Polit, Corr.f 1. 1, p
taire, qui séjournait momentanément à Bruxel7 les, avec sa célèbre amie madame du Chàtelet, pour veiller à un procès que la marquise soutenait devant les tribunaux flamands. Le prétexte de ce temps d'arrêt était de faire suspendre la publication commencée de PAnti^Machiavely que Voltaire avait confiée à un éditeur de La Haye. Je dis le prétexte, car l'éditeur s'étant absolument refusé à se dessaisir d'un manuscrit auquel la nouvelle dignité de Tauteur ajoutait un prix inespéré, Frédéric n'insista pas et ne parut nullement contrarié que ses élucubrations morales fussent appelées à voir le jour. Le vrai but de la visite de Gamas, qui fut faite d'ailleurs avec ostentation, était de montrer à toute l'Europe lettrée que le poète couronné saluait la royauté littéraire avant toute autre. Gamas le laissa si bien entendre et Voltaire se le laissa si bien dire que, quelques jours après, Frédéric pouvait lui écrire, sans craindre de paraître trop railleur : « Les lettres de Gamas ne sont remplies que de Bruxelles. A juger par ses relations, il semble qu'il ait été envoyé à Voltaire et non à Louis. » Aux compliments était joint le cadeau
cTun quartaut de vin de HongTie, et Voltaire, dans ses Mémoires, raconte qu'il trouva « ce don liquide », comme il Tappelle, fort aur dessous de ce qu41 attendait des largesses royales. Nul doute qu'il en eût préféré de plus solides ; mais s'il trouva le vin médiocre, quant à la flatterie du moins il la savoura avec avidité. Derrière Camas, d'ailleurs, Voltaire était averti qu'il allait voir arriver Frédéric luimême. La même lettre lui faisait savoir que le nouveau roi serait à la fin de l'été sur les bords du Rhin et lui donnait rendez-vous dans la ville de Clèves. Le motif de ce déplacement n'avait rien que de naturel. Le duché de Clèves, bien que détaché du reste des Etats prussiens, faisait partie par héritage du patrimoine de la maison de Brandebourg. Les rois de Prusse avaient, de plus, la prétention d'y joindre au même titre les duchés de Berg et de Juliers, à l'extinction de la maison palatine, dont le dernier titulaire, l'électeur régnant, était vieux et sans enfant. Il était donc assez simple que Frédéric vînt recevoir les hommages de ses provinces rhénanes, en même temps que veiller
INVASION DE LA SILÉSIR 5i
4U ii^aintien de ses droits éventuels. Mais ouLte
cet intérêt, qui était réel, il n'est pî^a défendu de
penser que Tidée de se rapprocher de cette
France, qui était encore le plus grand théâtre
politique intellectuel et militaire de VEurope,
ne fût point étrangère h une résolution qui, bien qu'explicable, parut â tout le monde un
peu hâtive.
Quand le départ du roi fut connu à Berlin, le bruit se répandit qu'il avftit l'intention de pousser jusqu'à Paris. Ce qu'il y a de certain, c'est que, arrivé presque en vue de France, la tentation de voir de ses yeux une ville et une année françaises devint si forte qu'il ne put y résister et qu'il conçut la pensée singulière de pénétrer incognito dans la ville de Strasbourg. Ce fut un incident qui fit grand bruit en son temps, et qui eut, comme nous l'apprendrons plus tard, des conséquences qu'on ne pouvait prévoir et plus graves même qu'on ne l'a su.
En ce temps-là, l'Europe n'était pas sillonnée de chemins de fer, et les princes de tout rang ne la parcouraient pas à toute heure, comme aujourd'hui, sans grand appareil et sans exciter
plus de curiosité que d'attention. L'équipée de Frédéric était donc très étrange pour Tépoque et très difficile à tenir secrète ; à vrai dire, il n'y prit pas grand' peine. La suite dont il se fit accompagner, composée d'im de ses frères, le prince Guillaume, de deux aides de camp, deux chambellans et huit domestiques, était bien considérable pour un simple gentilhomme silésien, dont le passe-port ne portait que le nom obscur du comte Dufour. Encore ce passe-port fut-il dressé à la dernière heure sur la demande qui en fut faite par le gardien du poste de Eehl et scellé d'un cachet aux armes royales que le roi portait sur lui : circonstance qui n'échappa point aux assistants.
