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On conçoit que, dans ce courant de bonnes nouvelles, BcUe-Isle put célébrer la Saint- Louis, à Francfort, avec tout l'éclat d'un triomphe anticipé. Toute la ville, toute la noblesse, tous les petits princes des environs, tous les ministres étrangers se pressèrent pour venir eouhaiter la bonne fête au roi de France dans les magnifiques appartements que l'ambassade occupait et qui pouvaient loger quinze secrétaires, douze pages, cinquante laquais, quatre beiduques, quatre courriers, et plus de cent personnes attachées au service de la cuisine ou de la table. Les réjouissances durèrent plusieurs jours ; il y eut illumination dans le jardin, comédie française jouée par des acteurs de Paris ; feu d'artiiice et joute sur l'eau, bal et souper assis de cent quatre- vingts couverts dans une salle construite tout exprès. L'aimable maréchale, plus jeune de près de vingt ans que son mari, présidait à ces fêtes avec la dignité d'une reine. D n'en coûta pas moins de trois cent mille livres. — « Je suis effrayé de notre dépense, écrivait Belie-Isle, voyant de loin et d'avance le nuage qui allait passer sur le front
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du cardinal, mais il n'y en aura pas de mieux placée si noua faisons l'électeur de Bavière empereur '. »
Des amis de la reine, le découragement qui, de sa nature, est contagieux, se communiquait même à ses sujets. Vienne en particulier, s'attendant à être attaquée d'heure en heure, était dans la consternation. Le peuple s'ameutaii dans les rues, les riches et les nobles prenaient la fuite. Le Danube était couvert de caisses pleines d'objets précieux qu'on se hâtait de mettre en sûreté. La crainte, si on en croit le rapport du chargé d'affaires français, ébranlait même la fidélité de cette capitale, qui paraissait redouter l'extrémité d'un siège. On commençait à dire de nouveau, assez couramment, qu'après tout, c'était pour élever le grand-duc à l'Empire qu'on courait de tels périls et qu'il était dur de souffrir ainsi pour un étranger. — « Les discours qu'on tenait naguère contre l'électeur de Bavière et contre la nation française, écrit le chargé d'affaires, Vin-
1. Bello-lsie à Amelot, 23 août 17*1. (CorrEspondanet de l'ambassade à la diète. — Minisfère des affaire» étrangères.)
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cent, à peu près vers cette date, ont entièrement cessé. Il semble que les gens de qualité, du moins ceus qui sont restés ici, aient adopté à cet égard les sentiments du peuple. Plusieurs de ceux-là ne font pas difficulté de dire qu'ils ne manqueront pas de mattre et que toute domination leur est égale, pourvu que ce ne soit pas celle du grand-duc, qui est ta cause de tous les malheurs publics '. »
Ce qui rendait plus facile la propagation de ces sentiments de faiblesse, c'était que la princesse, dont la seule présence exerçait sur les populations un charme tout-puissant, n'était plus là pour les contenir. Avant même le retour de Robinson du camp prussien, Marie- Thérèse avait dû quitter Vienne avec son époux, se dirigeant vers la Hongrie, moins pour mettre sa personne en sûreté, comme on le raconte ordinairement, que pour prendre, avec solennité, possession de la couronne dont elle portait le titre. Celte retraite de Marie- Thérèse en Hongrie est, on le sait, de tous k'S
1. Vincent à Amclol, 26 août n4J. {Correspondance dt Vienne. — ïliuistère des aiTaires Ëtraugères.)
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incidents de cette noble vie, celui qui fit le plus d'impression sur ses contemporains et qui a laissé la trace la plus touchante dans la mémoire de la postérité. Les détails nouveaux que nous devons à M. d'Arneth donnent à cette scène historique un aspect un peu différent de la tradition populaire, mais qui, pour être plus original, n'en est pas pour cela moins dramatique.
La démarche elle-même ne manquait point de hardiesse, car rien n'était moins assuré que l'abri qu'allait chercher dans cette contrée lointaine l'auguste fugitive. D fallait, en vérité, un concours de circonstances tout à fait nouveau pour que la fidélité de la Hongrie devint le suprême espoir et la dernière ressource de la monarchie autrichienne aux abois. Jusqu'à ce jour, au contraire, l'humeur turbulente de ces populations placées aux confins de la civilisation chrétienne, la farouche fierté des grands, l'esprit d'indépendance des moindres gentO»hommes, leur attachement à des libertés féodales incompatibles avec les exigences noiivelles des sociétés policées, la variété des races
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et des cnlteB divers qui se heurtaient dans leurs ■ssamblées tumultueuses, tout avait contribué à 6ure du royaume de Saînt-ËUenne la partie de l'Empire la moins soumise, et la plus accessible aux iatrigues et aux provocations de l'étïangvr. Dana toutes les guerres précédentes, le tempérament indocile des Hongrois était an auxiliaire sur lequel avaient compté tous les ennemis de l'Autriche, et cette conflanoe était d'autant plus souvent justîRée, que là, comme en Pologne, la révolte était un mojreo légal, prévu par les constitutions, et dont les sujets avaient le droit de faire usage quand ila croyaient que leurs privilèges étaient mAoonnns par leur souverain.
