Frédéric à Voltaire. Con-espondance g^éi^alex 27 juîa
détails qui pouvaient jusqu'ici paraître insignifiants.
Ainsi la Correspondance politique s'ouvre par les instructions données aux envoyés chargés de faire part aux diverses cours de Tavënement du nouveau règne. On sait ce que sont d'ordinaire ces missions d'apparat, qui ne consistent guère qu'en un banal échange de compliments.
Ici, rien de pareil ; il n'est pas une de ces pièces où l'on ne saisisse l'empreinte d'un génie personnel et comme l'ongle du lion. Celles qui sont adressées aux cabinets de Versailles et de Londres ont en particulier ce caractère. Il est vrai que la situation de ces deux cours, très critique à cette date, donnait à toutes démarches faites auprès d'elles une importance particulière.
C'était le moment où, après trente-cinq ans de paix, la France et l'Angleterre allaient reprendre, malgré leurs gouvernements et sous l'empire de passions populaires irrésistibles, le cours de leur rivalité séculaire. Le ministre anglais Walpole venait à regret, sous la pression de son parlement, de déclarer la guerre à l'Espagne, et le ministre français, le vieux Fleury,
de plus mauvaise grâce peut-être encore, se laissait entraîner à prendre part à la lutte, par suite de la solidarité qui unissait les deux trônes de la maison de Bourbon.
Il est curieux de voir avec quelle promptitude der coup d'œil Frédéric prend à Tinstant entre les parties adverses une place intermédiaire qui lui permet de mettre son amitié à prix et de la proposer sans détour au plus offrant. Ce rôle de marchandage politique et militaire est celui qu'il jouera toute sa vie dans les querelles européennes, trafiquant de son génie et de ses armes comme un commerçant de ses capitaux, avec cette différence que, pour les commmerçants, les marchés tiennent quand ils sont conclus et que Frédéric, au contraire, n'hésitera jamais à rompre les siens, même après les signatures données, pour peu qu'on lui propose une surenchère avantageuse.
Le choix même des envoyés paraît avoir été calculé par lui à dessein. Tandis qu'à Londres ou plutôt à Hanovre, où le roi George se trouvait en passage, il se fit représenter par un diplomate de vieille roche et un noble de vieille
souche, le comte de Truchsess, — pour oompliiï^onter Louis XV, au contraire, il désigna un simple officier, le colonel de Gamas, fils d'un réfugié de Tédit de Nantes, mais qui était un des aniis de ^^ jeunesse, un membre de sa coterie intiine. Bien des gens s'étonnèrent de voir un si petit personnage accrédité auprès d'un si grand roi et un émigré protestant renvoyé dans son ancienne patrie que gouvernait un cardinal* A ceux qui témoignèrent oette surprise Frédéric se borna à répondre, en raillant, que Camas était manchot, tandis que le marquis de Valori, renvoyé de France, avait perdu trois dûigtia par suite d'une blessure. « Le roi de France m'a envoyé un ambassadeur qui n'a qu'une main, dit-il, je m'acquitte de ce que je lui dois en lui en envoyant un qui n'a qu'un bras. M
La vérité était que Truchsess était chargé de faire entendre à Londres que l'envoi de Camas au roi de France, — précisément parce qu'il était peu naturel, — était l'indice d'une mission confidentielle au-devant de laquelle l'Angleterre devait se hâter de courir si elle voulait en pré-
INVASION DE Ik SILÉSIB ^7
venir l'effet. Camas, de son côté, devait insinuer à Versailles qu'admis de longue date dans rintimité du nouveau roi, il avait pénétré les desseins ambitieux de sa jeune âme et qu'il fallait les seconder au plus vite si on ne voulait les tourner contre soi. I
« Vous ferez, était-il dit à TruehisesB, au roi d'Angleterre des assurances d'amitié personnelle ^ l'infini, et devant les ministreis ou les créatures françaises vous affecterez beaucoup de cordialité quand même il y en aurait très peu... Mais vous ferez beaucoup valoir l'envoi d^ Canias en France. Vous direz avec un air de jalousie qu'il possède ma confiance et qu'il ne va pas en France pour enfiler des perles *. »
Voioi, d'autre part, Tinstruotion de Camas :
« L'augmentation qui se fera de nos troupes pendant votre séjour à Versailles vous fournira Topcasion de parler de ma façon de penser, vivo et impétueuse; vous pouvez dire qu'il était à craindre que cette augmentation ne produisit un feu qui mît l'incendie dans toute TEuropCj
1. Politische Corvespondenz Fricdrichs des Gr ssen^ 1. 1, p.8.
que le caractère des jeunes gens était d'être entreprenant et que les idées d'héroïsme troublaient et avaient troublé dans le monde les intérêts d'une infinité de peuples. Vous pouvez dire que 3'akne la France naturellement, mais que, si on me négligeait à présent, ce serait peut-être pour toujours et sans retour; mais qu'au contraire, si Ton me gagnait, je serais en état de rendre à la monarchie des services plus importants que Gustave-Adolphe ne lui en a jamais rendu. Vous ferez mille civilités au cardinal, vous payerez paroles veloutées de paroles veloutées etles réalités d'autres réalités. Excitez, autant qu'il sera en vous, l'envie qu'ils ont contre l'Angleterre *. »
Outre sa mission officielle doublée, comme on voit, d'instructions secrètes, Camas avait encore, chemin faisant, une autre tâche à remplir, qui, celle-ci non plus, ne consistait pas sans doute, dans la pensée de Frédéric, à enfiler des perles. A moitié route, entre Berlin et Paris, il dut se détourner pour frapper à la porte de Vol-