L'entrée de ce petit cortège dans la ville et sa descente à l'hôtel ou, comme on disait alors, au cabaret du Corbeau y fit donc sensation, d'autant plus que le personnage singulier qui était en tête demanda sur-le-champ qu'on lui fit grande chère et la meilleure possible, et qu'on allât chercher au café militaire voisin des officiers français qui voulussent bien souper avec lui. L'ofire, de la part d'un inconnu, était
cavalière, et Thôtelier qui la porta fut accueilli par les rires des officiers attablés au café. Deux d'entre eux pourtant, capitaines au régiment de Piémont, qui se trouvaient peut-être déjà en pointe de vin, se risquèrent à l'accepter, sans doute avec la pensée de se divertir aux dépens de la cuisine et de la pédanterie tudesques.
A leur grande surprise, ils trouvèrent dans leur hôte mystérieux un jeune seigneur de grande mine, d'un esprit leste et dégagé, parlant français sans accent, vif dans ses propos et prompt à la réplique, faisant avec d'excellents vins raison à leurs santés et chorus à leurs chansons grivoises. Vers la fin du souper seulement, le prétendu comte se permit sur la tenue des troupes françaises quelques plaisanteries qui furent relevées avec vivacité par Tun des convives, et la querelle allait s'aigrir si l'autre, qui avait mieux conservé son sang-froîd et se doutait de quelque chose, n'avait fait taire son camarade et rompu à temps l'entretien. Ils se iretirèrent h une heure avancée de la nuit en prïant les nobles étrangers de leur rendre la politesse et de venir souper avec eux ie lende-
main à leur café ; puîs, dfès le matin, ils allèrent rendre compte de leur étrange rencontre au gouverneur de la province.
C'était un vieux militaire assez renommé, qui avait commandé en chef et géré une grande ambassade, le second maréchal de Broglie (circonstance qui me procure l'avantage de posséder un récit de cette petite aventure fait sur l'heure et de première main, mais plus fidèle que ceux qui circulèrent dans les gazettes et qu'on trouve dans les mémoires). Le maréchal, jugeant qu'un inconnu qui faisait si grandement les choses, ne pouvait être qu'un prince ou un aventurier, recommanda aux jeunes gens de se tenir en garde et mit lui-même sa police en campagne. Il convient même qu'un instant il eut la pensée de le faire arrêter. Au même moment, le roi, se doutant qu'il ne pourrait pas passer inaperçu, lui envoyait son frère et deux de ses compagnons, toujours sous leurs noms supposés, pour lui offrir ses compliments avec ses excuses de ne pouvoir venir lui-même, h cause d'une indisposition qui ne lui permettait pas de sortir. Le maréchal reçut
les visiteurs de bonne grâce, les dévisagea pourtant avec attention et les retint h dîner en leur proposant (c'était jour férié) d'entendre fiuparavant Ic^ messe dans sa chapelle* L'offre parut leur pauser plus tf embarras qu'il n'appartenait h des nobles d'ui^e province en grande partie catholique comme la Silésie. Après quelque hésitation, un seul se décida h accompagne? le maréchal au service divin. Celui-là avait l'accent italien :. c'était, en effet, le Vénitien Algarotti, jeune savant dont Frédérie venait do faire un comte et un chambellan.
C'était l^ ^eul qui parût à l'aise et qui tint le dé de la conversation ; les autres étaient fof t ^m-^ péchés, semblant (dit le maréchal dans son récit) a\oir fort peu de monde.
Pendant qu'on disait la masse et qu'on servait le dîner, Frédéric, qni s'ennuyait à l'auberge, avait imaginé, pour sa distraire, démonter sur la plate-forme du clocher de la cathédrale ; comme il en descendait, il fut accosté mur le parvis par un bourgeois de la ville qui, se jetant à ses pieds, le supplia, en l'appelant Sire et Votre Majesté , de lui accorder la libération de son neveu.
Ce neveu était un grand garçon de cinq pieds huit pouces qui, voyageant en Allemagne, avait été saisi et enrôlé de force, en raison de sa haute stature, dans les grenadiers de la garde du feu roi Guillaume. Comme Frédéric se débattait en disant à Thomme qu'il était fou et pressait le pas pour hii échapper, celui-ci tira de sa poche et lui fit voir une médaille à son effigie, distribuée à Berlin le jour de son couronnement. Frédéric alors lui mit brusquement la main sur la bouche et lui promit tout ce qu'il voudrait pourvu qu'il gardât le silence. L'autre s'y engagea sans peine, mais naturellement alla tout conter au cabinet du gouverneur. Il y rencontra deux soldats, déserteurs de l'armée prussienne, qu'on avait mis aux aguets dans le voisinage du Corbeau et qui venaient rendre le même témoignage.
