‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742Chapitre 46 sur 53 · Voltaire à Frédéric. [Correspondance gén*raU,iv\a · texte numérisé non relu

Voltaire à Frédéric. [Correspondance gén*raU,iv\a

2. Frédéric b Voltaire, de Kuttenberg, i8 juin 17*2. — {Corretpondance générale.)

LA DÉFECTION DE FHËDÉRIC 32à

Voltaire répondit sans sourciller ;

« Sire, j'ai reçu des vers, et de très jolis vers, de mon adorable roi dans le temps que nous pensions que Yotre Majesté ne songeait qu'à délivrer d'inquiétude le maréchal de Broglie, votre ancien ami de Strasbourg. Votre Majesté a glissé dans sa lettre l'agréable mot de paix, •ce mot qui est si harmonieux à mon oreille.. Le saigneur des nations, Frédéric III, Frédéric le Grand, a exaucé mes vœux... J'ai appris que Votre Majesté a fait un très bon ti'aité, très bon pour vous sans doute ; car vous avez formé votre esprit vertueux à être grand politique. Mais, si ce traité est bon pour nous autres Français, c'est ce dont l'on doute à Paris : la moitié du monde crie que vous abandonnez nos gens à la discrétion du Dieu des armées ; l'autre moitié crie aussi, et ne sait ce dont il s'agit. Quelques abbés de Saînt-Pierre vous bénissent au milieu de la criaillerie. Je suis un de ces philosophes, je crois que vous forcerez toutes les puissances à faire ht paix, et que le héros du siècle sera le pacilicateur de l'Allemagne

32C FBÉDBBIO tl ET UAKIË-TUÉRÈSE

et de l'Europe. J'estime que vous avez gagné

de vitesse

» Achille a été plus habile que Nestor : heureuse habileté si elle contribue au bonheur du monde ! Voici donc le temps où Votre Majesté pourra amuser cette grande âme pétrie de tant de qualités contraires ! Soyez sûr qu'avant un mois j'irai chercher moi-même à Bruxelles les papiers que vous daignez honorer d'un peu de curiosité '... Il y a de petites choses qu'un citoyen ne peut faire que difficilement, pendant que Frédéric le Grand en fait de si grandes en un moment... Vous n'êtes donc plus notre allié, Sire, mais vous serez celui du genre humain ; vous voudrez que chacun jouisse en pais de ses droits et de son héritage, et qu'il n'y ait plus de troubles : ce sera la pierre philosophale de la politique ; elle doit sortir de vos fourneaux. Dites :<> Je veux qu'on soitheureux,»

LA DEFECII(J^ DK FHÉDÉUIC 3:27

et on le sera. Ayez un bon opéra, une bonne comédie. Puissé-je être témoin, à Berlin, de vos plaisirs et de votre gloire ' ! »

« Je m'embarrasBe très peu des cris des Parisiens, répliqua Frédéric, plus encouragé que jamais à en prendre à son aise. Ce sont des frelon» qui bourdonnent toujours ; leurs brocards sont comme les injures des perroquets ; leurs décisions sont aussi graves que les décisions des sapajous sur des matières de métaphysique... Si toute la France me condamne, jamais Voltaire le philosophe ne se laissera entraîner par le nombre I » Et il terminait en comparant par une -plaisa:nterie assez grossière les al-liances politiques à des mariages dont chacun des conjoints peut toujours prononcer le divorce, s'il trouve chez l'autre trop d'exigences et trop peu de fidélité *.

Mais, pendant que les deux amis échangeaient ce commerce d'agrément et de poésie, aux dé> pens de l'honneur et du sang de la France, sur-

i. Voltaire à Frédéric, juillet 17*2.

2, Frédéric à Voltaire, 25 juillet 11*2. — {Correipondanet genéraU.)

