Le marquis de Valori au ministre Amelot, .20 septembre
1140. f Corre^oiMlaiM» th tHmête^ minist^ye i)ea affaipea ébran^
g^es.)
catégorique que lui-même ne Tavait prévu.
Le 26 octobre, l'empereur Charles VI mourait à Vienne presque subitement, et le courrier qui en apporta la nouvelle arriva au Rheinberg au moment où Frédéric était aux prises avec un accès plus violent que de coutume de sa fièvre intermittente. Les officiers qui la reçurent hésitèrent à pénétrer chez le roi ; Tun d'eux cependant s'y décida et lui tendit le message sur le lit où il était couché, sans ajouter un mot. Le roi le lut jusqu'au bout sans proférer lui-même une parole et sans qu'un muscle de son visage trahît la moindre émotion ; puis il se leva tout tremblant encore de frisson, en ordonnant qu'on mandât à l'instant de Berlin son ministre d'État Podewils et le feld-maréchal Schwerîn. En les attendant, il reprit sa correspondance et écrivait à Voltaire : « Mon cher Voltaire, l'événement le moins prévu du monde m'empêche cette fois d'ouvrir mon âme avec la vôtre, comme d'ordinaire, et de bavarder comme je le voudrais. L'empereur est mort... Cette mort dérange mes projets pacifiques et je crois qu'il s*agira, au mois de juin, plutôt de poudre à
canon, de soldats et de tranchées que d'actrices, de ballets et de théâtres... C'est le moment du changement total de l'ancien système de politique : c'est le rocher détaché qui roule sur la figure des quatre métaux que vit Nabuchodonosor, et qui les détruisit tous... Je vais faire passer ma fièvre, car j'ai besoin de ma machine et il en faut tirer à présent tout le parti possible... Adieu, mon cher Voltaire, ne m'oubliez jamais... Je vous envoie une ode en réponse à celle de Gresset*. »
Frédéric avait raison, la pierre détachée du vieux roc de l'empire allait voler en éclats à travers l'Europe \
La mort, même quand elle se fait annoncer d'avance, surprend toujours ceux qu'elle frappe. Malgré l'altération visible de la santé de Charles VI, dont une profonde mélan-
1. Frédéric à Volteûre, 26 octobre 1740. {Correspondance générale.)
2. Voir appendice A. Jugements portés sur Frédéric H avant son avènement et pendant les premiers mois de son règne.
GC FHÉDÉRfC II ET MARIE THÉRÈSE
coJiô était depuis plusieurs ftnnée^ I0 pyrpptôme,
p§r5onn§ n§ s'^ttwciait à la r&pidité d§ T^ççidpnt qui r§rop9rta, Un refroidissement pris k h çbassp, suivi d'une indigestion causée par un plftt de ebftmpîgnons, le mit, en 4eu¥ jours, dans un état si désespéré, qu'il peine lui restatr-il le temps suffisant pour bénir ses enfants et recommander son âme à Dieu.
Hien n'était préparé pour un événement que tout le monde aurait du prévoir. L'empereur
laissait bien, on Fa yu, Tintégrité de sa succession à sa fille aînée par un testament revêtu 4e l'adbésion de toutes les puissanees. Mais, outre
que quelques-unes de ces adhésions étaient a(5= compagnées de réserves menaçantes, on sait ce que valent, pour les vivants, les engagements pris envers les morts. Une seule chose eût pu donner à ces dispositions posthumes une sanction elfeetive ; p'étftit que le gendre de Charles yi et de l'époux de Marie-Thérèse eût été élevé à la dignité de roi des Jlpmains, pQ^ une élection qui aurait fait de lui le chef désigné d'avance du saint-empire et le successeur de Charlemagne. Tel avait bien été, en effet, le désir de Tem-
pereur défunt, et U en avfiit (jntr^tapu sous piain, ^ plusieurs reprises, quelques-uns des princes électeurs ; mm ïl avftit tftrdé jusqu'au
dernier jour h leur m faire h proposition publique, attendant toujours que le jeune grandduc eût foit oublier, par un séjour de quelque durée en AUeniagne ou p^r de^ services écUt€^nts, I4 quÉ^Uté d'étranger qu'on lui reprochait. Jl aurait désiré aussi, ayant de rien tenter, que
l'arcbidu(ibesse eût mis au jour un héritier iu4le, aftn de garantir Tavenir contre le retour des embarras de la succession féminine, Aupune de pes espérances n'était réalisée : l'archiduchesse n'avait que deux filles ; le jeune grandduc, d'un earftetère frivole, d'un esprit étroit et demauî^re^bautaines, ne réussissait pas à se faire aimer ; dans Ift dernière guerre contre les Turcs, où il avait conimaudé un corps d'armée, il n'avait fait preuve d'aucun mérite particulier et partageait l'impopul^ritécommune à^tous les générau^^ compromis dans cette campagne désastreuse.
Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que
c'était dans les Etats héréditaires de la maison 4' Autriche, au centre même de son patrimoine.