Averti de la vérité avant que ses convives l'eussent quitté, le maréchal, au moment de les laisser partir, en prit un à part et le pria de faire savoir au comte Dufour qu'il était reconnu et qu'on était prêt à lui rendre tous les bon-* neurs dus à son rang, s'il le trouvait bon,
comme à ne rien dire, si mieux lui convenait. En réponse, le roi lui fit dire qu'il allait venir et demandait à être reçu en particulier.
Comment se passa Tentretien ? Frédéric, très ennuyé d'être découvert et un peu confus de s'y être exposé, témoigna-t-îl une mauvaise humeur qui embarrassa le maréchal? Le maréchal le reçut-il avec un étalage de politesses et de salutations qui achevèrent de le trahir aux yeux des domestiques? Avait-il mis, pour le recevoir, tous ses ordres et son habit de cérémonie ? Profita-l-il avec peu de tact de la circonstance pour parler de politique et rappeler qu'étant ambassadeur auprès du roi d'An- . gleterre, il avait rencontré le feu roi de Prusse à Hanovre et signé même avec lui une convention diplomatique ? Mit-il la conversation sur le militaire et en prit-il occasion pour rappeler les succès qu'il venait de remporter lui-même en Italie, dans une campagne où la Prusse avait pris parti pour l'Autriche ? C'est ce qu'il est difficile de savoir, vu que l'entrevue n'eut d'autres témoins que deux aides de camp de Frédéric. Toujours est-il que le roi sortit, au
bout de très peu de temps, plus maussade qu'il n'était entré, saluant sèchement la maréchale, (qui insista pour lui être présentée) et promettant d'assez mauvaise grâce de revenir souper pour aller ensuite à la comédie.
On lui donna, sur sa demande, un officier pour le conduire à la citadelle. Entre temps, la nouvelle s'était ébruitée, et, à la porte de l'hôtel, il trouva une foule assemblée qui lui fit cortège jusqu'aux remparts. Il visita tout, canons, arsenal, fortifications, se fit tout expliquer dans le dernier détail ; puis, rentré à son auberge, il demanda des chevaux de poste, adressa au maréchal un billet d'excuse très peu poli et partit à la brune avec moins de façon encore qu'il n'était venu. Le désappointement du ma-* réchal et du public fut d'dùtantplus grand qu'on avait fait préparer dans la loge principale utl siège élevé et un tapis pour le royal visitdtir et que la salle était déjà comble bien avant l'hèUrô du spectacle *.
1. J'ai suivi, dans le fécit de cet iacideal, le compte fendti fait par le maréchal lui-même, le lendemain de la visite de Frédéric. Naturellement, si le vieux gouverneur fnt coupable
Arrivé à Wesel, Frédéric tailla sa plume pour envoyer à Voltaire un récit bu3.iesque de son expédition, moitié prose et moitié vers, sur le modèle du Voyage de Chapelle et de Bachaumont, où il se moquait de tout le monde, un peu de lui-même, beaucoup de la morgue et des grands airs du maréchal, et surtout de la
de quelque maladresse, ou il n'en eut pas conscience, ou il se garda d'en faire Taveu, de sorte qu'on ne peut bien comprendre ce qui excita la mauvaise humeur du roi à un degré tel que, quand le maréchal dut, l'année suivante, entrer de nouveau en relation avec lui, pour exécuter des opérations militaires, ce souvenir créa entre eux une véritable difficulté.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les choses ne se passèrent pas comme elles sont racontées dans les récits venus de l'entourage de Frédéric, entre autres dans les souvenirs de Thiebaut {Vingt Ans de séjour à Berlin, t. i, p. 151). Suivant Thiebaut, ce fut pendant un dîner auquel Frédéric se laissa convier par le maréchal que la reconnaissance eut lieu, et la maréchale, qui ne fut avertie de rien, se permit des propos qui blessèrent Frédéric sur 1er compte de la reine sa mère, qu'elle avait connue à Hanovre dans sa jeunesse. Puis, à la fin du repas, le maréchal s'oublia jusqu'à se servir du mot de sircy ce qui trahit l'incognito.
Même dans ces termes, la cause de l'irritation de Frédéric parait encore bien futile. Mais rien de tout cela n'est exact. Frédéric ne dîna pas chez le maréchal, et la maréchale ne le vit que quelques instants en cérémonie.
Les Archives de In Bastille (t. Vil, publié cette année même) contiennent une lettre du maréchal au ministre de la guerre, rendant compte de la visite royale avec des détails conformes & ceux du récit que je possède.
