‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742Chapitre 43 sur 53 · FRÉDÉRIC II ET HAR1E-TBÉRÈ8E · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC II ET HAR1E-TBÉRÈ8E

le traité de paix fourrée, comme disait Fleury, était pour ainsi dire dans une de ses mains le jour où il dut tendre l'autre à Belle-Isle '.

fi n'en reçut pas moins le général français, le visage riant, à bras ouverts, ainsi qu'un ancien ami. Comme il avait été le recevoir à l'entrée du camp et qu'ils revenaient ensemble en se promenant, il s'aperçut que le temps menaçait d'orage : « Vous allez avoir froid, » dit-il avec le plus tendre intérêt, et il le força d'accepter son manteau. La conversation s'engagea par les plus chaudes félicitations de Belle-Isle sur la victoire du 17 mai. « Le roi avala k merveille, dit Valori, l'encens qui ne lui fut point épargné. » Mais il ne parut pas pressé de rendre la pareille ; il se montra au contraire plus que froid sur le succès des Français à Sahay

1. D'Arnetb, t. u, p. 71. — Qrûnhagen, t. n, p. 278 et «uiv. — Pol. Corr. — D'iqtrès MM. Drojsen et GrQabagen, la répoDSO de Vienne n'arriva à Breslau que le l juin (dato de l'eDtrctien de Frédéric avec Belle-Isle) et ne pouvait Stre connue à Kuttenberg ce jour-là même. Frédéric pouvait donc encore conserver quelque doute sur la résignation de Marie -Thérèse ; mais il n'en avait point sur sa propre résolution de faire une pals séparée à tout pili; ce qui suffit pour rendre l'ontrelicn qu'on va Ure tristement caractéristique.

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et tourna même légèrement en dérision le brait qu'ils avaient fait d'une échautTourée, suivant lui, sans importance. Évidemment, voulant avoir à se plaindre de ses alliés, il ne lui convenait pas de leur faire des compliments. Belle- Isle ne le contredit pas ; non que, sur le champ de bataille de Sahay, il n'eût été des plus pressés à chanter victoire; mais, depuis lors, il avait appris, avant de quitter le camp, que les amis du maréchal de Broglie demandaient pourlui, à cette occasion, le titre de duc, et il ne se souciait plus d'aider à glorifier son rival. L'incident lui servit cependant à amener l'entretien sur le point véritablement knportant ; car Frédéric lui ayant demandé, non sans quelque aigreur , pourquoi on n'avait pas poursuivi le prince Lobkowitz dans sa retraite, Belle-Isle rétorqua aussitôt sur vin ton moins vif, maïs tout aussi ferme, en demandant à son tour pourquoi on avait négligé de tirer parti de la victoire de Ghotusitz. « Vous refaites, lui dit-il (sans se dissimuler sans doute ce que ce souvenir avait de blessant), la faute qui a étô commise aprè^ la prise

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de Neisae et qui a failli voua être fatale. » Frédéric, qui ne tenait plus probablement beaucoup à se justifier, ne releva pas l'iasinuation ; mais, tout en l'estant calme et même gracieux, il se montra inébranlable dans la résolution de ne pas faire un pas de plus à la suite du prince de Lorraine. Avantle 13 juillet, dit-il, il ne fallait pas compter sur lui ; ce temps-là lui était nécessaire pour réparer ses pertes et remettre son monde en état. A ce moment, si les troupes françaises étaient disponibles de .leur côté, on pourrait marcber en commun sur Vienne par les deux rives du Banube. « Mais, dit Belle-Isle en insistant, si d'ici là le maréchal de Broglie était attaqué par les deux corps d'armée autrichiens réunis ? — Il pourrait, dit Frédéric, se retirer dans les retranchements de Pisek, où il avait passé l'hiver, et d'ailleurs pom'quoi ne pas appeler h son aide les ti'oupes saxonnes qui n'avaient pas encore donné ?

c'était à leur tour d'agir. » Tout ce que Belle- Isle put obtenir à force d'instances, ce fut qu'un détachement prussien s'avancerait sur la Sbp lawa au point où cette petite rivière se jetait

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dans la Moldau, afin d'être en mesure de se porter sur Prague, si la ville était sérieusement attaquée. Il fut convenu qu'en vue de cette éventualité, on jetterait un pont d'avance à l'endroit de ce confluent.