que ce sentiment de défiance était le plus marqué. Vienne, accoutumée depuis des siècles à être la capitale de l'empire, élait peu pressée de compromettre cette position prépondérante par une fidélité excessive aux droits contestables d'une jeune femme qu'on connaissait peu, mariée à un étranger qui ne se faisait pas avantageusement connaître. Parmi les nombreux aspirants qui pouvaient prétendre à la succession de Charles YI, s'il en était un qui dût parvenir plus aisément à la couronne impériale que l'époux de Marie-Thérèse, pourquoi ne pas se rallier à celui-là et l'accepter de bonne grâce plutôt que de s'engager dans des procès ou dans des luttes dont l'issue était douteuse ? On désignait en particulier, comme un souverain très acceptable, l'électeur Charles de Bavière, époux d'une archiduchesse (la fille de Joseph I"), tout aussi bien que François de Lorraine, mais plus Allemand que lui, et qui, déjà possesseur d'un État considérable, l'aurait apporté en dot à ses nouveaux sujets. Le courant du vœu populaire se prononçait en sa faveur, même dans les rues de la capitale. « La
princesse n'est pas aimée, écrivait le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France, une partie de la haine et de Téloignement qu'on a pour le grand-duc retombe sur elle. Tous les vœux sont pour l'électeur de Bavière, et je ne doute pas que, si ce prince paraissait, on ne courût en foule au-devant de lui ^ » — « On entend, écrivait l'ambassadeur de Venise, le murmure de voix tumultueuses qui disent qu'il ne convient pas à la nation d'être gouvernée par nne femme et que l'intérêt commun est de faire choix d'un prince allemand '. »
Aussi, dans les régions officielles, le trouble et le doute régnaient, et tout était perdu si la moindre hésitation eût traversé le cœur de Marie- Thérèse. Mais elle seule ne douta un instant ni de son droit ni d'elle-même. Enceinte de plusiemrs mois et tellement ébranlée par la douleur qu'il avait fallu l'éloigner de la chambre du mourant, où elle s'était évanouie plus d'une fois, dès que la Providence eut rendu l'arrêt
i. Le marquis de Mirepoix à M. Amelot, 22 octobre 1740. {Correspondance de Vienjiej ministère des affaires étrangères.) 2. D^Ameth, 1 1, p. 170.
fatal, die se redressa on quelque sorte à cet appel. Le jour même, elle fit savoir aux grands fonotionnaires ^e l'État qu'elle attendait leurs hommages, ^t les reçut assise sous le daii royal. D'une vûin forte, bien qu'entfeaoupée pf^r la douleur, elle les eonfirma tous dans leurs em^ plois, ne leur demandant que de les remplir avec la fidélité qu'ils avaient témoignée à son père ; puis elle ordonna qu^à partir de oe mo^: ment, tous les actes officiels seraient rendus au nom de la reine de Hongrie et de Qohème, soh chiduchesse d'Autriche.
Le lendemain, elle réunissait le conseil privé et prenait séance à sa tète, ayant le grand-duo son époux à sa gauche. Ce dut être un étrange spectacle que cette jeune femme, dans tout Téûlat de la jeunesse et de la beauté, entourée de conseillers cassés et chenus, dont le plus jeune, nous dit M. d'Arneth, n'avait pas moins de soixante-dix ans. Et il ne faudrait pas croire que ce fussent de vieux serviteurs, nourris dans le respect et le dévoûment pour la race de leurs mattres et accourus tout en laripes e^nx pieds de leur nouvelle souveraine. C'étaient, au con-
traire des cœurs desséchés par un usage égoïste de la fortune^ usés par une longue pratique de l'intrigTie des cours , et prêts à tourner avec la fortune. Ni che% un diplomate col'rompu comme Zinzendorf^ ni chez un scribe émérite conime Bartenstein^renommé'seulementpar sels roueries de procureur, on n's^utait trouvé le thoihdt*e vestige d'un setttim^nt cheVale^esquë^ et plus d'un, en eiltrâtit daniS la éàlle du t^onseil) dut Songer à se ménager une pdlrte de sortie.
La princesse pourtant^ par un mélange de grâce et d'autorité, sut d'abord les dontirtel', puis les séduire, etifin même les échàuffei^t Les ordres qu'elle leur donna^ les résolutions qu'elle fit prendre pour la reoonttaissance dé sort pouvoir, furent exécutés dès le jour même avec une activité qu'on n'avait pas connue de loilgue date dans la vieille machine impériale ^ et qui semblait en faire crier les ressorts rouilles. L'ardeUr de Ift reine était contagieuse et se communiquait à tous. Ni elle ni le grand-dUc ne se donnaient un instant de repos; ils ne semblaient prendt^e ni somineil ni noûMtul^i intéparables d'ailleurs l'Ufi de TâUtre dans l'aecottà-*
plissement de leur tâche commune : car c'était là le seul point sur lequel elle ne voulût écouter aucun conseil. Accessible à tout le monde et prêtant Toreille à tous les avis, il n*y avait qu'un sujet sur lequel elle se montrait iniraitable : c'était sa résolution de tout partager, droit, devoirs et dignités, avec son époux. Elle ne souffrait ni qu*on parût s'écarter de lui, ni qu'on voulût le tenir à Técart. Nulle part, surtout en public, elle ne se mont**aît sans lui. « Les ministres, dit le marquis de Mirepoix, ont fait les plus fortes représentations à la reine sur la résolution où elle est de faire manger le grand-duc avec elle en public ; mais elle leur a fermé la bouche en disant qu'elle le veut absolument. »
Au surplus, à force de travailler avec son mari et de le fêtire agir et parler, elle semblait lui communiquer quelque chose de sa bonne grâce. On remarqua bientôt qu'il n'avait jamais été si aimable que depuis sa récente grandeur. On sait avec quelle rapidité tourne l'humeur populaire. En peu de jours, ce fut la mode de porter aux nues le couple royal, et la recon-
naissance du nouveau règne fut accueillie partout avec enthousiasme. Nulle réclamation même ne s'éleva lorsque, peu de jours après, la nouvelle reine associa son époux au gouvernement par un acte solennel, en Félevant à la dignité de corégent, qui ne dut lui conférer cependant- ni aucun droit personnel ni surtout aucun titre à sa succession.