338 FRÉDÉRIC II ET HARIE-THÉHÈSB

-vint un incident singulier. La lettre de Voltaire, bien que soigneusement cachetée et envoyée à Berlin en droiture, se trouva un matin répandue dans Paris, h plusieurs centaines d'exemplaires. Tous les ministres, tous les ambassadeurs en reçurent une copie à leur adresse, entre autres le ministre de Prusse, Chambrier, qui la trouva, disait-il, à sa porte, sous un pli. Le soir, dans tous les cafés, on se l'arrachait pour la lire. Le scandale, le récri furent universels, surtout à la cour, où chacun ayant un fi'ëre, un parent, un ami qui disputait, dans Prague, sa liberté ou sa vie, était assez peu préoccupé de savoir comment seraient organisés, h Berlin, l'opéra et la comédie. Le cai^ dinal, personnellement blessé, cachait mal son ressentiment, et madame de Mailly jetait feu et Oammes. Il fut sérieusement question d'envoyer le poète coucher à la Bastille. Avertie à temps, madame du Chfttelet faisait déjà ses préparatifs pour gagner Bruxelles en diligence. Voltaire garda mieux son sang-froid. Avant de prendre ce parti extrême, il voulut essayer ce que produirait une dénégation audacieuse, ac-

LA DËFECTION DG FRÉDÉKIC 329

compagnée de géniiflesions et de compliments à l'adresse du prélat et de la favorite, et ce fut aux pieds de madame de Mailly elle-même qu'il plaça la supplique suivante, dont la franchise égalait la dignité.

« Madame, j'ai appris avec la plus vive douleur qu'H court de moi, au roi de Prusse, une lettre dont les expressions sont falsifiées. Si je l'avais écrite telle qu'on a la cruauté de la publier et telle qu'elle est parvenue, dit-on, entre vos mains, je mériterais votre indignation ; mais, si vous saviez, Madame, quelle est, depuis six ans, la nature de mon commerce avec le roi de Prusse, ce qu'il m'écrivit avant cette lettre et dans quelles circonstances j'ai fait ma réponse, vous seriez véritablement indignée de l'injustice que j'essuie, et je serais aussi sur de votre protection que vous l'êtes d'être aimée et estimée de tout le monde. Il ne m'appartient pas de vous fatiguer de détails au sujet de cette lettre, que je n'ai jamais montrée à personne, et de toutes celles du roi de Prusse. Si je pouvais un jour. Madame, avoir l'honneur de vous entretenir un quart d'heure, vous verriez en moi

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un bon citoyen, un homme attaché au roi et à sa patrie, qui a résisté k tout dans l'eSpoir de vivre en France, un homme qui ne connut que l'amitié, la société et le repos. Il veut vous devoir ce repos, Madame ; la France lui est plus ch&re depuis qu'il a l'honneur de vous faire sa cour, et ses sentiments méritent votre protection, w — « Quand Votre Ëminence, écrivait-il en même temps au cardinal de Fleury, verra la lettre que j'ai écrite au roi de Prusse et qu'il me renverra parafée de sa main, elle verra si j'ai écrit celle qu'on m'a cruellement imputée et avec quelle malice noire elle est falsifiée ; elle conndtra mon innocence et l'in^me imposture sous laquelle j'ai été accablé. Je suis attaché personnellement h Votre Ëminence, et on ne peut avoir eu l'honneur de lui parler sans lui être dévoué '. »

Bien entendu, Voltaire ne demanda point à Frédéric de lui renvoyer sa lettre parafée, ce qui, je crains, n'aurait pas avancé ses affaires. Mais, fut-ce l'estime dont il assurait madame de

1. Voltaire h. madame de Maillj, 13 joillet 1142. — Au cardioal de Fleury, 22 août 11*2. — [Corrt^xmdance générale.)

LA DÉFECTION DE FRÉOfiRiO 331

Mailly ou bien le dévouement personnel qu'il jurait au cardinal qui conjura l'orage? Je ne sais. Toujours est-il que les menaces s'éloignèrent et qu'il ne fut plus question de lettres de aacbet. « Il n'arrivera rien à Voltaire, écrivait le président Hénault, par la même raison qu'il n'est rien arrivé à la reine de Hongrie, ti'est qu'on ne prend point de parti- » Mais les langues ne s'arrêtèrent pas, et deux points surtout continuèrent à alimenter toutes les conver> sations. La lettre était-elle bien de Voltaire ou l'avait-on falsifiée et supposée, comme il le ré^ pétait à tout venant avec un air de sincérité oandide? Si elle était fausse, quel était le falsificateur? ou, si elle était vraie, le révélateur inconnu? D'où venait soit le mensonge, soit l'indiscrétion? Sur le premier point, les con-* naissetirs n'hésitaient pas. « La lettre est bien de Voltaire, écrivait la spirituelle marquise du Deiïand. On ne peut avoir une idée assez présente de-toutes ses façons de parler pour les Bi bien imiter. Un petit citoyen fait de petites choses, comment voulez-vous que cela s'imagine?