Pour adoucir ce qu'il y avait de sec dans le refus et de désobligeant dans ce maigre secours si péniblement accordé, Frédéric se jeta alors dans des considérations générales qui, ne l'engageant à rien, ne le gênaient pas. Il s'emporta contre l'orgueil et la hauteur insupportables de la maison d'Autriche. « Il n'y a rien, dit-il, de si vindicatif que le grand-duc et surtout que la reine de Hongrie, et, si elle n'est pas humiliée, elle remuera toute l'Europe, même après une paix qu'elle aurait signée, pour recouvrer ce qu'elle aurait perdu. Personne n'est plus intéressé que moi, ajoutait-il, à ce qu'elle ne reste pas trop puissante ; car, après ce qui s'est passé, il y aura à jamais une haine implacable entre sa maison et la mienne. Après tout, j'ai peut-être entrepris cette guerre trop légèrement, et j'ai eu des moments de cruelle inquiétude. Je n'oublierai jamais la manière

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dont VOUS VOUS êtes comporté à mon égard.

Maintenant je ne désire qu'une bonne et solide paix. i>

Ce désir de paix, que Frédéric exprimait ainsi pour la première fois avec vivacité, piqua sans doute la curiosité de Belle-Isle, qui lui demanda comment et à quelles conditions il comprenait que la paix générale pouvait être conclue. Frédéric lui répondît alors par cette expression répétée depuis lors dans une occasion récente et devenue fameuse, Beati possidentes ; et il lui commenta cet axiome en expliquant que la Bohème pourrait rester à l'empereur parce qu'il la possédait, mais que la Saxe {probablement parce que la Moravie n'était pas encore conquise) devraitse contenter de quelque partie de la haute Silésie. «Je ne crois pas, ajoula-t-il,qu'onpuia3e obtenir davantage de lareine cette année.» — «Puis, continue Belle-Isle dans son compte rendu, qu'il faut ici citer textuellement, il me dit qu'il allait me parler avec franchise, ouverture et confiance, exigeant de moi que le secret fût inviolablement gardé ; aup quoi il me demanda si réellement et de fait

nous ne prétendions point obtenir quelque chose pour nous dédonmiag:er des frais immenses de cette guerre. Je lui tins sur cela le même discours que 3e vous ai dit que j'avais tenu et écrit l'année dernière sur pareille ques* tion et que je ne répète point. 11 me dit que cela était bien généreux au roi, qu'à la vérité c'était tout pour la France d'avoir abaissé la maison d'Autriche et fait monter sur le trône un prince gui était le plus honnête homme de l'Allemagne et sur l'amitié duquel le roi et ses alliés pouvaient solidement compter... Mais il m'ajouta qu'il fallait pourtant que nous eussions Luxembourg. Sur quoi je repris une négative absolue, disant qu'il nous auflirait de la faire raser et régler ensuite les limites de convenance de cette frontière. Le roi de Prusse trouva que c'était bien peu, que rien n'était si juste en même temps que si louable, et qu'à cet égard la paix serait facile à faire '. »

Quel pouvait être le dessein de Frédéric en

1. Belle-hle & Amelot, * juin !7i2. {Correspondance de Prutie et de l'mnbauade avprèt He la diite. Hinistôra de tS-

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traçant ainsi, avec complaisance, les lignes idéales d'un partage de nature à contenter tous ses alliés, tandis qu'il avait en poche, proposé et presque déjà signé par lui, un traité qui les sacrifiaU tous sans pitié ? Que se proposait-il en suggérant des perspectives de conquêtes au général de cette même armée ftançaise qu'il avait déjà résolu de vouer le lendemain à une défaite certaine en l'abandonnant isolée et perdue au fond de l'Allemagne ? Pourquoi cboisissait-il, parmi les tentations à lui offrir, l'annexion de cette province même de Luxembourg, qu'il devait plus tard, dans des docu> mentft publics, reprocber à Pleury d'avoir voulu obtenir par voie clandestine de Marie-Thérèse ? On a beau chercher, h moins de lui supposer un luxe et un raffinement de duplicité, une seule explication est possible. Il faut croire qu'il travaillait, par ce détour, à arracher à Belle-Isle l'aveu d'une ambition secrète qui aurait justifié sa propre déloyauté et qu'il se serait fait, auprès de ses futurs alliés (l'Angleterre et la Hollande, par exemple], le mérîle d'avoir découverte et déjouée. Ce rôle d'agent

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provocateur est le seul qu'on puisse raisonnablement lui iHTêter.