Mais ce changement dans le sentiment public n'empêcha point Télecteur de Bavière de rédiger sur-le-champ, contre l'intronisation de la princesse, une protestation en règle que son ministre eut ordre de remettre, avant de quitter Vienne, entre les mains de tous les ambassadeurs. Il n appuyait pas cette protestation sur les droits de son épouse auxquels il avait expressément renoncé, msus sur ceux de son aïeule, fille de Ferdinand I", nièce de Charles-Quint. Or, du moment qu'une protestation se produisait pour une raison bonne ou mauvaise, il fallait s'attendre que d'autres en trouveraient une d'égale valeur pour en faire autant. On allait donc voir arriver d'abord l'électeur de Saxe, roi de Pologne^ au nom de sa femme,
nièce de Charles VI, et la plus âgée des archiduchesses vivantes ; puis le roi d'Espagne et le duc de Savoie, héritiers Fun et l'autre par les femmes de Philippe II, qui représentait la branche dnée de la maison d'Autriche. Bien que chacun de ces plaideurs couronnés pût prétendre à la totalité de la succession litigieuse, un intérêt commun pouvait les conduire à s'accommoder erttre eux pour la partager. C'était donc la coalition aujourd'hui, et demain le démembrement. Pour faire face à cette menaçante perspective, de quelles forces disposait Marie- Thérëse? D'un trésor absolument vide et d'une armée si bien dissoute qu'en certains endroits les compagnies de cavaliers ne comptaient que deux ou trois hommes, n'ayant pour commandants que des généraux dont les uns étaient en disgrâce et les autres en prison pour avoir mal défendu l'honneur du drapeau. Quel encouragement pour toutes les ambititions en campagne que de n'avoir à courir sus qu'à une femme seule, sans soldats et sans argent !
Et cependant ces menaces du dehors et ce dénûment intérieur n'étaient rien auprès d'în-
certitudes plus graves encore et plus alarmantes. Un nuage plus obscur planait sur deux points de rhorizon, Versailles et Berlin. C'était de ces deux centres d'action, d'importance d'ailleurs si inégale, que pouvait en effet venir également, soit le salut, soit la ruine. Ni la France ni la Prusse n'avaient, à la vérité, un intérêt direct dans la succession de Charles YI : mais Tune et l'autre pouvaient jeter dans la balance un poids décisif. En Allemagne, rien de sérieux ne pouvait être tenté sans la petite mais bonne armée de la Prusse. En Europe, aucune coalition redoutable ne pouvait être organisée si la France ne se mettait de la partie. Qu'allait donc faire la Prusse et son jeune roi?
qu'allait faire la France et son vieux ministre? Si les paroles avaient pour les rois la même valeur que pour les simples mortels, et si la foi des traités engageait la bonne foi des gouvernementS; aucun doute, même le plus léger, n'aurait pu s'élever sur les intentions de la France. Le roi de France, en effet, à la suite de la guerre heureuse de 1735, avait donné non seulement son consentement, mais sa ga-
raniie expresse à la Pragmatique dans des termes tels qu'on semblait avoir pris à tâche d'épuiser tous les modes d'engagement que le vocabulaire diplomatique pouvait fournir et d'aller au-devant de toutes les éventualités que l'imagination pouvait prévoir. Après avoir rapporté textuellement les dispositions faites par Charles VI en faveur de sa descendance, le traité de 4738 * disait :
« Étant démontré que la tranquillité publique ne peut subsister longtemps, ni l'équilibre être maintenu en Europe que par la conservation de cet ordre de succession, Sa Majesté Très Chrétienne, mue par le désir ardent de conserver à la fois la tranquillité publique et l'équilibre européen, ainsi que parla considération des conditions de paix auxquelles Sa Majesté Impériale a consenti principalement pour cette raison, s'est obligée de la manière la plus forlo à défendre cet ordre de succession, et afin qu'il ne puisse naître dans la suite aucun doute sur
1. Les préliminaires de paix, qui précédèrent ce traité, furent signés en 1735 ; le traité lui-même, qui ne fait que les reproduire et les commenter, n*a été conclu qu'en 1738.
l'effet de cette sûreté et garantie, Sa Majesté Très Chrétienne s'engage de mettre à exécution cette même sûreté, appelée vulgairement garantie, toutes les fois qu'il en sera besoin, promettant pour elle et ses héritiers et ses succeseurs, de la manière la plus réelle et la plus stable que faire se peut, de défendre de toute sa force, maintenir et garantir contre qui que ce soit (contra quoscumque), toutes les fois qu'il en sera besoin, cet ordre de succession que Sa Majesté Impénale a déclaré en forme de fidéicommis perpétuel et indivisible en faveur de sa primogéniture pour tous les héritiers de Sa Majesté Impériale de l'un et de l'autre sexe. C'est pourquoi Sa Majesté Très Chrétienne promet et s'oblige de défendre celui ou celle qui, suivant l'ordre qui vient d'être rapporté, doit succéder aux royaumes, provinces et États que Sa Majesté Impériale possède actuellement, et de les y maintenir à perpétuité contre tous ceux quelconques qui tenteraient d'en troubler en aucune manière la possession. »
On le voit, tout était prévu et rien n'était oublié; de cette garantie illimitée aucun héritier
n'est exclu, aucune parcelle de territoire n'est exceptée. Il semble impossible d'y rien ajouter, et pourtant il y avait quelque chose de plus obligatoire encore que la lettre même de la convention : c'est ce que le traité appelle la condition de paix à laquelle Sa Majesté Impériale a consenti principalement pour cette raison; en d'autres termes, c'était la cession de la Lorraine consentie, à la même heure, par le gendre de Charles VI au profit du beau-père de Louis XV, avec retouraprès samort à la couronne de France. Par cette acquisition d'une province longtemps convoitée, la France escomptait en quelque sorte le concours qu'elle promettait et en mettait même déjà le prix en poche. Le marché était complet et, pour n'être pas conclu en termes exprès, il n'en était en conscience comme en honneur que plus respectable. Après un tel gage offert et accepté, comment douter de la parole d'un roi et d'un gentilhomme ? En tout cas, qu'il s'en méfiât ou non au fond de l'âme, Charles VI n'avait eu garde d'en rien laisser voir. Ses rapports avec son ancien adversaire étaient devenus, à partir de ce mo«
I^rVASION DE LA SILÉSIE 79
ment, non seulement pacifiques, mais affectueux et presque tendres. Il avait accepté avec reconnaissance la médiation de l'ambassadeur de France à Constantinople pour terminer ses démêlés avec les Turcs, et Fintimité mutuelle était même poussée si loin que, le jour de sa mort, on répandit sérieusement à Vienne le bruit qu'il avait désigné Louis XV comme son exécuteur testamentaire.