Cette seule phrase ne permet pas de le méoon-

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naître ; mais de savoir, ajoutait la marquise, comme elle court, c'est ce qui me parait surnaturel'. »

Voltaire, revena de ses alarmes, n'était pas le moins intrigué et ne réussissait pas plus qu'un autre à comprendre comment sa lettre, échappée du portefeuille de Frédéric, était en quelque sorte tombée des nues en plein Paris. « Dieu et le diable, écrivait-il ^Frédéric, savent ce qu'est devenue la lettre que j'écrivis à Votre Majesté sur la fin de juin dernier et comment elle est parvenue en d'autres mains. Je suis fait, moi, pour ignorer le dessous des cartes. J'ai essuyé une des plus illustres tracasseries du monde ; mais je suis si bon cosmopolite que je me réjouirai de tout. » Frédéric, en lui répondant, essaya de lui persuader que ce n'était ni Dieu ni le diable, mais tout simplement un commis de la poste qui avait fait tout le mal, et Voltaire fît semblant de le croire. Mais l'explication n'en était pas une; car, en supposant

i. Le préBldeol HénaoU A madame du Deffand, 13 joU- Iflt 1742. — Madame du Detland «i présideut Bénanlt 17 juUlet 1142.

LA DâFECTION DE mÉDÉRIC 333

(ce qxii est peu probable) que Voltaire n'eût pris aucune précaution contre les trahisons parfaitement connues de la poste d'alors, et en admettant (ce qui est certain) qu'en ce cas le cardinal eût eu directement connaissance de la lettre, on ne voit pas quel intérêt il avait à donner aux plaisanteries piquantes dont il était l'objet le retentissement d'une publicité inutile. Aussi le dernier biographe de Voltaire n'hésite-t-il pas à 'faire une autre bypothëse qui, plus étrange au premier aspect, est pourtant plus vraisemblable. Il ne craint pas d'affirmer que ce fut Frédéric lui-même qui, pour attirer Voltaire à sa cour et le forcer, malgré les pleurs de madame du Chàtelet, & quitter la France, imagina ce moyen de lui rendre le séjour de Paris impossible. Tel que Frédéric nous est connu, la conjecture est plausible et, pour la beauté du fait, on voudrait qu'elle f&t démontrée *.

1. DeBDoiresterres, Voltaire et ia Société au • tiime lOcle. t. u, p. 330 et siiiT. — Voltaire à Frédéric, juillet nta, — Frédéric à VolUire, 7 août 11*2. — [Correspoif danix générale.) Je dois dire cependant que Chamtiiier, dans ta correspondance avec le roi de Pruaee, parait aussi étonné que tout le monde de la publication de la tettre de Voltaire: II. 19.

331 FRËDËRIC II ET HAHIB-TSÈBËSE

11 faut supposer que cette illustre tracasserie, comme Voltaire l'appelle, lui avait laissé, toute sa vie, un souvenir singulièrement pénible; car c'est ainsi qu'on peut expliquer, dans son histoire du Siècie de Louis XV, écrite plus de vingt ans après, une lacune qui, sans cette cir^ constance, serait vraiment incompréhensible.

On aura peine & croire, en effet, que, dans ce récit si remarquable par l'exposé précis et l'enchaînement rigoureux des faits, il y en a iiti qui est absolument passé sous silence, et c'est celui-là même qui avait causé & l'auteur d'abord cette joie, puis cet embarras : c'est la paix conclue par Frédéric avec Marie-Thértse en dehors de tout concours et sans le moindre souci de ses alliés. J'ai cherché vainement une allusion quelconque à cette résolution capitale, à la date où la mention en eût été nécessaire, ne fût-ce que pour rendre intelligible la suke des événements. Je souhaite qu'un autre soit plus heureux dans cette recherche, tant j'ai eu de peine à en croire mes yeux. Frédéric, en guerre avec

H atflnae qu'elle a été répuidUe dulH Paria par les loltu dn ministre de Bavière, le prince de GaimbergU.