Gat étrange droit, inscrit encore officiellement, au commencement du sibcle, dans le serment que prêtaient les rois, bien qu'on eût tenté déjà k plusieurs reprises de l'en effacer, venait d'être mis tout récemment en usage, pendant les dei^ nitoM guerres de Louis XIV, par un factiau, moitié ohevalier, moitié tribun, Fra»'- (jtM R^ociy, qui avait établi et ttdt dorer vingt ans k Presbourg une véritable république
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en pleine rébellion contre Vienne. A U vérité, l'abus avait produit la réaction, et l'antorité impériale, rest&urée après cette éclipse, avait définitivement aboli ce singulier privilège avee d'autres moins importants : Charles VI avait même réussi à obtenir par avance de la diète la reconnaissance sans condition de la succession féminine instituée par la Pragmatique. Mais la queslipD était de savoir si, en présence d'un pouvoir affaibli, les anciennes prétentions n'allaient pas renaître, et si les engagements pris seraient respectés dans une contrée où jamais femme n'avait régné et où le nom de reine était même inusité dans la langue officielle. L'incertitude était si grande à cet égard que, quand it s'était agi de réclamer de la diète de Presbourg soii concours pour faire face aux nécessités publiques, tous les conseillers de Marie-Thérèse avaient insisté pour que le secours demandé consistât en argent et non en soldais, parce que, disaient-Us, quand une fois les milices bongroisas juraient pris les armes,penonn« ne pou- "Wt r^ondre de l'usage qu'elles en feriùent *. t. D'Arnrtli, 1. 1, p. 2S< et in^.
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Au premier moment cependant, soit que le dévouement à la monarchie eût jeté en Hongrie pendant ces dernières années des racines plus profondes qu'on ne supposait, soit qu'un sentiment g^énéreux émût cette nation de chevaliers, h l'aspect de l'illustre infortunée qui venait se jeter dans ses bras, l'accueil fait à la princesse à son arrivée dans Presbourg^ fut meilleur que ne s'y attendaient tes conseillers méfiants dont elle était accompagnée. La dibte ouverte presque aussitôt après son arrivée éleva bien tout de suite la prétention de se faire restituer la plupart des privilèges abolis; mais, d'un commun accord, les deux chambres qui la composaient convinrent de no pas engager le débat avant d'avoir donné une preuve éclatante de leur loyauté, en Jaissantle prinnat qui les présidait placer la couronne de Saint-Étienne sur la tête de sa jeune héritière.
La fête du couronnement, célébrée par un dimanche d'été, sous un glorieux soleil, au milieu d'une joie très générale, fut une journée pleine d'éclat et d'émotion. Dès l'aube, la foule remplissait les rues et la noblesse accourait de
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tous les points du royaume pour faire cortège au carrosse de la souveraine. Rien n'égalait la variété, la splendeur du costume des cavaliers et du harnachement do leurs chevaux. L'œil était ébloui par le mélange des étoffes brillantes, des fourrures rares, des joyaux étincelants. La reine elle-même, quittant ses habits de deuil, s'était laissé magnifiquement orner de toutes les pierreries de l'écrin royal, qui ne semblaient que la parure naturelle de sa beauté. L'archevêque l'attendait à l'entrée de la cathédrale et procéda à l'office divin sans omettre aucune des cérémonies consacrées par des usages séculaires. Ce fut un charme mêlé - d'attendrissement de voir cette généreuse mais faible femme se prêter sans sourire et sans sourciller à tous les rites belliqueux institués jadis pour perpétuer les souvenirs et raviver les exemples des rudes champions de la foi qui avaient guerroyé contre l'infidèle. D'une voix affaiblie par l'&ge et brisée par les larmes, le vieux prélat redit la formule du serment dont on n'avait retranché qae la clause ridicule qui prévoytût et permet-
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tailla rébellion. A son tour, d'une voix donee, mais ferme, U princesse, agenouillée devant lui, promit de défendre l'Eglise et de respecter les libertés de ses sujets. On la revêtit alors du manteau qu'avait porté le saint roi, et la poignée de son antique épée fut placée dans cette main délicate qui avait peine h l'étreindre. Puis le diadème royal fut posé sur ce front si pur et parut mériter, à cet instant plus que jamais, lé nom de couronne angélique que lui donnait la tradition populaire '.