Si quelqu'un enfin était d'humeur et avait intérêt à veiller à l'accomplissement d'obligations si sacrées, c'était à coup sûr le ministre plus qu'octogénaire à qui le débile Louis XV abandonnait la direction de sa politique. Le traité de 1738 était en effet l'œuvre personnelle du cardinal de Fleury , œuvre glorieuse et à laquelle il devait tenir d'autant plus qu'elle avait établi sur un très grand pied en Europe sa réputation d'habileté et de sagesse. C'était l'apogée de sa longue puissance, et la postérité, qui a gardé de ce politique sénile une si mince opinion, se figure difficilement à quel degré les faveurs persévérantes de la fortune avaient porté son autorité sur ses contemporains.
On n'avait pas vu sans une surprise qui, en se prolongeant, tournait à l'admiration, un vieux prêtre, que ne recommandaient ni le talent ni la naissance, sortir à petit bruit du fond d'une sacristie, monter au faîte du pouvoir à l'âge où d'autres en descendent, s'y maintenir sans défaillance pendant près de vingt années ; et, dans cet intervalle, à plus de quatre-vingts ans sonnés, engager une grande guerre, en sortir avec honneur, après des succès qui avaient flatté l'orgueil national et en assurant à sa patrie la possession d'une province qui complétait heureusement son territoire. Ce qu'il y avait de factice et de précaire dans ces avantages, ce qui se mêlait de hasard au bien joué, échappait (surtout à distance) aux regards des spectateurs. Loin de Versatiles, on ignorait qu'il n'avait fait la guerre qu'à regret et en tremblant, pour céder à des obsessions de cour, et toujours pressé d'en sortir à tout moment et à tout prix. Encore moins savait-on que ces brillantes campagnes avaient plus épuisé qu'il-, lustré la France et portaient une atteinte profonde à sa prospérité intérieure, mal remise des
malheurs de Louis XIY et des désordres de la régence. Fleury seul, peut-être, était dans le secret de ces faiblesses et, ne partageant paà rillusion commune, craignait toujours de la voir dissiper. Précisément parce qu'il avait tiré du caprice de la fortune et de la loterie des combats une chance inespérée, il n'avait nul souci de remettre au jeu. Sa renommée, tardivement acquise, lui semblait, comme sa vieillesse, mer* veilleusement prolongée, un bien fragile qui ne tenait qu'à .un souffle et que la moindre secousse pouvait faire tomber en poussiëre. Faire durer sa puissance autant que sa vie, les terminer ensemble et en paix le plus tard possible ; en at« tendant, savourer les hommages qu'on rendait de toutes parts au Nestor de la politique ; — recevoir de tous les souverains d'Europe des let* très flatteuses, les écouter les yeux baissés, dans cette attitude de jouissance modeste qu'un prélat mondain sait garder à l'autel devant l'encensoir, — y répondre sur un ton d'humilité, remplir ainsi ses journées sans agiter ses veilles et sans user ses forces c'était
désormais le seul rêve d'une ambition que
8S FRÉDÉRIC U ET MARIE-THÉR-ËSE
Tftje avait fatiguée, mais non dégoûtée, Dana cette disposition d'esprit, c'était bien assez déjà d'être menacé d'une guerre maritime avec l'Angleterre; il n'avait nulle envie d'y joindre la chance de mettre le continent ^n feu en rompant un traité que lui-même avait conclu ; aussi était-ce avec l'empereur surtout qu'il avait aimé à entretenir jusqu'au dernier jour un commerce de douceurs épistolaires.
« Votre Majesté, écrivait-il le 26 janvier 1740, peut être assurée que le roi observera avec la plus exacte et la plus inviolable fidélité les engagements qu'il a pris avec elle, et s'il était permis de parler de moi après un nom si respectable, j'ose me flatter que mes intentionspacifiques sont assez connues pour présumer que je suis très éloigné de penseràmettrelefeuenEurope. Votre Majesté me comble d'honneur par la bonne opinion qu'elle semble avoir de moi, et je tâcherai certainement toute ma vie de ne point démériter de sentiments si flatteurs pour moi. Ma vive reconnaissance, l'intérêt de la religion et celui du repos m'y engagent aussi bien que le
profond dévouement avec lequel je suis, etc. * » Il semble dès lors qu'il y eût un moyen simple de témoigner cette droiture et ce dévouement. C'était de répondre par le retour du courrier à là notification de Favënement de Marie-Thérèse en lui donnant le double titre royal qui attestait son droit de succession. La reconnaissance était ainsi accomplie sans débaty la Pragmatique était maintenue et toute l'Europe eût probablement laissé faire sans mot dire. Uais c'est ici qu'on put voir combien il est rare qu'un homme vieilli loin du pouvoir sache élever ses sentiments avec sa fortune.
Devenu premier ministre et tout-puissant, Fleury, longtemps accoutumé à obéir, ne pouvait prendre l'habitude ni le ton du commandement. De la domesticité royale (comme on disait alors) où s'étaient écoulés les trois quarts de son existence, il gardait un instinct craintif qui lui faisait préférer, en toute occasion, aux résolutions franches les procédés obliques et cauteleux. On sait que c'est un art familier & tous
1. Fleury h remperenr, 26 janvier 1740. {Correspondance de Vienne, ministère des affaires étrangères.)
les inférieurs, intendants, commis ou valets, qui parviennent par l'intrigue à dominer leur maître, de garder dans le commandement les formes de l'obéissance et de paraître sul)ir le joug qu'ils imposent. Parvenu au rang suprême par la pratique constante de cet artifice, — promu successivement à toutes les dignités, sans jamais les avoir recherchées et en faisant toujours mine de les fuir, — ayant longtemps dirigé, dans l'ombre, la volonté souveraine avant d'en être l'organe public, Fleury gardait le goût d'agir en dessous et derrière un masque, alors même que, joignant désormais l'apparence à la réalité, il avait conquis le droit d'exercer le pouvoir au grand jour, en même temps qu'accepté le devoir d'en porter tout le poids. Prendre tout haut un parti viril, s'exposer ainsi à visage découvert et se désigner lui-même à toutes les critiques, assumer toute la charge des conséquences de l'avenir devant le maître et devant la cour, c'était un effort au-dessus de son courage. Au moment d'agir^ il hésitait, tournait autour du but au ûeu d'y marcher droit, louvoyait avec les obstacles, rusait avec les con-
tradiclions, espérant toujours diriger sous main le cours des événements, de manière à amener une nécessité supérieure qui le contraindrait à faire la chose même qu'il désirait et forcerait la malveillance à s'incliner avec lui et à se taire.