LA DËFflCTION DE PnfiDËtlIC 335

Marie-Thérèse au chapitre vi, se retrouve en paix avec elle au chapitre ix sans que le nartftteur ait pris soin de nous dire à quel tnotneM et dans quelles conditions l'tkcoord entte les deux souverains s'était rétabli. 91 e'flst une distraction, c'est certaiaemetit une des pluB éttan*- ' ges qui aient jamais échappé à un historien.

Ce silence a plusieurs inconvénients^ entre autres de nous laisser ignorer l'opinion de Voltaire sur quelques points, que, bien informé comme il l'était, il aurait pu traiter avec autorité, n eût été intéressant de davoir, par exemple, ce qu'il pensait de la seule ekouse alléguée par Frédéric pour justifier sa conduite à l'égard de ses alliés. On sait en quoi cette justiâiSatîon a consisté : aux reproches déjà faits par ses con>^ temporains et à ceux qu'il attendait de la postérité Frédéric â toujours répondu que, s'il avait quitté la France en pleine campagne, c'est qu'elle était prête à lui jouer le même tour; il était sacrifié s'il n'eût pas pris les devants par une représaillo anticipée qui n'était qu'un acte de défense légitime. Ayant aiïaire à des trompeurs, il fallait les payer d'avanâe do

336 FRÉDÉRIC II ET HARIE-THÉRÈSB

leur monnaie, pour n'Atre pas leur dupe. Quel fondement a une telle allégation? J'ai eu la curiosité d'élucider ce poini délicat au moyen de toutes les infonnatîons que peuvent nous fournir les documents originaux soumis aux pro- ' cédés de ia critique la plus rigoureuse. Je mettais quelque prix à établir la vérité, moins encore pour la parfaite intelligence des faits et des caractères que pour saisir en quelque sorte sur le fait et comme en flagrant délit ce que j'ai dit de l'étrange manière dont on nous apprend l'histoire du dix-huitième siècle.

Dans combien d'historiens, en effet, lirezvous encore aujourd'hui, comme avérée et authentique, ta petite anecdote suivante : « A l'affaire de Chotusitz, le général autrichien Pallandt (on va jusqu'à le nommerpar son nom) fut fait prisonnier sur le champ de bataille. Frédéric lui ayant rendu une visite de courtoisie, l'Autrichien lui exprima ses vœux pour une prompte conclusion de la paix, en ^avertissant que, s'il ne se b&tait pas d'y procéder lui-même, il serait devancé par la France. Le roi lui ayant demandé la preuve de son assertion, un courrier

LA DâPBCTlOtl DB FRÉDÉRIC 337

fat sur la demande de Frédéric dépêché à Vienne, et, moins de six jours après (on dit encore ici un chiffre exact), il rapporta le texte original d'une lettre du cardinal de Fleury, par laquelle ce prélat offrait à Marie-Thérèse de lui faire reprendre la Silésie, si elle voulût faire à l'empereur une part suffisante en Bohême. Ce fut alors que Frédéric indigné se décida à signer lui>mëme la paix en toute h&te, et, quand Belle- Isle vint au camp prussien lui reprocher sa mauvaise foi, le roi lui ferma la bouche en lui montrant le document accusateur : le maréchal confus se retira sans dire mot '. -

Il faut croire que ce petit conte, dont le célèbre Carlyle et, après lui, M. Michelet n'ont pas fait difficulté de se faire l'écho, circulait dans l'entourage de Frédéric, puisque c'est

1. Voici en quels termes s'exprime Hlchelet dans son histoire de Louis XV : < Le traité était imminent : Belle-Isle accourt cbex FMdéric et s'emporte dons son désespoir. Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleur; a écrites en Autriche, offrant de laiBser là la Prusse, âa faire rendre la Silésie, si l'empereur a ta Bohême. Lettres honteuses où le radoteur confiait à l'ennemi ses chagrins secrets : Versailles eat démasqué et honni, n — Il serait ditQcile d'accumuler plus d'erreur» en moins de mot*.