L'office terminé, le cortège, toujours suivant le cérémonial obligé, se rendit successivement dans toutes les églises de la ville pour s'arrêter enfin au pied d'une colline qu'on appelait le mont Royal et où attendait un magnifique cheval noir richement caparaçonné et tenu en bride par le chef de l'illustre maison d'Esterhazy. La reine se mit en selle avec gr&ce, et,
1. Voltaire, Aaa.% le SiicU de Lot/ii XV, a prétenda que la clauM qui prévoy^t le cas de révolte avait âté rétablie par Marie-Thérèse à Bon avânoment et explique ainsi le dévouement que lai témoignaient les Hongrois. Son enrenr (
été démontrée par Coxe, qni cite le texte du serment. H. d'Amath confirme cette réfutation, 1. 1, p. STl,
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enlevant an galop le noble animal, elle atteignit rapidement le sommet du monticule, d'où le regard dominait une vaste étendue de plaine.
Là, elle tira l'épée du fourreau et la dirigea suecessivemenl sur les quatre points cardinaux de l'horizon. C'est ainsi que les mitres de la Hongrie faisaient connaître à leurs peuples leur résolution de les défendre contre tout ennemi, de qiielque côté que vint le péril. Dans l'extrémité des malheurs qui menaçaient, le vieux symbole prenait un sens touchant qui fut vivement saisi par l'assistance. Des milliers de voix enthousiastes ébranlèrent les échos de ce cri : « Vive Marie-Thérèse ! vive notre roi! » Et toutes les épées tirées h la fois tirent resplendir l'air de mille feux. Tous les spectateurs étaient émus; le vieux ministre anglais Robinson, ne quittant pas des yeux l'objet de son culte, pleurait d'admiration. « La reine est la grâce même, écrivait-il en sortant de la fête. Quand elle a levé son épée en défiant les quatre parties du monde, on a bien pu voir qu'elle n'avait besoin ni de cette arme-là ni d'aucune autre pour faire la conquête de ceux qui l'approchent. Le
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vieux manteau usé de saint Etienne lui seyait aussi bien que le plus riche vètemeat.
Illam, quidquld agit, quoquovesUglaTertlt, CompoDit furUm, coneeqDitnrque décor 1. ■
Et cependant, malgré cet accueil inespéré, ceux qui approchaient la princesse purent remarquer que, pendant toute la journée, elle était restée triste, pâle, abattue. A peine, au moment où les acclamations populaires éclatèrent avec vivacité, vit-on ses traits se colorer d'un léger incarnat et ses yeux s'animer de ce feu plein de douceur dont l'efTet, nous dit l'historien allemand, était d'un charme irrésistible. Par moments, on aurait dit que, se sentant isolée dans son triomphe, elle cherchait d'un regard inquiet dans la foule un visage ami qu'elle avait peine & découvrir. Ce qui troublait sa joie, M. d'Ameth nous l'apprend : c'était le regret de ne pouvoir la partager avec l'époux chéri sans lequel ni le bonheur n'était possible pour elle, ni la grandeur même ne lui semblait
1. D'Arneth, t i, p. 276-278. — Coie, HouM of Austria, chap. a, p. 433.
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légitime. En venant se mettre h la discrétion de ses sujets, elle s'était flattée qu'elle pourrait ftùre accepter d'eux la régence du grand-duc, déjà subie à contre-cœur par les autres États. Mais du premier mot qu'elle en toucha à ses jtlus chauds puiJsans, il lui avait fallu renoncer k cette illusion. C'était déjà bien assez d'empêcher qu'avant le couronnement on soulevât la question de la résurrection des vieux privi- lèges. De l'établissement d'un pouvoir nouveau, inconnu, créé en faveur d'un étranger, il ne fallait pas même laisser percer la pensée. Le grand-duc, n'ayant pas de place marquée par l'étiquette dans la cérémonie, dut renoncer à y figurer. Tout le long du jour, il se promena inaperçu dans la ville, se plaçant sur la route que devait suivre le cortège à l'entrée des mes transversales afin d'échanger, au passage, un regard avec ta princesse. Le soir seulement, il reprit sa place d'honneur au dtner qui suivit la fête, et lagaietéreparut aussitôt sur le visage de sa noble compagne '.
1. D'Arneth, t. i. p. £77, 279, 403. Ce dernier détail m tronve dans les dépdcbes de l'ambasBadeur de VeniM, qui utiaUlt à U cérémonie.