Un homme qui le connaissait bien affirme, dans deg mémoires dignes de ^i, que ce jeu mesquin, déjà employé par lui dans la guerre précédente, lui avait réussi & souhait. 11 était venu à bout de persuader à toute TEurope qu'il était poussé malgré lui à recourir à des opérations militaires, à tel point que cette considération empêcha TAngleterre et les autres puissances maritimes de prendre part à la lutte \ C'est ce souvenir sans doute qui encouragea Fleury à mettre, cette fois encore, en œuvre la même tactique pour un but qui lui convenait encore mieux : celui de conserver la paix.
Il ne pouvait ignorer que le traité de 1738,
i. Voici les ezpresBions dont ]e maréchal de Belle-Isle se 8eit dans ses M^noires. « La guerre que le roi déclara à l'Emt>ereiir... est un trait du caidinal Fleury digne des pins grands ministres, car 11 eut Thabileté de persuader à l'Europe une nécessité forcée de prendre les armes et de contenir par là toute» les puissancefi maritimes. »
86, FRÉDÉRIC II ET HARIE*THÉRÉSE
malgré les avantages qu'en retirait la France ^ rencontrait plus d'un censeur. Il ne manquait pas de discoureurs politiques qui trouvaient qu'en garantissant la succession féminine de la maison d'Autriche, on renonçait à profiter de sa défaillance pour écraser cette éternelle ennemie de la France. Ce n'étaient pas Richelieu et Maze^rin, disaient-ils , qui eussent négligé une telle chance. Puis l'électeur de Bavière avait déjà fait entendre quelques gémissements sur l'abandon oti on le laissait, rappelant les services rendus et les souffrances endurées par son père, le fidèle allié de Louis XIY, et les pro* messes qui lui avaient été faites de lui en tenir compte à l'occasion. L'échéance venue, Fleury pressentait que tous ces griefs allaient être reproduits avec plus de vivacité encore, et, au lieu de les prévenir par une décision hardie, il se flatta de les désarmer en usant de patience et en payant tout le monde de bonnes paroles. A l'ambassadeur de Marie-Thérèse, le prince de Lichtenstein, qui arrivait tout éperdu pour l'interroger, il répondit que le roi de France était décidé à tenir ses engagements et que c'était
lui faire injure que d'en douter. Mais il ajouta que ravènement d'une femme et d'un souverain autrichien non revêtu de la dignité impériale étant un fait qui n'avait pas eu lieu depuis des siècles, on ne savait trop quel protocole devait être employé pour lui répondre et qu'on allait faire des recherches pour résoudre cette question d'étiquette. Le lendemain, quand le ministre de Bavière apporta sa protestation, il lui fit dire sous main que, si la Pragmatique engageait bien la France, en ce qui touchait les propres de la succession de Charles YI, elle n'avait pu rien stipuler à l'égard de la couronne impériale, et que l'électeur restait libre d'y aspirer, comme le roi de seconder sa prétention. Il ajouta même, plus bas encore, que toutes les garanties du monde ne pouvaient rien contre les droits des tiers, qu'il en avait souvent prévenu Charles VI, et que, si l'électeur pouvait établir les siens par des titres irrécusables, on verrait ce qu'il y aurait à faire *. Puis,
1. Voir Appendice B. Nature des réserves mises par la France à la garantie assurée par le traité de 1738 à la Prag^ matiquê Sanction,
ayant ainsi, sinon contenté, au moins endormi toutes les réclamations^ il se reposa à son tour, mit en panne et regarda venir les événements.
Je ne sais pourquoi on appelle cette manière de faire y gagner du temps; le plus habituellement, c'est en perdre. En tous cas, si la politique expectante peut convenir à quatre-vingtdix ans, à vingt-huit il est plus rare qu'on s'en accommode. Il n'y eut donc pas lieu d'être surpris si on apprit bientôt qu'à Berlin on était loin d'imiter cette attitude prudemment équivoque, mais qu'au contraire, tout y respirait une activité guerrière dont les effets furent bientôt visibles, bien que le but en restât mystérieux. « Le roi, écrivait Valori, dès le !•' novembre, travaille avec MM. de Podewils et Schwerin huit à dix heures par jour ; ils dînent ensemble, et personne ne les voit. » Ce travail incessant et solitaire se prolongea pendant une partie du mois, et la conséquence fut un ordre de mobilisation envoyé à tous les corps de troupes, une instruction donnée à tous les officiers de tenir prêts leurs équipages de cam-
pagne, enfin rétablissement de parcs d'artillerie et de dépôts de munitions dans les principales villes frontières. L'organisation de Tarraée sur le pied de guerre fut confiée, avec une certaine solennité, au prince d'Anhalt-Dessau, qui était reconnu comme le meilleur des généraux prussiens, mais qui, la veille encore, était en disgr&ce et n'était pas sorti de sa retraite depuis le nouveau règne.