333 PRÉDÉniO [l ET HARIE-THÉHÈSE

un de seB commensaus, Tbiébaut, qui, dane ses Souvenirs de vingt ans, en a le premier fait part au public, ftfaia Frédéric lui-même, ni dans les pamphlets qu'il fit publier pour sa défense, ni dans VHtstoire de mon temps, n'a osé en faire piention. Il savait trop bien que la moindre insinuation de ce genre recevrait un démenti catégorique de oe fait seul que Belle-Isle, après la paix de Breslau, ne vint point au camp prussien et n'y eut avec personne ni aucun entretien ni aucune explication. S'il fallait ajouter une preuve négative de plus à celle qui résulte de eette impossibilité matérielle, on la trouverait amplement dans le silence gardé par Belle-Isle lui-même dans ses Mémoires sur un incident qui, s'il avait eu lieu, n'aurait pu échapper ft son Souvenir et qtl'il n'avait aucun intérêt à dissimuler. Écrivant longtemps aprës que Fleury avait disparu de la sçëne et parlant avec toute la liberté qu'on peut prendre en face de la mort et de la postérité, préoccupé avant tout de se justitîer des malheurs que soii entreprise avait attirés sur sa patrie, il ne fait nulle difficulté d'en rejeter la

tA DÉFECTION DE FRÉDÉRIC 339

fauta sur les lenteura, les hésitations, la faiblesse du cardinal; s'il eût pu joindre aux torts qu'il lui reproche celui d'une déloyauté maladroite, il n'eût pas manqué d'ajouter un grief de plus & son dossier. Disons enfin que rien de pareil n'est plus allégé par aucun des historiens allemands de nos jours. Ds laissent aux historiens français le soin de ramasser les mensonges dont ils ne veulent plus '. L'assertion que Frédéric a mise en avant lui-même est d'une autre nature et plus difficile à contrôler. Il a soutenu dans ses Mémoires (ce qu'il avait déjà affirmé à Valori) que le cardinal entretenait è Vienne un agent secret, du nom de Fargis ou de Dufargis, chargé de suivre avec Marie-Thérèse une négociation subreptice. C'était lord Hyndfort, aasure-t-il, qui lui

1 . Voir en particulier la collection de papiers offlcleU pnUlée & Berlin aoua le titre de FreussUcke Staatsckriften, 1. 1, p. 33i. — Ce recneil conUent uoe pièce Intitalée ; LHtfe du, eomtt de... à jûn ami, qui n'est autre diose qu'une jusUBcation de Fr£dft1c écrite par lui-mEme et publia par ses soins en Hollande. L'auteur du recueil fait remarquer Iiii-inenie en tâta de ce document qu'il n'y est piis question de l'anecdole relative au géuéra] Pallandt. Voir aussi Draysen, 1. 1, p. 4St.

340 FRÉDÉRIC II ET HARIE-TaÉRÈSE

avait fait passer à temps cet avis salutaire. Fleury, averti de l'imputation par Yalori, y a opposé la dénégation la plus absolue. « Rien n'est plus faux, écrivait-il à Belle-Isle le 21 juin ; le prétendu Fargis est un commissidre de guerre qui a été effectivement employé en 1735 à quelques aSàirés relatives & la dernière paix, mais dont on ne fait depuis aucun usage, et je serais assez embarrassé de dire ce qu'il fait aujourd'hui. «

Entre ces deux affirmations contradictoires j'ai dû établir une enquête comme un véritable juge d'instruction, en mettant à profit l'habitude que des études antérieures avaient pu me donner des procédés de diplomatie secrète de Louis XV. Recherche faite, je dois déclarer que, si cette négociation a eu lieu, le secret a dépassé cette fois toute mesure ; car aucune trace n'en est restée dans les recoins les plus cachés de nos archives. Je n'ai pu trouver une seule fois, dans un seul document, le nom de Fargis ou de Dufargis. Et il faut que la même prudence ait régné dans les archives de Vienne; car d'un pourparler quelconque proposé par

lÀ DÉFECTION DE FRÉDÉRIC 341

Fleury à Marie-Thérèse à cette date, l'exact et si bien informé M. d'Ameth ne fait nulle part mention. En revanche, ce qu'on trouve presque k toutes les pages dans ia correspondance du chargé d'affaires que la France entretenait encore à Vienne, ce sont des oflres de négociation faites au nom de la reine par des émissaii^s plus ou moins autorisés, et toujours repoussées par Fleury avec une sorte de terreur. La crainte d'être accusé par Frédéric de duplicité est le seul sentiment qui paraisse dominer le vieux ministre '.

