‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 18 sur 32 · Ibid.^ 11 février · texte numérisé non relu

Ibid.^ 11 février

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VOUS, monsieur, je ne craindrai pas de vous dire que légèreté, présomption, orgueil, sont la base de ce caractère, et vous me plaindrez un peu d'avoir à me gouverner au travers de tout cela *. » Mais il était trop tard, et Belle-Isle, aussi bien que Fleury, engagés Tun et Fautre dans Tengrenage, n'avaient plus liberté d'en sortir. Par retour de courrier, Valori reçut Tordre d'en passer par tout ce que voulait Frédéric : promesse de soutenir l'électeur de Bavière autrement que par des écritures, garantie de la Basse-Silésie, tout fut accordé sans difficulté. — « Quand le roi, disait la dépêche ministérielle non sans quelque mélancolie, o proposé un traité d'alliance, il en a compris la conséquence. » — La seule condition demandée et d'ailleurs déjà offerte et acceptée d'avance était la renonciation aux droits de la Prusse sur les duchés de Juliers et de Berg, stipulation absolument nécessaire pour obtenir à la diète la voix de l'électeur palatin. Enfin ces concessions, déjà si compromettantes, étaient faites avec si peu de

i. Valori à Belle-Isle, 1 février 1741. {Correspondance de Prusse, ministère des affaires étrangères.)

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confiance et d'entrain que Valori recevait Tordre de n'en pas laisser la trace écrite entre les mains d'un prince qui pourrait avec fondement être soupçonné d'en faire mauvais usage *. Rien n'était plus propre à faire sentir à Frédéric toute sa force et le besoin qu'on avait de lui, et il était douteux même que tant de faiblesse atteignît son but. Je ne sais, en effet, ce qui serait advenu si, au même moment, l'envoyé anglais eût pu annoncer, de son côté, que la proposition médiatrice était acceptée par l'Autriche. Le joueur le plus déterminé hésite à doubler sa mise quand on lui offre de mettre en poche, sans nouveau risque, le moulant déjà doublé de son premier enjeu. Mais, — faut-il dire par bonheur ou par malheur? — rien de pareil n'eut lieu. Car, tandis que Versailles se montrait si complaisant, Vienne fut inflexible. Pas plus sous forme détournée qu'à ciel ouvert, ni par voie d'emprunt plus que de vente, l'idée d'aliéner un pouce du territoire Autrichien ne fut admise seulement à l'honneur

1. Amelot à Valori, 21-22 féwier 1741. [Correspondance de ^rtutCf miuietère des affaires étrangères.)

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d'une discussion. « On n'avait jamais offert, fut-il dédaigneusement répondu, de Targent à ceux qui n'en demandent pas. » Le ministre anglais qui, sans s'être mis directement en avant, se tenait dans la coulisse et à la porte de toutes les conférences, en faisant connaître, non sans un peu d'impatience, cette résolution, ajoutait qu'on aurait pu espérer mieux, parce que des traces d'ébranlement étaient visibles et chez le chancelier Zinzendorf et même chez le grand-duc, à qui souriait assez ridée d'une coalition contre la France. Mais il n'ignorait pas d'où partait la résistance et que tout échouait encore devant la fermeté d'un grand cœur : c'était la reine qui arrêtait sur toutes les lèvres l'aveu de faiblesse prêt à s'échapper.