On juge de l'impression produite par des mesures qui ne pouvaient rester secrètes et qu'on ne cherchait d^ailleurs nullement à dissimuler. En un clin d'œîl, ce fut le sujet, en Allemagne comme en Europe, des conversations de tous les politiques de cabinet et de tous les nouvellistes de cabaret. Toutes les imaginations furent en campagne, toutes les suppositions circulèrent, depuis les plus modestes jusqu'aux plus ambitieuses. Suivant les uns, Frédéric n'aspirait pas à moins qu'à mettre lui-même la couronne impériale vacante sur sa tète, et plus d'un protestant souriait déjà à la pensée du saint-empire tombant entre les mains d'un hérétique. Au dire des autres, il s'agissait
uniquement de s'emparer de Théritage contesté du duché de Juliers pour le soustraire aux chances de désordre que les conflits menaçants pouvaient amener. D'autres versions encore affirmaient que Frédéric était déjà en alliance réglée, soit avec le grand-duc, soit avec le Bavarois, pour appuyer les prétentions de l'un ou de l'autre, moyennant qu'on lui en tiendrait compte et que ses services seraient payés, on ne disait pas en quelle monnaie. Un jour les troupes étaient en marche dans la direction du Mecklembourg, le jour suivant c'était vers la Silésie, le troisième vers les bords du Rhin ou vers Nuremberg.
Le langage des envoyés prussiens dans diverses cours, confus, contradictoire, variait suivant les lieux et les interlocuteurs, et autorisait tous les commentaires. Quant aux diplomates résidant à Berlin, il n'y avait rien à apprendre d'eux; Valori était consigné à la porte du Rheinsberg, et un brave Saxon, le général Manteuffel, ami personnel de Frédéric, mais qu'on savait en relation avec la cour de Dresde, ayant voulu pousser un peu avant ses
investigations, fut poliment prié de quitter Berlin*.
Fleury, d'abord inattentif, ne tarda pourtant pas à prendre Féveil. Dans son désir de tout assoupir et de traîner les choses en douceur et en longueur, ce bruit d'armes le gênait singulièrement. Pour savoir un peu mieux à quoi s*en tenir, il tâcha d'abord de sonder le comte de Gamas, qui venait prendre congé de lui après avoir rempli sa mission extraordinaire, et, afin de le mettre en goût de conversation, il lui laissa entrevoir, sans pourtant trop insister, que, pour peu que Télecteur de Bavière trouvât quelque appui en Allemagne, la France ne serait pas éloignée de le seconder au moins dans sa candidature h Tempire. Gamas fut, à ce qu'il parait, d'une réserve peu encourageante, car, en le quittant, Fleury ne put se retenir de dire avec humeur : « On voit bien que cet homme est un réfugié : nous n'avons pas de pires ennemis. »
i. Valori h Amelot, 5 novembre 4740. — PoL corr., t. i, p. 87 et 95.
Il se décida alors à expédier lui-même deux envoyés confidentiels en éclaireurs. L'un était tout naturellement indiqué : c'était le marquis de Beauvau, chargé par Louis XV de complimenter à son tour le jeune roi sur son avènement. L'autre ne fut pas moins que Voltaire lui-même, invité dès Tété précédent à venir à Berlin et qui se disposait à s'y rendre, au grand désespoir de la tendre et docte Emilie. En réalité, ce fut le grand écrivain qui vint offrir ses services, par une démarche d'autant plus significative qu'après avoir été longtemps en grâce auprès de Fleury, il était maintenant en délicatesse avec lui! On sait que ce fut la destinée constante de Voltaire, pendant sa longue existence, d'être tour à tour choyé et redouté par Louis XV et tous ses ministres ; à la fois gentilfa omme de la chambre à Versailles et exilé à Ferney; et lui-même tantôt bravant, tantôt adulant, suivant l'occurrence, les puissants du ^our. Ce qui le ramenait presque toujours dans les antichambres ministérielles, après des intervalles de bouderie ou de défaveur, c'était son goût pour les missions confidentielles qui pou-
valent lui ménager des tète-à-tète avec les souverains. Dans la circonstance présenterai s'était mis mal avec Fleury, parce qu'après lui avoii* promis d'écrire un pamphlet en faveur des jésuites et contre les jansénistes^ il n'avait pas tenu parole et avait laissé à moitié l'œuvre déjà commencée de ces Provinciales à rebours. Mais la disgrâce lui pesait déjà, et comme il n'était guère admis, en ce temps-là, qu'un Français de distinc4ion pût se rendre sans permission auprès d'un souverain étranger, ce fut à Fleury qu'il adressa sa demande d'autorisation dans une lettre flatteuse. U s'y plaignait presque tendrement d'avoir été aimé du prélat et de ne l'être plus. En même temps, il lui envoyait un exemplaire de Y Anti-Machiavel y qui venait de paraître, sans lui nommer l'auteur, que tout le monde connaissait. De là l'occasion était naturelle pour insinuer qu'il serait heureux de mettre au service du roi l'afiFection dont l'honorait Frédéric, et, afin de lever tous les scrupules professionnels qui pouvaient gêner ses rapports avec un évêque, il trouvait moyen, je ne sais comment^ en finissant, de parler de son respect
94 FRÉDÉRiC II Et HâHIE-TUÉRÈSE
pour la religion et du tort qu'on lui faisait d'en douter*.
Le rusé vieillard comprit Toffre détournée qui lui était faite et se garda de paraître trop pressé de l'accepter. Il n'y employa pas moins de deux lettres écrites successivement à deux jours d'intervalle, véritables chefs-d'œuvre de ce que les mémoires contemporains, dont j'ai parlé, appellent la gentillesse et Y onction de son style.
La première le morigénait sur un ton qui rendait les reproches plus flatteurs que des caresses : « Vous me feriez tort, monsieur, disait-il, si vous aviez pu penser que je vous aie jamais voulu le plus léger mal; je n'ai été fâché que de celui que vous vous faisiez à vousmême. Je crois vous connaître parfaitement, vous êtes bon et honnête homme... mais vous avez été jeune et peut-être trop longtemps.
