‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 19 sur 32 · DAraetb, 1. 1, p · texte numérisé non relu

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rintelligence beaucoup moins rapide que de nos jours et qui s'était laissé tromper d'abord par les manèges équivoques de Frédéric, commença à comprendre et à s'émouvoir. A Loncres, à la Haye, partout où on jouissait de la liherté de parler et d'écrire, des pamphlets passionnés circulaient à la défense de l'innocence persécutée et de la liberté de l'Europe compromise. Les mêmes sentiments se faisaient jour à la tribune anglaise, où le ministre Walpole, dont le crédit était en déclin, était vivement pressé par l'opposition parlementaire d'ofifrir à Marie-Thérèse un secours plus efficace que celui de ses bons offices. En Silésie, les populations rurales, qui portaient à la maison d'Autriche un dévouement héréditaire, remises de leur premier étonnement, souffrant d'ailleurs des maux inséparables d'une invasion, se remuaient dans l'ombre et s'organisaient en bandes armées, inquiétant les derrières de l'armée prussienne. Dans les diètes tumultueuses de Pologne, la noblesse catholique s'indignait tout haut de voir à ses portes une province fidèle tomber enti^c les mains d'un prince protestant, et on pouvait

INTERVENTION DE LA FRANGE 2l5

prévoir qu'une forte pression allait s'exercer sur le faible Auguste III, poussant ainsi à la fois Dresde et Varsovie à une levée iie boucliers en faveur de T Autriche. Le danger devint tout à fait sérieux lorsque, dans les derniers jours de février, une révolution de palais, dont la suite expliquera suffisamment la nature et la portée, menaça de faire prévaloir les mêmes influences à Saint-Pétersbourg. Frédéric put craindre alors de se voir pris à revers et enveloppé par une coalition ennemie avant d'avoir eu le temps de mener à fin aucune des deux alliances dont il avait artificieusement retardé la conclusion et nîarchandé le concours : « La boîte de Pandore est ouverte, s'écriait le pauvi'c Podcwils avec désespoir; tous les maux en sortent à la fois. »

Sans se faire illusion sur la gravité du péril, Frédéric n'eut garde pourtant de laisser paraître un instant d'alarme. Faisant au contraire tête à rorage, il ne négligea rien pour séduire de nouveau l'opinion qui s'éclairait. Il revint précipitamment à l'armée, entra de sa personne à Bieslau, y tint des audiences solennelles, écou-

tant les plaintes des habitants et y répondant par des compliments, donnant des fêtes où étaient invitées les dames d|3 la bourgeoisie sans distinction de culte, absolument comme eût pu faire un souverain légitime dans sa capitale. Il fit venir de Berlin, pour prendre part à ces cérémonies, ses familiers les moins militaires, les savants, les lettrés de son intimité, comme son bibliothécaire Jordan et le mathématicien Maupertuis; il les plaisantait même sans pitié sur l'inquiétude que leur causait le bruit des armes, inaccoutumé pour leurs oreilles. Des correspondances très bien organisées informaient aussitôt TEurope, et surtout Paris, qu'un accueil enthousiaste lui était fait partout. Voltaire (qui recevait de première main tous les détails) ne manquait pas de les répandre en les habillant à sa façon de ce tour de piquante et agréable poésie qui se gravait dans toutes les mémoires. « Dites-nous, demandait-il au chambellan Kayserling, dans une lettre en vers qui n'était pas assurément à l'adresse d'un seul lecteur,

Aimable adjudant d'un grand roi,

Et du Dieu de la poésie,

Sur mou héros instruisez-moi.

Que fait-il dans la Silésie?

Il fait tout : il se fait aimer.

Sitôt que Frédéric parut

Dans la Silésie étonnée,

Vers lui, tout un peuple accourut

En bénissant sa destinée.

Il prit les filles par la main,

11 caressa le citadin,

Il flatta la sottise altière

De celui qui, dans sa chaumière,

Se dit issu de Witikind.

