, à qui il déclara qu'il ne voulait rien tenir que de sa main. « L'Italien, dit-il, flatté dans son orgueil, triompba sans peine des scrupules de son pénitent, » Que Guarini ait été consulté par Auguste, c'élaitl'ordinaire, et c'est possible. Mais, en tout cas, il ne cédaqu'àune raison qui aurait fait effet sur d'autres esprits encore que celui d'un moine. Ce fut le marcbé mis à la main par Frédéric avec une résolution qui ne souffrait pas de réplique. C'était à prendre ou à laisser. « Après tout, dit-il, pour ma part, j'ai déjà ce qui me convient et ce qui me suffît, et je ne me bats plus pour les autres ; c'est à ceux qui veu-
198 PRËDÉRIC II ET MARIE-TUËRÉse
lent la Moravie h la prendre, n Chacun plia devant la nécessité, sauf Maurice, qui insistait toujours sur la difficulté des subsistances et affirmait que l'intendant de l'armée française, M. de Séchelles, qui séjournait à Prague, serait hors d'état de pourvoir aux réquisitions qui lui seraient faites. « C'est ce que j'irai voir moimême, » dit Frédéric. Et, des le jour suivant, il partit pour Prague en ramenant h sa suite "Valori tout éperdu '.
A Prague, il manda l'intendant lui-même et, le mettant sur la sellette, l'interrogea directement sur le fondement des craintes exprimées par Maurice. Sa demande très impérieuse avait déjà la forme d'une réquisition. Aux premières observations qu'on lui fit sur le danger de trop pressurer les populations : « C'est le royaume des cieux, dit-il, qui se gagne par la douceur,
1. VaJori, Mémoires, 1. 1, p. 138, UO. — Frédéric. Hisloire dt mon temps, chap. y. — Desalleurs à Amelot, 2R janvior. [Cor- >«f;»niJanc«rf«Saxe.HlDistèrei]esaSaires étrangères.) — Valori à Séchel)es.(Ministèn! de la guerre, 19 janvier 1742.)— Droyseu, t. 1, p. 39i, 39B. — Cea divers récils de la conféreoce de Dresde différant sur plus d'un point. M. Droysen les a comblDiJa d'une manière assez heureuse et à laquelle je me suis Il s Rituelle ment conformé.
l'expédition de HOHAVIB 199
ceux de ce monde appartiennent k la force. »
Séchelles était un intendant habile qui se piquait de surmonter les difficultés. — « Je i^ndrai l'impossible possible, » dit-il. Cette difficulté-là d'ailleurs n'était pas insurmontable, puisqu'il ne s'agissait que de vivre jusqu'à ce qu'on eût forcé l'entrée de la Moravie. Une fois dans cette province, dont les ressources étaient intactes, la guerre pourrait quelque temps se nourrir ellemême. Frédéric obtint donc toutes les promesses ^'il voulut; le dernier obstacle ainsi levé, il se mit tout de suite en route pour se rendre luimême au rendez-vous qu'il assignait aux troupes alliées '.
A travers toutes ces allées et venues, il n'y avait qu'une seiUe personne qu'on avait négligé, de consulter, et peu s'en faut même d'avertir. C'était le commandant en chef de l'armée française. Le maréchal de BrogHe, pourtant, n'avait pas manqué d'envoyer à Dresde un de ses officiers pour remercier Frédéric àa son intervention, dont, au premier moment, il ne pou-
1. Sfchelles au maréchal de Bro^le, 31 jan-vler 174!. (MiotaUre de U guerre.)
200 PRÉDËRIC II ET HARlE-TlléRËSE
vait deviner la nature. Mais, dès que, par le retour de cet envoyé, il apprit qu'il s'agissait, non de lui venir en aide, mais de démemlH^r son armée pour en emmener une partie loin de sa vue et hors de sa direction, son déplaisir et sa surprise furent extrêmes, et il ne perdit pas un inslîmt pour faire connattresonsentimentàValori. Rien n'eûtété plus aisé quede le manderlui-mêmc à la conférence de Prague, Pisek n'étant sépara delà capitale que par quelques heures de route. Frédéric n'eut garde d'en faire la demande, et, si Vîdori y songea, il n'osa braver la crainte du conflit qui pouvait résulter de l'entrevue. Bref, le résultat fut que le maréchal apprit tout à. la fois que le roi de Prusse était venu à trois heures de son camp sans le prévenir pour donner des ordres à l'intendance française, et parti sans lui donner davantage signe de vie pour se mettre à la tête d'une division de l'armée française*.