Vous avez été élevé dans la compagnie de tout ce que le monde peu éclairé regardait comme la meilleure parce que c'étaient de grands sei-
!• Cette lettre de Voltaire n'a pas été retrouvée.
tKVASION DE LA SILÉSIE 95
gneurs. Ils vous ont applaudi et avec raison, mais ils vous Tont donnée en tout, et ils allaient trop loin. Ds vous ont gâté de trop bonne heure, et à votre âge cela était naturel. Je me flatte que vous le sentez vous-même, et ce qui me fait le plus de plaisir dans votre lettre, c'est ce que vous dites de votre respect pour la religion. C'est un grand mot, et laissez-moi, je vous prie, y donner toute l'étendue que mon amitié pour vous me fait désirer. Dans le grand nombre des devoirs qu'un honnête homme est obligé de remplir, celui qui regarde notre souverain maître et notre créateur pourrait-il être excepté? les païens eux-mêmes ne le pensaient pas. »
Le jour suivant, il reprenait la plume, et, l'évêque faisant trêve aux sermons, le ministre en venait à son fait diplomatique. Voltîdre était pleinement approuvé d'aller rendre ses hommages à son héros, et assimilé même, par une comparaison biblique un peu profane dans une telle bouche, à la reine de Saba allant visiter Salomon. Puis, venant à l'envoi de YAnti-Ma-chiavel : « Quel que soit Tauteur de cet ouvrage, ajoutait le cardinal, s'il n'est pas prince, il mé-
rite de Têtre ; et le peu que j'en ai lu est si sage» si raisonnable et renferme des principes si admirables que celui qui Ta fait serait digne de commander aux hommes pourvu qu'il ait le courage de les mettre en pratique. S'il est né prince, il contracte un engagement bien solennel avec le public... La corruption est si générale, et la bonne foi si indécemment bannie de tous les cœurs, dans ce malheureux siècle, que si on ne se tenait pas bien ferme dans les motifs supérieurs qui nous obligent à ne point nous en départir, on serait quelquefois tenté d'y manquer dans certaines occasions, mais le roi mon maître fait du moins voir qu'il ne se croit point en droit d'user de cette espèce de représaille, puisque, dans le premier moment de la nouvelle de l'empereur, il assura M. le prince de Lichtenstein qu'il garderait fidèlement tous ses engagements... Je tombe, sans y penser, dans des réflexions politiques. Je finis en vous assurant que je tâcherai de ne point me rendre indigne de la bonne opinion que Sa Majesté prussienne a de moi. Il a la qualité de prince de trop, car, s'il n'était qu'un simple pai*
ticulier, on se ferait un bonheur de vivre avec lui en société. Je vous porte envie, monsieur, et vous en félicite d'autant plus que vous ne le devez qu'à vos talents et à vos sentiments ^ »
J'imagine que Voltaire en savait déjà assez long sur le caractère de son royal ami pour ne pas le croire très disposé à mettre en pratique la morale puritaine de son œuvre de jeunesse ni même à y être encouragé par la pensée de se conformer à l'exemple que lui donnait Louis XY. Mais il comprit tout de suite à quelle adresse allaient les compliments et les interrogations discrètes qui y étaient jointes. Aussi, à peine arrivé au Rheinsberg, après un voyage assez pénible dont il a raconté lui-même les incidents grotesques, la première chose qu'il fit fut de montrer qu'il ne s'y trompait pas. « J'ai obéi, écrivait-il, aux ordres que Votre Éminence ne m'avait pas donnés. J'ai montré votre lettre au roi de Prusse. »
C'était quelque chose de montrer la lettre, mais l'art véritable eût été d'en obtenir la ré-
\ . Correspondance générale de Voltaire^ 14 novembre 1740% I. 6
ponse. Or, c'est ce que Voltaire, avec quelque adresse qu'il s'y prît, ne put jamais tirer du concert de compliments, de fêtes, d'enivrements de toute sorte dans lesquels. on le fit vivre pendant une semaine entière. Jamais le Rheinsberg n'avait été si animé, jamais les passe-temps plus variés, les conversations plus brillantes. La coterie des savants et des poètes, les Maupertuis, les Jordan, les Algarotti, s'était mise au complet et sous les armes pour recevoir le génie français, savourant elle-même avec délices les joies de la faveur dans un lieu où elle avait été si longtemps mal vue et suspecte. Les princesses sœurs du roi, malgré leur deuil encore récent, prenaient leur part de ces amusements avec la liberté que leur donnait la jouissance de ne plus sentir fixé sur elles le sévère regard de la surveillance paternelle. C'était du soir au matin une suite de divertissements* L'après-dîner était donné à la musique, l'aprèssouper à la poésie. Frédéric lui-même, suivant l'occasion, jouait de la flûte ou s'escrimait à aligner des rimes plus ou moins heureuses* Mais, en attendant, les préparatifs militaires
allaient leur train, toujours aussi actifs, toujours aussi bruyants et toujours aussi énigmatiques *•
Frédéric d'ailleurs se faisait comme un jeu malin de piquer la curiosité sans la satisfaire* Un jour, en terminant une pièce de vers, il disait : « C'en est fait, le démon de la guerre va m'enlever à celui de la poésie. » Mais il se gaiv dait d'ajouter dans quel sens le génie vain* queur allait Tentraîner. Un autre jour, il écrivait à son ami Algarotti, rappelé à Berlin par un mal dont les plaisanteries royales ne laissent pas ignorer la nature, une lettre que Fltalien, tout fier de la confidence, venait montrer en grand secret au ministre de France : « Vous êtes fait, mon cher Algarotti, y était^il dit, pour être témoin de grands événements et y prendre part par vos conseils. Si vous me demandez ce que fait l'Europe, je vous dirai que la Saxe joue aux osselets, que la Pologne mange du bœuf
1. Mémoires de la margrave de Bareithf t. n, p. 327. — Valori à Amelot, 3 décembre 1740. — Voltaire, Mémoires,
Voir Appendice G. Relations de Voltaire avec la légation de France à Berlin.