Aux huguenots il fit accroire

Qu'il était bon luthérien.

Au papiste, à figuatien,

Il dit qu'un jour il pourrait bien

Lui faire (^n spcrct quelque bicu,

Et croire même au purgatoire.

Il dit, et chaque citoyen

A sa santé s'en allçi boire.

Ils criaient tous à haute voix :

« Vivons et buvons sous ses lois * . »

Et comme cette idylle courait chance (Vètre démentie par certains incidents meurtriers dont étaient chaque jour victimes les partis prussiens qui s'aventuraient isolément à travers les mon-

1. Con^espondance de Voltaire, — Voltaire à Frédéric, Î8 janvier 1741.

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tagnes, et dans lesquels Frédéric lui-même faillit plusieurs fois se trouver pris, il fut entendu que les paysans qu'on trouvait armés pour la défense du sol national étaient dos espions et des spadassins soudoyés paur TAutriche. Frédéric prétendit même sérieusement qu'un d'entre eux, arrêté et interrogé, avouait avoir prêté serment de Tassassiner entre les mains du grandduc en personne et en présence du conseil aulique. Personne n'ajouta la moindre foi à cctlo ridicule calomnie, mais le prétexte fut suffisant pour exercer une terreur salutaire en châtiant du dernier supplice tous ceux qui tenteraient même Tombre d'une résistance. Enfin, pour montrer qu'il ne craignait personne, 11 fit arrêter dans son palais et retenir en prison l'archevêque de Breslau, le cardinal Zinzendorf, frère du ministre principal de Marie-Thérèse, qu'il accusait d'être resté en intelligence avec ses anciens maîtres*.

Tl parlait pourtant de ces attaques avec moins de dédain dans ses lettres confidentielles.

1 Droyseii, 1. 1, p.Sie-Sil. —D'Amolli, 1. 1, p, 4ob. 381,^81

Cel(e-ci, écrite à cette date même àPodewils, respire une exaltation que le senliment seul d*un danger pressant pouvait faire naître.

« Cara anima mia^ non desperar... Vainquons ces difficultés et nous triompherons. Il n'y a point de lauriers pour les paresseux, la gloire les donne aux plus laborieux et aux plus intrépides. Par parenthèse, j*ai échappé deux fois aux desseins des hussards d'Autriche. Si malheur m'arrivait d'être pris vif, je vous ordonne absolument, et vous m'en répondrez sur votre tête, qu'en mon absence vous ne respecterez

point mes ordres, que vous servirez de conseil à mon frère et que l'État ne fera aucune action indigne pour ma liberté. Au contraire, en ce cas, je veux et j'ordonne qu'on agisse plus vivement que jamais. Je ne suis roi que lorsque je suis libre. Si l'on me tue, je veux qu'on brûle mon corps à la romaine et que l'on m'enterre de même dans une urne à Rheinsberg. Knobelsdorf doit en ce cas me foire un monument comme celui d'Horace à Tusculum *. »

1. PoL Cor.t t. I, p. 201, 202* Fiédcric à Poaeîvili', 4 et S mars 1741*

A ces précautions héroïques en était jointe une autre moins sinistre, destinée à pourvoir à une éventualité moins funeste. Le ministre de France recevait l'avis qu'il était autorisé à venir au camp informer le roi des dernières intentions de sa cour. Décidément, il fallait choisir, et le moment de recourir au pis aller paraissait venu ^

Valori ne se le fit pas répéter deux fois, et, arrivé tout courant au quartier général de Schweinitz, il y trouva pour le coup toutes les portes ouvertes. Il n'eut pas plus tôt expliqué les offres nouvelles qu'il était autorisé à faire, que Frédéric, le laissant à peine achever, se jeta ou peu s'en faut dans ses bras : « Mais avec quelle bonne grâce, s'écria-t-il, le roi se prête à me faire plaisir ! Il peut compter qu'il aura en moi un allié reconnaissant. Les Anglais ont eu des alliés, mais c'est toujours avec leur étwnel refrain sur l'ambition de la France et son envie de dominer l'Europe ; et qui, je vous prie, le veut plus qu'eux, et avec plus de hau-

l. yoi corr. t. I, p. 203. Frédéric à Valori, 11 mars 174J.