Dernier grief enfin allégué par Frédéric : on lui avait fait connaître, assure-t-îl, que l'envoyé de France h Saint-Pétersbourg, M. de la Ghétardie, se faisant médiateur entre la Russie et la Suède, cherchait & les unir contre la Prusse, en promettante chacime des parties,

I. Fleury à Belle-Iale, 21 juin 17*2. ~ [fiorretpondanct de l'ambassade auprès de ia Diète. Ministère des affaires étrangères.) — Voir aussi, dans la Correspondance de Vienne, VinceDt à Ameiot, 31 janvier, 17 février, 16 mars 17*3. Ce sont les tentativea dlversea et toujours repoussées faites par des agents de Marie'Théréae pour engager des uégociations par- Uculiéres. Voy. un extrait de ces diverses pièces à la fin du Tolume dans l'appendice G.

3ii FRÉDÉRIC II ET MARlÈ-TnËRÈSE

en compensation dea sacrifices qu'eHe aurait à faire, un lambeau des possessions prussiennes. J'ai encore eu la patience de parcourir la correspondance de la Chétardie et y ai chei^ ché vainement quoi que ce soit qui ressemble h. cette étrange imputation. En tout cas, au moment de la conclusion de la paix par Frédéric, le galant ambassadeur ne jouissait déjft plus de la faveur de la souveraine volage qu'il avait placée sur le tr6oe, la médiation qu'il avait offerte était refusée, et il se préparait k quitter Saint-Pétersbourg en disgrâce. Frédéric n'avait à concevoir de ce côté aucune crainte sérieuse '. Bien ne subsiste donc ni du second, ni du troisième cbef d'accusation, pas plus que du premier. Mais, en .supposant, ce que rien ne confirme, que Fleury eût entretenu k Vienne un agent timide et secret, chargé de sonder les dispositions de Marie-Thérèse et de pénétrer les divisions de son conseil, quel parti pourraiton tirer dans la cause de cet acte aussi innocent

l.Drojsen.t. i, p. «2;— ÂliieTl Vaadt], Louù XV tt Slitabelh de Auutr, p. 170 et buIt,

qu'insignifiant ? En quoi cette petite manœuvre de police, très usitée en diplomatie, utile peutêtre k la cause commune, ressemble-t-elle h cette négociation continue, presque officielle, dont nous avons suivi tous les détails, — négociation poursuivie sans rel&che par Frédéric, à l'insu et aux dépens de set alliés, — tantôt suspendue, tantôt reprise, mais toujours tenue en haleine, mise en quelque sorte sur une ligne parallèle i celle des opérations militaires, de manière à pouvoir * tout moment choisir entre la paix et la guerre, au gré d'une fantaisie et d'un intérêt personnel? Et que dire des armées autrichiennes deux fois échappées des mains du vainqueur, avec permission de se porter en liberté sur les derrières des armées françaises pour les écraser? Comment cet acte inouï, brûlai, qui n'a d'analogue que la défection sur le champ de bataille, pourrait-il être . excusé par le soupçon plus ou moins fondé de quelque intrigue vraie ou fausse ti-amée à Versailles au fond du cabinet d'un ministre ? En vérité, pour s'autoriser de tels rapprochements, '1 fallait toute la hardiesse de Frédéric, de

344 rRÊSÉRIC II ET VABIE-TUËnÈSE

même qu'il faut toute la sottise de nos écrivains pour s'y prêter.

Concluons que rien dans ces récriminations impuissantes ne fournit h la défection prussienne l'apparence d'une justification. Il est, à la vérité, un autre ordre d'idées où Frédéric aurait pu se placer, sinon avec plus d'avantage pour lui-même, au moins en causant plus d'em< barras k ses contradicteurs. Prenant le verbe plus haut et faisant les honneurs de son caractère avec une franchise qui ne lui a pas toujours répugné, il pouvait fermer la bouche à la France et la faire rentrer en elle-même. « En quoi vous ai-je trompée? pouvait-il lui dire, et le début de ma vie royale ne vous avertissait-Il pas devons mettre en garde?» Un souverain qui, pour son coup d'essai, entre à main armée dans une province paisible, sans prétexte et à la fa~ veur d'une équivoque, pour dépouiller une femme sans défense, fille de son bienfaiteur,' n'avait-il pas lui-même donné la mesure du prix qu'il attachait à sa parole ? Quand il mettait .si peu de scrupule à s'emparer du bien d'autrui, pouvait-on croire qu'il en apporterait da-