sa]é et des choux à périr; le grand-duc a la gangrène dans le corps; il ne saurait se résoudre à l'opération qui pourrait le guérir; la France joue au plus fin et guette sa proie ; on tremble en Hollande ; on joue et on danse au Rheinsberg et Frédéric... » Ici, Algarotti s'interrompit et replia sa lettre en disant que la discrétion ne lui permettait pas d'en lire davantage. Aujourd'hui que la lettre est imprimée tout au long, nous savons pourquoi Algarotti fut si réservé. C'est que la lettre ne disait absolument rien des intentions de Frédéric, qui n'y parlait même pas de lui-même. Algarotti en fut quitte pour raconter qu'il avait conseillé au roi de prétendre à la couronne impériale pour arriver à la monarchie universelle ; à quoi le roi avait répondu en souriant : « C'est le conseil qu'Antoine a donné à César ^ »
Tout finit, tout se sépare en ce monde, même les compagnies les plus gaies. La semaine
1. Valori à Amelot, 5 et 19 novembre 1740. La lettre de Frédéric à Algarotti a été insérée déjà dans la Corres' pondance générale de Frédéric, elle est conçue dans des ttrmes un peu différents de ceux que Valori emploie en la rapportant.
INVASION DE LA SILÉSIE iOl
écoulée, Voltaire dut revenir à Berlin, dans le logement qui, par les ordres du cardinal, lui était préparé à Thôtel de la légation de France. Valori, qui Vy reçut, le trouva assez déconfit. Outre le dépit qu'il éprouvait de compromettre sa réputation naissante de diplomate en revenant les mains vides, il paraissait avoir encore une autre cause de déplaisir qu'il n'expliquait pas. « M. de Voltaire est de retour, écrivait Valori le 29 novembre, et va repartir pour Bruxelles. Le principal objet de son voyage a été les affaires qui regardent l'impression de V Anti-Machiavel... (c'est là apparemment ce que Voltaire voulut qu'on crût). J'ai lieu de croire que le roi et lui se sont séparés peu contents l'un de l'autre; je crois même que l'intérêt pécuniaire a quelque part à ce mutuel mécontentement. Il pourrait bien y avoir entre eux querelle d'auteur, et l'imprimeur y est pour quelque chose. Joignez-y une rivalité de vers, une trop grande sincérité dans les jugements qu'en porte M. de Voltaire, parlant au roi même, et vous n'aurez pas de peine à penser qu'ils sont peu faits pour vivre ensemble. Le roi de Prusse court après toutes les
gloires, mais rien ne l'arrête autant que réco-
nomie ^ »
Valori, plus fin sous sa grosse et gauche enveloppe qu'il n'en avait Tair, avait deviné juste. U y avait bien eu à la dernière heure un diffé^ rend entre le roi et le poète, et le motif en était bien pécuniaire. Seulement les exigences de l'imprimeur n'y étaient pour rien. C'était Voltaire lui-même qui avait élevé l'étrange prétention de réclamer ses frais de route, et de présenter pour cet article une note qui ne montait pas à moins de 1,'tOO écus. Solomon, qui ne s'attendait pas h payer les visites de la reine de Saba et qui d'ailleurs avait mieux à faire de sou argent, s'était récrié, et, pour le décider à s'exécuter, il n'avait pas fallu moins que les supplica* tiens de son bibliothécaire favori Jordan. Le paiement fut enfin accordé, mais dans quels termes ! Le pauvre Jordan, en les lisant, dut faire un triste retour sur le cas que font les puissants
i. Vaiori & Amelot, 29 novembre 4740. Dans une dépêche précédente, Valori disait déjà : a Le roi ne goûte pas ses façons trop libres; U a passé du ton d'adoration an familier» ipiasi an peu respectnenx, en trop peu de temps. »
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delà terre des littérateurs qu'ils salarient. — « Ton avare, lui disait le roi, boira la lie de son désir de s'enrichir, il aura ses 1,300 écus. Son apparition de six jours me coûtera par jour 500 livres. C'est bien payer un fou. Jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages \ »
Quand des journées coûtaient si cher, on ne pouvait songer à les multiplier. Force était donc à Voltaire de repartir sans attendre que le jour fût fait sur la situation qu'il n'avait pas réussi à éclaircir. Il n*en tenait pas moins à faire son rapport à Fleury et même à l'entretenir personnellement. « Il voulait montrer, dit Valori, que, s'il n'avait pas été bon Français jusqu'à présent, il était bien converti. » Plus d'une conférence eut donc lieu entre les trois diplomates français pour se mettre d'accord sur le jugement qu'il convenait de porter à Versailles.
Les impressions étaient diverses : le marquis de Beauvau était des plus sombres ; suivant lui, Frédéric détestait la France et ne songeait qu'à
1. Frédéric à Jordan, ^8 novembre 1740, Correspondance générale.
lui faire pièce ; ses armements n'étaient que le premier acte d^une coalition qu'il voulait ourdir entre FAutriche, TAngleterre et tous nos ennemis. Beauvau ajoutait (et c'était vrai) qu'à sa connaissance, Camas avait rapporté les plus f&cheuses appréciations sur Tétat de Tannée et de l'administration françaises, et qu'on se plaisait au Rheinsberg à ne parler de la France qu'en termes dédaigneux et presque outrageants. Voltaire, qui avait bien sur la conscience le péché d'avoir prêté l'oreille à quelques propos de ce genre, n'osait pas contredire. Valori, plus réservé, se bornait à penser qu'on avait affaire à un ambitieux, prêt à se tourner du côté qui lui offrirait le plus d'avantage. « Vous avez raison, dit enfin Voltaire, il tentera je ne sais quelle aventure, et puis, s'il échoue, eh bien I il se refera philosophe ^ »
Où la France n'avait rien pu découvrir, TAngleterre vînt s'essayer à son tour et ne fut guère plus heureuse. Le chargé d'affaires anglais, Guy Dickens, usant des droits que lui donnait la qua-