Il y avait même dans la forme du refus quelque chose d'ironique, d'impolitiquement blessant, parfois de ces traits acérés et plus perçants que forts, comme ceux qui partent de la main d'une femme offensée. Ainsi le même Robinson raconte que, pendant qu'on négociait à Vienne, la reine de Hongrie faisait dix^e à Berlin, par

l'intermédiaire de rarchevêque de Mayence, qu'elle était prête à tout oublier, pourvu qu'on lui demandât pardon, et Bartenstein, celui des conseillers qui avait ouvertement sa confidence, allait répétant que vouloir remettre le roi de Prusse dans la bonne voie sans commencer par le châtier, c'était vouloir blanchir un Maure '. Pendant quelque temps, on put croire que cette fermeté venait d'illusion encore plus que de courage et tenait à une confiance aveugle et un peu puérile dans le secours de la France, et, en effet, le vieux Bartenstein, auteur du traité de 1738 et négociateur de toutes les garanties de la Pragmatique y avait de la peine à croire à la destruction de son œuvre. « Il est Français jusqu'à la folie, » écrivait Robinson impatienté. Peu à peu, cependant, le bruit de la nomination de Belle-Isle et de l'entraînement de l'opinion courante à Versailles arrivant par tous les échos, il fallut se rendre à l'évidence. Dès le 10 janvier, le chargé d'affaires d'Autriche à Paris, Wasner, écrivait que, pressant Fleury de

1. Baûmer, Beitrage zur neiien Gescldchte^i, u, p. 105 et suiv, - D'Arnoth, 1. 1, p. 128 et 131.

faire enfin adresser par Louis XV à la reine la réponse qu'une difficulté d'étiquette retardait encore, il n'avait obtenu de lui que des détours évasifs, entrecoupés de soupirs : « Si vous saviez, monsieur, combien je suis accablé, avait dit le cardinal, et quelle est ma situation-, vous me plaindriez. Je suis, comme dit l'Ecriture, in medio pravœ et perversœ nationis, » La réponse arriva pourtant, et même avec le titre royal'cn suscription, ce qui causa au premier moment beaucoup de joie. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que cette politesse ne signifiait absolument rien, puisque la politique de Fleury consistait précisément à ne pas se mêler, en apparence, du litige élevé sur la succession autrichienne, en réservant toute l'intervention et toute l'hostilité de la France pour l'action à exercer dans la diète électorale.

Justement inquiète, la princesse se décida à mettre elle-même le cardinal en demeure de s'expliquer, tout en le prenant par son faible, c'est-à-dire en lui adressant des lettres pleines d'effusion et presque de tendresse, comme une fille pouvait en écrire à son père ou une âme

fidèle à son directeur spirituel, et dont quelques lignes étaient toujours tracées de sa propre main. On voit alors s'engager entre le vieux prêtre et la jeune femme un dialogue courtois, presque doucereux, Tune mettant en œuvre, pour arracher une parole qui pût relever ses espérances ou finir ses incertitudes, toutes les caresses de Tart féminin, et Tautre, pour éviter de se découvrir ou de s'engager, se retranchant derrière toutes les finesses du langage sacerdotal et diplomatique. La reine fait vibrer toutes les cordes, elle parle tour à tour de Thorreur inspirée par la perfidie de Frédéric, de l'honneur du roi engagé par la garantie de la Pragmatique et la cession de la Lorraine. Elle supplie au nom de Famour conjugal et du bien de rÉglîse, intéressée à lunion des deux grandes puissances catholiques et au maintien de la couronne impériale dans la famille apostolique par excellence. Le cardinal tient prête à tout une réponse qui ne dit rien : Les projets du roi de Prusse, dit-il, sans doute répréhensibles, étaient pourtant connus avant d'être exécutés, et comme la reine n'avait pris aucune précau-

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lion pour s'y opposer, on avait dû supposer qu elle les voyait sans inquiétude. Depuis lors, des puissances amies offrent leur médiation, et il faut en attendre Feffet.