1. Valort, danfl ses Mimoirei, s'efforce d'établir que le ma réchal deBroglie av^t donné aon consenlement au plan do Frfdérlc et ne le retira que d'après les conseils et Bur l'Instigation de Maurice de Saxe. La correspondaDce du marérJiat fait voir au contraire qu'il retira le consentemeot (qu'il ayalE donné avec empressement) dès qu'il sut que le dessein de
l'expédition de horavie soi
De plus endurants que le maréchal eussent perdu patience ; encore peut-on trouver qu'il n'en manqua pas, car il se borna à exprimer dans une lettre respectueuse son regret au roi de Prusse de n'avoir pu le recevoir, puis à admonester sévèrement SécheUes et à se plaindre avec amertume à Yalori de l'ignorance où on l'avait laissé. Pour ne rien briser cependant, 11 n'interdit point à Polastron de prendre part à l'expédition tentée contre Iglau ; mais il lui enjoignit formellement, une fois cette ville rendue, de ne pas taire un pas sur le soi de la itforavie qui pût l'éloigner davantage et dé son chef naturel et de sa base d'opération. U exprimait en même temps l'espérance que le roi, mieux avisé, consentirait alors h rétrograder luimême pour venir faire face avec lui à Neuhaus h l'armée du grand-duc. Enfin, pour s'assurer que cette fois il ne serait pas pris par surprise, il détacha le comte de Saxe au camp prussien en le chargeant de surveiller l'exécution de ses
FréJcJric était de marcher sur Vienuc et uou de lui venir o. aide pour combattre le grand-duc.
S02 PRÉDBRIC II ET UARIE-TUÉRÈSB
ordre». Ces dispositions prises, il resta dans un état d'irritation et d'angoisse que ne tardèrent pas à accroître les plus fâcheuses nouvelles arrivées de la Haute-Autriche.
Successivement, en effet, on apprit que Torring, rencontré par les troupes autrichiennes avant d'avoir atteint Lintz, avait été mis en déroute, et que Ségur, n'attendant plus de secours, s'était vu réduit à. capituler. Ses troupes sortaient de Lintz avec les honneurs de la guerre, mais après avoir pris l'engagement de ne plus servir en Allemagne. Le grand-duc, que Khevenhûller, par une attention délicate pour Marie-Thérèse, avait appelé à la dernière heure, était arrivé à temps pour recevoir lui-même la soumission de la ville et y faire une entrée triomphale. La Bavière était donc ouverte et KhevenhuUer était libre soit d'y pénétrer à soa aise, soit de se replier sur Vienne sans perdre un pouce du terrain reconquis, ce qui était une partie de ses avantages à la diversion méditée par Frédéric.
FrédériCjinformé de cet échec, ne voulut pourtant pas se dépai'Lir d'une combinaison militaire
L EXPÉDITION DE UOBAVIE 203
dont il était épris. A peine Iglau fut-il rendu {et ce fui l'affaire de quelques jours), il annonça de nouveau tout haut l'intention de continuer sa pointe à travers la Moravie dans la direction de Yienne. Polastron dut, en conséquence, quoique bien malgré lui, exhiber ses ordres de retour {que d'ailleurs Frédéric connaissait déjà) et prit ses mesures pour les exécuter. La colère du prince ne connut alors plus de bornes et éclata avec sa violence accoutumée : M. de Broglie n'était plus qu'un trtdtre et les Français des l&ches qui lui faussaient compagnie devant l'ennemi. Dans ces sorties, dont les tenues n'étaient pas ménagés, il était malheureusement appuyé et par la faiblesse de Valori, qui, tout en le condamnant tout bas, se laissait traîner à sa saite, et par les regrets des jeunes officiers français, dont l'imagination était séduite par l'espoir de prendre part à une brillante expédition. « Je n'ai pas manqué {écrivait Valori à Polastron lui-même dans un billet intime) de dire au roi votre douleur et celle de tous les officiers laissés à vos ordres, d'être obligés d'en «uivre que l'intrigue avait dictés et qito la fai
204 FaËDéRIC 11 ET 1IAR1E-TUÊBÈ3E
blesse a fait donner '. » Puis il essayait, en termes indirects, mais évidemment dictés par l'inspiration du roi, de voir si Polastron ne consentirait pas à éluder ou à ajourner l'accomplissement de ses instructions. Polastron, qui ne se faisait pas faute de murmurer, ne crut pourtant pas pouvoir désobéir. Le comte de Saxe, d'ailleurs, qui le veillait de près, ne lui aurait pas permis d'hésitation.