France et des Français. « Là, disail-il, j ai vu ces Français dont vous avez tant chanté la gloire,
Ce peuple fou, brutal et galuut, Superbe en sa fortune, en ses malheurs rampant.
D'un bavardage impitoyable Pour cacher le creux d'un esprit ignorant.
Léger, indiscret, imprudent.
Non, des vils Français, vous n'êtes pas du nombre: Vous pensez, ils ne pensent pas.
Voltaire, en recevant ce beau chef-d'œuvre, ne trouva à redire qu'à la facture des vers, qui effectivement clochait un peu. Quant aux outrages adressés à ses compatriotes, il les prit en bonne part, ne s'apercevant pas qu'il les justifiait en les supportant. Avant même de le connaître, Frédéric avait deviné qu'avec ce grand esprit, comme avec la secte de ses disciples et la tourbe de ses imitateurs, on aurait toujours raison de la fierté nationale en caressant la vanité littéraire. C'est un secret qu'il devait mettre à profit en plus d'une circonstance,
L*entrevue tant attendue eut lieu enfin entre le roi et le poète, à la fin de septembre, dans le
INVASION DE LA SILÉSIE 6i
château de la Meuse, auprë] de Clèves : elle fut
aussi tendre y aussi chaude , aussi enthousiaste
de part que d'autre. Frédéric, qui était au lit
pour un accès de fièvre, se leva tout exprès
pour faire accueil à son glorieux hôte. On
soupa ensemble et on causa jusqu'à une heure
avancée de la nuit de toutes choses, « de Tim-
mortalité de l'âme, du libre arbitre et même des
androgynes de Platon », sinon à fond, comme
dit Voltaire, au moins avec un feu roulant
d'épigrammes et un choc étincelant de traits
d'esprit.
Par occasion, le roi pria Voltaire de lui
rendre un léger service : c'était de rédiger
pour lui un manifeste à l'adresse de l'évêque
de Liège, auquel il réclamait une somme d'un
million en rachat d'une seigneurie située dans
le domaine de ce prélat, et dont la couronne
de Brandebourg se disait suzeraine. C'était
une vieille contestation pendante depuis des
années devant la diète germanique. Frédéric
s'était mis en tête d'exiger son dû, toute affaire
cessante, et à l'appui de sa prétention faisait
déjà avancer un corps de troupes. Vainement r. 4
l'empereur Charles VI protestait-M contre cette manière do brusquer les choses et de se passer de la sentence impériale. A dire le vrai, c'était précisément parce que Tempereur réclamait le droit de rendre la justice que Frédéric avait résolu de se la faire lui-même. Il tenait à montrer que^ sur ce point comme en toute chose^, il né Voulait dépendre de péi^sonne.
Cette pensée perce dans le tiianifeste de Voltaire, qui, dernièrement retrouvé, figtlre dans 6GÔ œUvreS Complètes : mais elle n'y est pas exprimée dans des termes aussi clâirs> et, pour tout dire, âUssi cjrus que dans une petite note autographe que nous trouvons dans là Correspondance politique et ainsi conçue : « J'irai dans le pays de Clèves et je tenterai la Voie de la douceur. Si Tôh me refusé, je Saurai me faire justice. L'empereur est le vieux fantôme d'une idole qui avait du pouvoir autrefois et qui était puissant, mais qui h'est plus rien à présehl. C'était Un homme robuste, mais le
Français et te Tlifô lui ont donné la v et il
n'est plus liéU à présent. » Coilvâincu ]^r les ai^guments de Voltaire ou par left frenadUrs
prussiens, J'évêque de Liègcî s'exécuta et paya le million,
Mais ces propédé^ bautmns, (^e Sftps-rfftçon diplomatique etmiUtwp, cQmroenQaientô^dopper
réveil aux politiques de VEurope. « On co^sir
dère ici la déelaration, éprivait le marquis de Valori (celle que Voltaire avait rédigée), comme un premier effet de cette présomption dont je vous ai parlé et de Téloignement à consulter les gens sages qui savent faire parlef les princes avec modération et fermeté *. » Où tendaient donc ees aUurea présomptueuses et ces aspirations d'une ambition mal contenue ?
C'est ce qu'on se demandait avee surprise, car ^ peule prétention que Frédéric fît connaître, la suci^ession aux duebés de Juliers et de Berg, était trop peu de chose pour motiver tant de préparatifs 0t ponr faire prendre le verbe si haut
A cette question que chacun allait lui poser, la fortune devait permettre à Frédéric de faire une réponse plus prompte peut-être et plus