« Je sens, ajoute-t-il, dans toute leur étendue, le prix des bontés de Votre Majesté... Je lui souhaite toutes les prospérités qu'elle mérite pai' les grandes et aimables qualités que tous ceux qui ont le bonheur de l'approcher reconnaissent et admirent le plus dans sa royale personne. Je comprends les raisons essentielles qui font désirer à Votre Majesté la couronne impériale pour le sérénissime grand-duc son cher époux. Mais, outre que le roi n'a aucun droit de suffrage pour concourir à Télection qui doit se faire d'un empereur, Votre Majesté me permettra de lui représenter que les affaires de l'Allemagne sont si embrouillées qu'il paraît bien difficile, pour ne pas dire impossible, de prévoir avec quelque certitude l'intérêt que chaque puissance devra y prendre. Votre Majesté a de puissants amis à la diète, mais ils ne sont pas également des nôtres et ne nous veulent pas beaucoup de bien. Nous avons plus à

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nous garantir du mal qu'à chercher ce qui nous conviendrait le mieux, et Votre Majesté est trop équitable pour trouver mauvais que nous travaillions à nous garantir!.. »

Mêmes équivoques par rapport à la Pragmatique, Le roi est fidèle à ses promesses, mais comment aurait-il pu sacrifier le droit d'autrui? Quant à l'échange de la Lorraine contre la Toscane, il s'est traité directement entre le grandduc et l'empereur défunt ; « Il est aisé de penser, dit enfin galamment le cardinal, que le prince votre cher époux a eu beaucoup de peine à céder le patrimoine de ses pères. Mais, quoi qu'il en soit, il en est bien récompensé par le bonheur de posséder Votre Majesté *. »

A moins d'être sourd, il fallait comprendre.

Aussi, sans cesser de solliciter l'éclaircissement de réponses dont l'ambiguïté seule était significative, la reine au même moment se mettait en devoir de soulever partout en Europe l'indignation contre son perfide adversaire. Elle

1. D'Arneth, t.i,p. 389,— Marie-Thérèse à Fleury. — Fleiiry à Marie-Thérèse, 26 février, 26 mars, 10 avril 1741. {Cor.es- Tendance de Vienne, ministère des affaires étrangère».)

adressait lettres sur lettres, protestations sur protestations à toutes les cours garantes de la Pragmatique y à tous les représentants des princes allemands siégeant à la diète de Ratisbonne, à tous les présidents des cercles militaires ou judiciaires de Tempire. Bien qu'écrites dans les formes ordinaires de la chancellerie auliquc, ces pièces sont presque toutes marquées d'un caractère original ; un souffle généreux y circule et en brise par intervalle (si on peut ainsi parler) le moule pédantesque. On sent que la princesse y a mis la main elle-même, et la langue latine (qu'elle parlait, on le sait, familièrement) ne gêne pas la vive expression de ses sentiments personnels. C'est sous le manteau, dit-elle, des assurances les plus amicales qu'ont été cachées les demandes les plus hostiles. Le passé n'avait rien vu, l'avenir ne verra rien de pareil. Un envoyé autrichien était encore à Berlin, quand, à la faveur même de cette apparence pacifique, le roi de Prusse a envahi un sol étranger et troublé le repos d'une province amie. On peut juger par là quel sort menace tous les princes si une telle conduite

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n'est pas châtiée par leur effort commun. Il ne s'agit donc pas de TAutriche seule, il s'agit de tout Tempire, de toute l'Europe. « C'est l'affaire de tous les princes chrétiens de ne pas laisser briser impunément les liens les plus sacrés de la société humaine... Tous doivent s'unir avec la reine et lui fournir les moyens d'éloigner d'eux un tel danger. Quant à elle, elle opposera sans crainte à l'ennemi commun toutes les forces que Dieu lui a confiées, et de ce service rendu au bien général, elle ne demandera d'autre récompense que la réparation du dommage que ses États ont souffert et ce qui sera nécessaire pour les garantir dans l'avenir contre de pareilles atteintes ^ »

Ces démarches énergiques et partout répétées, oii tant de courage s'opposait à tant d'injustice, ne laissaient pas la conscience publique s'endormir. Au contraire, il semble que le moment où la politique des cabinets hésitait ou fléchissait fût celui où l'opinion populaire, dont les mouvements étaient beaucoup plus lents et

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