leur?.. Au moins peut-on dire que, si c'est le dessein de la France, elle s'y achemine avec des façons qui ne sont pas rebutantes. » Puis, passant tout de suite au plan d'exécution : « Du moment, dit-il, que je sais les intentions du roi en faveur de l'électeur de Bavière, il n'y a qu'à prendre une carte et à tracer avec un crayon ce qui doit lui convenir, et je réponds quasi sur ma tête qu'il l'aura. » Mais, tout en se montrant disposé à aller vite en besogne, il n'en insistait pas moins sur la nécessité de garder quelque temps encore l'alliance secrète pour se donner le temps de faire ses préparatifs. Valori entra dans sa pensée, qui pouvait aussi convenir aux allures méticuleuses du cardinal et offrit (c'est son expression), à^ jouer la comédie et de quitter le camp avec Fair renfrogné d'un homme mécontent qui n'a rien pu obtenir de ce qu'il venait chercher. « Ah ! faites cela, s'écria avec transport Frédéric, et tâchez que cela revienne à Brackel (le ministre de Russie). »

Puis, pour mieux cacher le jeu, il garda Valori à dîner, et, pendant tout le repas, le cribla de railleries piquantes sur l'élat de la

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France et le caractère de ses habitants. Le. Français, assez mal à Taise, trouvait par moments que la plaisanterie allait un peu loin. Il se borna pourtant à répondre avec déférence qu'il ne pouvait comprendre d*où venait au prince tant d'éloignement pour une nation qui ne parlait de lui qu'avec admiration. En se levant de table, Frédéric lui tendit la main, a Sans ran* cune, n'est-ce pas, dit-il, monsieur le mar^ quis? » — Valori s'inclina, et, rentrant pour faire sa dépèche, il poussa la précaution jus* qu'à mettre en chiffres toute la partie oonfiden*tielle de l'entretien, tandis qu'il écrivait au claii', d'un ton sérieux, le récit de la petite comédie oh il croyait précisément avoir été seul à jouer un rôle *.

C'était bien une comédie, en effet, mais en avait-il eu tout le secret? Qui peut le savoir ? Frédéric le savait-il lui-même ? Et qui voulait-il tromper encore, lorsque huit jours plus tard, à peine Valori parti et après lui avoir répété à plusieurs reprises que \ affaire était faite et qu'il

1. Talori à Amelot, 18 mars 1741. {Correspondance de Prusse, ministère des affaires étrangères.) r

n'avait plus aucun changement à demander, il écrivait à son ministre à Londres : « Travaillez de toutes vos forces pour détacher le roi de la Grande-Bretagne de la cabale... et pour rattacher véritablement à nos intérêts, qui ne sauraient être contraires aux siens... Vous pouvez prolester que, jusqu'ici, j'ai encore les main» libres, n'ayant conclu aucune alliance avec la France, nonobstant les avantages qu'elle m'offre... ainsi qu'il dépend du roi de s'unir avec moi pour notre bien réciproque et pour celui de l'Allemagne et de la religion protestante. J'attends une réponse claire et décisive *. »

Quoi qu'il en soit, plus ou moins sincère, ou même plus ou moins suspecte, l'adhésion de Frédéric aux propositions de la Franco suffit pour mettre en mouvement Belle-Isle, qui n'attendait que ce signal de départ. Tout en Fatten* dant ailleurs, lui, pas plus que Frédéric, n'avait perdu son temps. Jamais personne, de mémoire de ministre ou de général, n'avait déployé tant d'activité et d'ardeur. Il ne sortait du mi-

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