Le roi fut forcé de le laisser partir en lui remettant un billet pour le maréchal, conçu dans ces termes dédaigneux : « Monsieur, je vous renvoie le corps de M. de Polastron, suivant ce que vous me dites avoir des ordres du roi de France pour les retirer à vous. Je n'entre point dans la discussion du fait et je ne prétends point gloser sur la mauvaise grâce qu'il y a de retirer des troupes quand les alliés marchent à l'ennemi. Ce fait grossira l'histoire des mauvais procédés et ne manquera pas d'animer merveilleusement mon zële pour la cause commune*.»
1. Valori à PokstroD, 10 février ^^i2. — {Cmitspondance de Pruste. MiDÎBtârc dea affaires étrangères.)
2. Pol. Con:, t. ii, p. 3S. — FrOJûrîc su man^cbal àa Broglic, llfÉTTierniS.
D,g,l.2cd|v,G00gk'
l'eipédiiion de HOBAVIB 205
Les Français partis et l'entreprise perdant par là toute chance de succès, les Saxons, qui ne s'y étaient jamais associés que de mauvaise grkce, ne songeaient plus qu'à en faire autant. Des ordres formels de Dresde, instamment sollicités par Maurice, ne tardèrent pas à le leur prescrire et ils se mirent en devoir de commencer aussi leur retriiite. Là-dessus, nouvel éclat de fureur de Frédéric, suivi d'un échange d'explications des plus vives entre le prince Irrité et Maurice. Maurice, à ses yeux, n'était, lui aussi, qu'un allié perfide, indigne du sang dont il était sorti et qui vendait sa patrie à la France. Désespérant de l'intimider, Frédéric essaya au moins de soustraire à son influence les deux généraux saxons, Rustowski et le chevalier de Saxe, qui étaient (comme lui), nous r&vons vu, deux &ëres naturels d'Auguste III. Il les prit à part à plusieurs reprises pour leur représenter, en termes à la fois pressante et caressants, que te roi de Pologne n'avait qu'une chose à faire, c'était de se jeter dans ses bras en tournant le dos aux Français. » Laissons faire la guerre aux Français en Bavière, disait-
306 FRÉDÉRIC 11 El HARIE-TbArÈSB
il; qu'ils y fassent des fautes, qu'ils y soient rossés, nous n'avons rien à craindre. Je joins aux troupes de votre maître quinze mille hommes et quelques milliers de hussards, et nous trouverons hien le moyen d'être ensemble supérieurs à l'ennemi. J\ faut être mon ami ou celui des Français, ajoutait-il; si je ne suis pas content de vous, je m'arrangerai avec la cour de Vienne. »
Et, pendant ce temps, k Dresde même, le pauvre Auguste et le comte de Briihl, assaillis d'instances contradictoires, ne savaient plus auquel entendre. Maurice et Broglîe les conjuraient de ne pas céder et de ne pas mettre leurs moutons entre les mains du loup. Belle-Isle leur écrivait au contraire de Francfort que rien n'était plus imprudent que de mécontenter Frédéric par de vaines chicanes. Le seul moyen, disait-il, de le détourner de ses desseins était de lui céder eh apparence, sauf k lui faire apercevoir ensuite la difficulté de leur exécution, u C'est ainsi, ajoutait-il, que lui-même s'y était toujours pris pour le conduire. » Restait à savoir si le procédé lui avait aussi bien i^ussl
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qu'il le croyait. Bref, après beaucoup d'incertitude, la cour de Dresde, comme c'est l'ordinaire de la faiblesse, céda au dang:er le plus' immédiat, c'est-à-dire aux menaces de Frédéric, et se laissa arracher le désaveu de son premier ordre. Les généraux saxons reçurent la permission de suivre le roi de Prusse partout où il voudrait les conduire. En recevant avis de ce contre-ordre, Maurice, atterré, se borna à répondre & son frère ces trois mots : « Vous n'avez plus d'armée. » ABroglie, il écrivait : « C'en est fait, la France n'a plus d'alliés; le roi de Prusse vous hait et veut voua faire battre. » Et il ajoutait: « Je vous en avertis, parce que voire gros Valori ne semble rien écouter de ce qu'il entend; ce qui ne l'empêche pas de boire et de manger d'autant*. »
Maurice se pressait trop, et le moment (qui
1. Belle-lsle k Desalteure, il «vrier 1743. — {Crmespondance de Saxe. MlniatÈre des affaires étranfîèraa.) Belle-Isle à Amelot, i, 40 février 1742. {Correipondance de l'ambassade «uprls de la Diète.)' — Mfmoirei du maréchal de Belle- Iste. — Maurice de Saxe à Broglle, 2S février HiS. (Miniatâre de la guerre.) — Vitzthum, Maurice de Saxe, Lettres et Documents inédils, liris des Archivea de Dresde, p. i2!i, HO.