Si tel fut son calcul, il fut trompé par la réserve de Belle-Isle, et on trouve la trace de cette déception dans une note qu'il rédigea luimême après la conversation pour la transmettre à Podewils, afin de guider ce ministre dans Bes derniers pourparlers avec Hyndfort. Les principaux points traités par Belle-Islë y sont résumés sous forme de demandes et de ré' ponses, et le dernier est celui-ci : « Quant h la France, autant que j'ai pu le remarquer, elle n'a demandé que MontbéHard, quelques villages du Germersheim et la démolition de Luxembourg. A savoir s'ils ne gardent rien in petto, c'est ce qui est bien difficile à deviner. » Et il ajoute : « Tout ceci est fort curieux ; vous connaissez assez ma façon de penser pour savoir ce que je conclus. » L'histoire trouvera aussi cet écrit curieux et saura également, je le crains, ce qu'elle doit conclure du caractère et des procédés de l'écrivain '.

1. Bene-lsle à Amelot, de Kutleoberg, 4 Juin 1742. {CurreifOndanct d* Fruste et Correipcmdanct de l'ambaisadt auprès

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Toutefois, la fin de l'entretien avait été assez cordiale, la façon de parler du roi avait paru assez explicite, son désir de faire une paix commune et avantageuse pour tous assez sÎdcbre pour que Belle-Isle, en quittant Kuttenberg, ne désespér&t pas encore de ses intentions ultérieures. « Tenons seulement un mois, disait-il à Valori, et tout sera sauvé. » Mais, au moment de partir, il reçut du roi lui-même l'avertissement que, d'après des informations apportées par des éclaireurs, le prince Charles, avec un corps de vingt miUe hommes, se portait décidément dans la direction du camp de Lobkowitz. Aussi, en recevant cet avis, Belle- Isle tressaillit et comprit si bien que tout était perdu, qu'il en éprouva une véritable défaillance, sorte d'accident auquel, depuis sa der-

de la diète. HInisUre dea affaires Étrangères.) Il ; a deux dépEches de Belle-Iale relatives aux divers poInU de la cooYeT' sBUon. — Pol. Corr., L n, p. 131, — Frédéric à PodewllB, 4 juin 1742. — Le compte rendn de Belle-Isle et celui du roi durèrent sur certains points. C'est dana la note royale qne sa trouve la citation latine : Beati pouidentet. H parait même que FrfdÉric l'avait écrite eons cette forme : Bedtv) ettpotti' dendi. Ce Eont les éditeur* modemea qui ont coirigé le «olécisme.

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pière maladie il était resté sujet ; il resta quelques moments sans connaissance, et il fallut l'étendre par terre pour lui taire respirer des sels. Rappedant enfin ses esprits, il se faàta de faire parvenir l'avis au maréchal de Broglie, en mime temps qu'il se rendait lui-même à toute bride & Dresde '.

- Quelque h&te qu'il pût faire, il était trop tard. Avant même qu'il eût quiUé le camp prussien, la jonction des deux aimées autrichiennes était déjà opérée. D'après le rapprochement des dates, il ne peut être douteux que le prince Charles avait, attendu, pour se mettre en mouvement, la réponse de Marie-Thérëse aux propositions de Frédéric. Mais le messager qui en était porteur, en traversant ses lignes, .n'avait pu manquer de la lui communiquer.

Certain dès lors de n'être ni poursuivi ni attaqué, agissant en pleine sécurité contre un «i.miemi qui lui était livré sans défense, le

1, Ce dÉtail, qui manque à, In correspondance et ans Mtmoircs de Belle-Ulo, est rapports dans une note mise parle premier commU des aSairea étrangères à un récit juslitjcatiF mt par le maréchal de loule sa mlsaion qu'on trouTera à la un du Tofame.