vantage dans le choix des moyens propres à le garder? Et la France, qui, pour s'associer à cette inique agression, avait violé elle-mâme les engagements formels d'un traité récent, n'avail-elle pas perdu, par là même, le droit de rappeler soit amis, soit adversaires, au respect de la foi jurée? A l'âge de Fleury, n'y avait-il pas une naïveté excessive à se plaindre d'être dupe ou victime de celui dont on n'avait pas refusé d'être complice ?

C'est là, en s'élevant à un point de vue encore pins général et plus étendu, l'enseignement politique et moral qui ressort deafaits dont nous avons tracé le tableau. La suite le rendrait plus évident encore aux yeux de ceux qui auraient la patience d'en étudier le développement. Ce n'était pas, en effet, pour ce jour-là seulement ni pour l'issue d'une seule guerre, c'était pour un plus long avenir que la France, en s'associant à l'ambition de Frédéric (au lieu de l'écraser dans son germe), avait porté à ses propres intérêts et à sa grandeur future un coup dont elle ne pouvait accuser qu'elle-même. Au sein de cette vieille Europe, oil elle jouissait

316 FHËDÉIIIC 11 ET MAHIE-TllËBÈSE

d'une prépondérance incontestée, elle avait non pas seulement laissé, mais fait éclore une pulasance nouvelle qui, jetant son épée de.droite et de g^auche dans les deux plateaux de la balance, devait en déranger pour jamais l'équilibre. Elle avait ouvert une ère de spoliations et de conquêtes qui, commençant par la Silésîe pour se continuer par la Pologne, s'est perpétuée jusqu'à nos jours à travers les vicissitudes de nos révolutions et dont, en définitive, nous avons soufTert plus que personne. Telle a étâ la conséquence, éloignée sans doute, mais trës directe, d'un acte initial auquel la prudence avait manqué encore plus que la loyauté. Le ch&timent, quelque grand .qu'il soit, peut paraître mérité. A la vérité, si on voit de quelle faute la France fut alors punie, il est moins aisé de reconnt^tre de quelles vertus d'autres ont été récompensés. Entre Fleury et Frédéric, tous deux coupables — à des degrés différents -~ du mémo méfait, on s'étonne de voir l'un recueillir le fruit de son audace au moment oil l'autre paye chèrement le prix de sa faiblesse. De tels contrastes choquent souvent nos regards dans le tableau

LA DÉFECTIon DE FHÉDËKIC '6V7

confus des affaires humaines. La Providence ne noua dit point dans quelles vues mystérieuses elle exerce ici-bas sa sévérité par des dispensations que notre esprit borné trouve parfois irrégulières et inégales. Heurcusoment, si elle éprouve ainsi notre foi dans sa justice, elle prend soin en même temps de la raffermir par des traits inattendus et éclatants. C'est ainsi que, dans le récit même qui a passé sous nos yeux, si de scandaleuses prospérités affligent les amis du droit, le noble exemple de Marie- Thérèse, ramenant à force d'intrépidité la fortune du côté de l'innocence et de la faiblesse, console les consciences troublées et venge la moralité de l'histoire.

(Vdr piga 15.)

les troupes franfdses dana l'Empire.

Mr«i9TÈRE DES AFFAïasa ÉTHAKGÈHK3. — (Corretpondanee de l'ambassade auprès de la Diète.)

Le maréchal de Belle-hle à Amelot.

4 août 1741.

l'ai trouvé ici une très grande rumeur dans les esprits, à l'occasion du bruit répandu de l'entrée d'une armée du roi dans l'Empire. Toutes les créatures de la maison d'Autriche sonnent le tocsin et tâchent d'indisposer les grands et les petits contre cette démarche, faisant en* tendre que le roi va s'emparer des forteresses et places de l'Empire et forcer les sutTrages pour l'élection... Mon retour a néanmoins commencé à calmer les esprits, car on avait débité que je ne reviendrais plus et que j'allais commander l'armée de Bavière : ce qui avait déjà fait mettre sur le tapis qu'on ne pourrait plus suivre l'éleo

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