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approchait} où ses prédictions seraient vérifiées n'était pourtant pas encore venu. Frédéric ne ' tarda pas à reconnaître en effet que, même avec le secours des troupes saxonnes, mécontentes d'être tratnées & la remorque, son plan (bien ou mal conçu le premier jour) ne pouvait plus répondre à ses espérances. L'effetde terreur qu'il s'était flatté de produire à Vienne par sa marche audacieuse était manqué : il n'était pas aisé d'intimider Marie-Thérèse, surtout quand elle recevait d'aussi bonnes nouvelles que la capitulation de Lintz et les opérations victorieuses de Khevenhiiller. Quelques milliers d'hommes que ce général put lui renvoyer, sans être même ohligé de suspendre sa marche sur Mnnich, suffisaient amplement pour couvrir la capitale contre une surprise. Frédéric lui-même se trouva bientôt menacé en Moravie par des incursions de bandes farouches, produit de l'insurrection hongroise et qu'on avait craint jusque-là d'incorporer dans l'armée réguliërc.
Pour se défendre, il lui fallut détacher sur la frontière de Hongrie une partie des forces qu'il destinait à l'invasion de l'Autriche. A pariir de
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ce moment, il ne songea plus qu'à chercher un prétexte pour battre en retraite. Mais il fallait que .ce prétexte fût de nature à lui permettre de rejeter, suivant son habitude, toute la faute sur ses alliés. Il n'eut pas de peine à le trouver. U donna ordre aux troupes saxonnes défaire le siëge de Briinn, chef-lieu de la Moravie. Un siège en règle n'ajrant pas fait partie du projet primitif, naturellement l'arLillerie propre à une opération de cette sorte ne se trouva pas sous la main. Frédéric prétend qu'il la ht demander i Auguste, qui répondit qu'il n'avait pas d'argent pour s'en procurer, bien qu'il eût acheté la veille un gros diamant pour la somme de quatre cent mille &ancs. Auguste avait tort sans doute de dépenser son argent en bagatelles; mais on ne voit pas trop comment tous les trésors du monde auraient pu faire sortir une grosse artillerie du sol et la faire arriver à temps sous les murs de Briinn. Il est donc plus que douteux que Frédéric voulût réellement s'emparer de cette ville; mais il fut entendu que, s'il y renonçât, c'était par la faute d'Auguste. « On ne conquiert les couronnes qu'avec de gros ca-
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nona, » dit Frédéric en raillant; et il répéta : « Et, si on veut la Moravie, il faut savoir la prendre. » Au même moment, le maréchal de Broglie faisait avertir qu'un mouvement de l'armée autrichienne semblait menacer Prague et que l'envoi d'un renfort de ce côté serait nécessaire. Frédéric n'en crut rien ; il en convient lui-même ; « mais, dit-il, le roi fit semblant d'ajouter foi à ce faux avis pour congédier des alliés suspects. »
Ces Saxons, qu'il avait tant fait pour retenir, il leur donna donc congé sans plus de façon, et, se plaignant d'être abandonné par tout le monde, il retourna en Bohème reprendre ses quartiers d'hiver. Dans cette marche en arrière, il était poursuivi par les malédictions des populations, que ses troupes avaient indignement pressurées. « Depuis les Goths, écrivait Valori, peu suspect dans ses appréciations, on n'avait Jamais vu faire la guerre dans ce goût-là. »
Lui-même était sond)re, irrité et se répandait en invectives contre le genre humain. Personne n'osait lui dire que sa déconvenue était la con~ séquence naturelle de l'étrange combinaison