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prince avait poussé sa pointe avec une liar* diesse et une célérité inattendues. Rejot^ant d'abord & marches forcées, puis entraînant avec lui la division Lobkowitz. il n'eut qu'à se présenter aux avant-postes français avec des forces qui, réunies, ne montaient pas à moins de soixante mille hommes, pour rendre nécessaire ta retraite du maréchal de Brog:lie, qui n'en comptait pas plus de vingt-cinq à trente. Le maréchal lui abandonna d'abord le terrain occupé en avant de Pisek, puis Pïsek même (où, avec une telle infériorité de forces, il n'aurait pu se maintenir) et vint se placer sous les murs de Prague. Tout ce qu'il put faire fut d'intimider assez l'ennemi par l'intrépidité de son attitude pour qu'on ne pût le suivre de trop près. Mais il n'en fallut pas moins précipiter beaucoup ce mouvement de recul; ce qui amena la perte de quantité de bagages et de munitions, et l'arrivée de l'armée devant Prague eut lieu en désordre. La viUe put se croire en péril.

C'était le cas (on l'a vu), le seul, où Frédéric avait promis à Belle-Isie de le secourir. Le généreux allié trouva, au contraire, que c'était le

cas de rendre public et définitif l'abandon auquel il était depuis longtemps résolu.

En réalité, la promptitude de l'événement trompait son calcul. Il avait compté sur plus de lenteur dans les mouvements du prince Charles et plus de résistance dans l'armée française. H n'avait donc pas encore, quand la nouvelle du désastre lui arriva, donné à Podewils l'autorisation formelle d'adhérer h la réponse de Marie* Thérèse. En apprenant la rapidité de la marche et du succès des Autrichiens, la peur le prit que, si Prague tombait entre leurs mains par une surprise analogue à celle qui leur avait enlevé cette ville six mois auparavant, ou si, simplement, Marie-Thérèse était informée de l'avantage de ses armes avant que tout entre elle et lui fût conclu et ratifié, l'indomptable princesse ne retirât le consentement qu'on lui avait arraché, et que tout fût remis en question par de nouvelles exigences. II traça sur-lechamp d'une main précipitée ces instructions impérieuses à son ministre : « Les circonstances imprévues qui viennent d'arriver avec les loupes françaises en Bohème m'obligent de

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TOUS informer de la manière la plus positive que, d'abord que vous aurez rei;u la présente, vous devez faire l'échange de vos pouvoirs avec ceux de mylord Hyndfort... Quant aux conditions, tâchez de les avoir pour moi si lùen qu'il sera possible, soit du côté de la Bohème, soit, s'il n'y a rien à faire de ce côté, du côté de la haute Silésie. Mais, après avoir tout ^t pendant une demi-journée, ma volonté expresse est que, sans me faire votre rapport, sans me demander ou attendre ma résolution là-deasus, vous devez absolument rég;ler les points dont vous pouvez convenir avec mylord Hyndfort, les coucher par écrit, et les signer incontinent avec mylord Hyndfort en forme de préliminaire de paix. Sitôt que ces préliminaires seront signés tant de vous que de mylord Hyndfort, voua devez me les envoyer avec votre relation,... afin que je puisse les ratifier, et, la signature entre vous et Hyndfort faite, vous devez disposer Hyndfort qu'il en donne avis pai- un courrier exprès qui pourra passer alors par Glatz, Kôniggratz et Kolin au prince Charles de Lorraine, afin que celui-ci soit informé sous main que l'affaire

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entre moi et la reine de Hongrie est conclue... Je dors en repos, persuadé qu'on me rapportera les préliminaires signés'. »

Frédéric put dormir, en effet, deux nuits en repos en attendant l'exécution de ses ordres. Sa lettre était du 9, et ce ne fut que te 11 que Valori, sur l'etvis envoyé par le maréchal de Brogiie et apporté par Mortagne, vint réclamer le secours qui avait été promis pour le cas d'extrême nécessité.

Le roi, au premier moment, tout en témoignant beaucoup d'faaneur et se répandant en invectives sur l'incapacité des généraux français, ne nia pourtant p^ son engagement.

Au contraire, il semblait même vouloir faire encore plus qu'il n'avait promis, car 11 parlait de marcher sur Prague en personne; seulement, il voulait attendre deux jours pour avoir .des nouvelles plus détaillées. Et, comme Valorî lui représentait que la hâte était nécessaire et qu'on pouvait toujours, en attendant, donner aux détadiements les plus rapprochés de Pra-

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